Robert DenoŽl, ťditeur

Textes et interviews

 

1941

 

Avril

 

Article écrit à l'occasion de la mise en vente des Beaux Draps, dont l'achevé d'imprimer est du 25 février 1941. Le brouillon non signé qui nous est parvenu avait fait partie de la collection du libraire tarnais Pierre Laleure, avant d'être proposé en février 1999 dans le premier catalogue de la librairie « D'un livre l'autre », à Paris.

Il a été publié pour la première fois en février 1989 par l'éditeur bruxellois Van Bagaden, avant d'être repris dans le Bulletin célinien d'avril 2000.

 

Annuaire général des Lettres,  1933-1934                                                             

La « dame du papier d'emballage » qui habitait le même immeuble que Céline à Montmartre a été identifiée récemment : elle s'appelait Denise Cools et avait publié deux ouvrages quand elle rencontra Denoël en juin 1932 : La Palette [recueil de poèmes] chez Messein en 1926 et Pour une dame qui se croyait vivante [son premier roman] aux Editions du Tambourin en 1931. Le catalogue de la Bibliothèque Nationale n'en mentionne pas d'autre, mais L'Intransigeant annonçait, le 30 octobre 1931, qu'elle venait de terminer un roman intitulé La Cloison de verre, qui ne paraît pas avoir été publié. C'est peut-être celui-là qu'elle avait proposé en vain à Denoël.

Fille du musicien parisien Eugène Cools [1877-1936], née en 1903, Denise était pianiste classique et poétesse. Elle publiait depuis 1927 au moins dans différentes revues de poésie telles que L'Esprit Français, Lyrica, La Proue, Regards, Septimanie, ou Poésie dont elle devint secrétaire en 1931.

Elle n'était pas montmartroise depuis très longtemps puisque, en 1929, son adresse était 30 rue Beaurepaire, dans le Xe arrondissement. Je n'ai plus trouvé sa signature dans les revues littéraires après 1933, mais bien dans les revues musicales : il semble que Denise Cools soit revenue à la musique, au moins jusqu'en 1936. Ensuite on perd sa trace.

 

 

« Comment j'ai connu et lancé Louis-Ferdinand Céline »

L'auteur qui a écrit Les Beaux Draps n'est pas un homme comme tout le monde. Il suffit de lire deux pages de Céline pour voir que l'on se trouve en présence d'un tempérament hors mesure. Et c'est précisément ce qui m'est arrivé, voici bientôt dix ans quand j'ouvris le manuscrit de ce livre fameux qui s'intitule Voyage au bout de la nuit. Le manuscrit était énorme, plus de huit cents pages fort soigneusement dactylographiées. Il m'était parvenu enveloppé dans de vieux journaux et –– ce détail a son importance –– dans un papier d'emballage dont l'étiquette portait la firme d'un de mes confrères. Mais le manuscrit, je m'en aperçus après l'avoir lu, ne portait ni adresse ni nom d'auteur.

Saisi dès les premières lignes par la nouveauté de ton de l'auteur, par son entière liberté, par cette langue extraordinairement riche, farcie d'argot et d'images d'une crudité sans pareille, je lus le Voyage d'une seule traite. J'y passai la nuit. Et le lendemain matin je voulus me mettre en quête de l'auteur de ce livre que je considérais comme un bouleversant chef-d'œuvre. Je retrouvai le papier d'emballage dont l'étiquette portait un nom de femme. C'était impossible. Jamais une femme n'aurait pu écrire une œuvre aussi virile et aussi audacieuse. Mais c'était une piste. J'écrivis donc par pneumatique à la dame de l'étiquette en la priant de passer me voir d'urgence. En attendant sa réponse, je jetai un coup d'œil sur les autres manuscrits qui m'avaient été envoyés cette semaine-là. Quel ne fut pas mon étonnement en découvrant un roman qui portait le nom et l'adresse de la dame à qui je venais d'écrire. Le manuscrit –– en un coup d'œil je m'en rendis compte –– était insipide. Que faire ? Je ne voulais pas froisser la susceptibilité de la seule personne qui pouvait me renseigner. Elle vint me voir l'après-midi, persuadée, hélas, que je la convoquais pour lui dire que j'allais publier son roman. Je commençai donc par lui dire –– ce qui était vrai –– que je ne l'avais pas encore lu, mais que je le lirais bientôt. En attendant, je lui demandai instamment de me dire par quel hasard l'ouvrage que j'avais sur ma table m'était arrivé enveloppé dans un papier qui portait son adresse. Je lui montrai le formidable manuscrit. Elle y jeta un coup d'œil et me déclara froidement qu'elle ne l'avait jamais vu, qu'il y avait là un mystère pour elle comme pour moi.

Je ne me décourageai pas. Je fis appel à toute mon éloquence, aux ressources de la diplomatie la plus habile. L'interrogatoire dura près d'une heure. La dame me raconta ses souvenirs d'enfance, m'exposa ses projets littéraires, me raconta le sujet de son roman. Je subis tout cela avec une patience angélique. Enfin au bout d'une heure, quant à bout de forces, j'allai renoncer, elle m'avoua que le manuscrit était l'œuvre d'un médecin, personnage fort singulier qu'elle voyait tous les jours pour la bonne raison qu'il était son voisin de palier. Ils avaient la même femme de ménage. Celle-ci s'était servie du papier d'emballage pour envelopper ses chaussons et l'avait oublié chez le docteur. Et le docteur s'était servi de ce papier pour envelopper son précieux manuscrit.

Cette histoire digne d'un roman policier m'amusa beaucoup. J'écrivis au docteur qui vint me voir le lendemain. Je me souviendrai toujours de son entrée dans mon bureau. Je vis un homme de grande taille, carré d'épaules, avec un visage net, les cheveux châtains tirant sur le blond rejetés en arrière, les traits fort beaux mais durs, éclairés par les yeux pâles, d'un gris-bleu, extraordinairement perçants. Il se dégageait de cet homme une impression de force, de puissance, le visage révélait une intelligence de tout premier plan avec quelque chose de plus, la poésie, le rêve dans le regard ou pourquoi ne pas le dire : la présence du génie.

Notre conversation fut longue. Elle fut le prélude de bien d'autres conversations du même genre, car Louis-Ferdinand Céline avait beaucoup de choses à m'apprendre sur la vie, sur la vie des petites gens, sur la vie des pauvres et quand je l'en pressais fortement, sur lui-même. Je le revois encore assis à la table de mon bureau devant moi. Ses mains surtout me frappèrent, de belles mains nettes, qui balayaient l'espace devant lui tandis qu'il parlait. De temps en temps, de son index, il montrait un point de la table, il désignait avec précision les choses qu'il fallait transformer dans le monde pour arriver à l'équilibre, à l'harmonie.

De cet entretien et des suivants, je sortis bouleversé par la lucidité extrême de cet écrivain qui, partant de l'histoire d'un individu malchanceux, arrivait à une vérité universelle, arrivait à faire la synthèse de l'homme en désarroi devant le machinisme et les autres progrès de la civilisation. Il parlait d'abondance avec cette même verve que l'on trouve dans ses livres, tantôt usant du parler des faubourgs parisiens, tantôt du langage d'une précision toute scientifique. Et cela avec le plus grand naturel.

Je m'attaquais bientôt au problème du lancement du Voyage au bout de la nuit. Je rendis visite aux critiques littéraires, aux échotiers, aux courriéristes. J'accablais la presse de notes et de communiqués pour annoncer au public que je venais de découvrir un chef-d'œuvre. Mais à cette époque tous mes confrères en faisaient autant. Et personne n'y croyait. Le livre faisait lentement son chemin, en dépit de quelques articles fort enthousiastes et d'autres fort réprobateurs. Chose piquante, l'auteur de La Garçonne écrivit dans un journal obscur un article fort sévère pour les libertés que prenait Louis-Ferdinand Céline avec les convenances littéraires et autres.

Mais cela ne suffisait pas. Je voulais pour mon auteur un prix littéraire et naturellement, je voulais avoir le prix le plus important de l'année : le Prix Goncourt.

J'apprenais justement que Lucien Descaves portait le livre aux nues. Léon Daudet le recommandait à tout venant. Et Jean Ajalbert déclarait que c'était le grand événement littéraire de l'après-guerre. Les premières réunions du jury eurent bientôt lieu. Huit jours avant l'attribution du prix, le siège du jury était fait. Jean Ajalbert venait me voir et me disait qu'à la dernière réunion, la majorité était acquise au livre de mon candidat. De son côté, Lucien Descaves convoquait Céline, l'embrassait et lui annonçait que, huit jours plus tard, il aurait le prix Goncourt. Nous finîmes par y croire. Le bruit se répandit, et la veille du prix, tout Paris annonçait Céline comme gagnant de la grande épreuve.

Le jour fameux arriva. Coup de tonnerre. À la dernière minute d'habiles manœuvres provoquèrent un revirement au sein du jury, et le prix fut donné à un autre. Mais les journalistes présents décernèrent immédiatement le Prix Théophraste Renaudot au Voyage au bout de la nuit et réparèrent l'erreur des Goncourt. Ce fut dès le soir un beau scandale dans la presse. Pendant quinze jours, on ne parla que de cet événement. Nous reçûmes plus de cinq mille articles de journaux. Et le succès vint, immense, dépassant toutes les prévisions. Le livre fut traduit en quatorze langues. Des milliers de volumes s'enlevaient tous les jours. Et pendant ce temps-là, L.-F. Céline, fort peu amateur de tout ce fracas, était parti en voyage. Il ne revint qu'un mois plus tard, quand le bruit commença à se calmer.

Il se remit aussitôt au travail, tout en continuant à exercer sa profession de médecin dans le dispensaire de banlieue auquel il était affecté. Deux ans plus tard, il donnait un chef-d'œuvre : Mort à crédit. Livre terrible, plus dur encore que le Voyage et qui fut l'objet d'un sévère boycottage dans une partie de la presse. Mais passons. Dès ce moment, Louis-Ferdinand Céline qui avait décrit la misère de l'homme des villes, qui par métier était amené tous les jours au contact des pires horreurs, Céline ne pouvait plus se contenter du rôle de témoin. Il allait bientôt devenir l'accusateur dans un livre où sa verve débridée, son génie de l'invective, son éloquence magnifique allaient se donner carrière. Et c'est ainsi que parut Bagatelles pour un massacre, pamphlet formidable où l'auteur dénonçait sur le mode virulent la malfaisance d'Israël. Cet ouvrage paru sous le Front populaire fit un effet foudroyant. La presse essaya de le passer sous silence mais on n'ignore pas un cyclone. Les journaux qui avaient pris le parti de se taire, de refuser les annonces de publicité que je leur envoyais, passèrent à l'attaque, à l'attaque la plus venimeuse. Tous les petits écrivains juifs ou enjuivés déversèrent leur fiel dans les journaux de gauche et d'extrême gauche : ils crièrent au fou, au pornographe, ou au vendu. Ce qui n'empêchait pas la diffusion du livre. Mais Bagatelles était entièrement composé sur le plan général. Il parlait surtout du caractère néfaste du Juif, de son rôle corrupteur, de son rôle de décomposition dans nos sociétés actuelles. Dans L'École des cadavres l'auteur, avec infiniment de courage passait à l'attaque de nos politiciens, de ceux qui, sous le mirage de l'alliance franco-anglaise, nous entraînaient à la catastrophe. Jamais livre prophétique ne fut plus furieusement accueilli. Et pourtant les Français peuvent relire aujourd'hui chaque page de cet ouvrage, ils y trouveront l'histoire préfigurée de leurs malheurs, annoncée avec une violence, une précision et une splendeur d'images inégalées. La riposte ne se fit pas attendre. Un procès, l'interdiction du livre, une condamnation en correctionnelle, et L'École des cadavres disparut de la circulation. Et l'éditeur fut incité de façon pressante à retirer de la vente Bagatelles pour un massacre.

Aujourd'hui la situation a changé. En dépit de quelques résistances provoquées par la forme virulente de ses écrits, Louis-Ferdinand Céline reçoit l'hommage qui était dû à sa clairvoyance, à sa lucidité, à son génie. Son dernier livre, Les Beaux Draps, qui fait le bilan de nos erreurs et de la catastrophe et qui apporte, sous une forme lyrique, des solutions au marasme actuel, connaît un succès foudroyant. En deux mois Les Beaux Draps sont arrivés à la cinquantième édition, et ce n'est pas fini.

Mais cette fois, Céline a pour lui non seulement le public, mais la critique. Les hommes de lettres lui rendent enfin l'hommage qui lui est dû en le plaçant au premier rang. Je n'en veux pour preuve que l'excellente étude de Pierre Drieu la Rochelle dans la Nouvelle Revue Française. Je vous demanderai d'en citer la conclusion :

« Céline a eu le même sort que la vérité. L'élite n'a pas voulu regarder en face l'un plus que l'autre ; elle a fermé les yeux sur la force de Céline comme sur la force des événements... Céline, lui, est bien équilibré. Céline a le sens de la santé. Ce n'est pas sa faute si le sens de la santé l'oblige à voir et à mettre en lumière toute la sanie de l'homme de notre temps. C'est le sort du médecin qu'il est, du psychologue foudroyant et du moine visionnaire et prophétisant qu'il est aussi ».

On ne peut mieux dire. Céline est sain. Céline est tonique. Il suffit de lire dix pages des Beaux Draps pour s'en convaincre.

 

Novembre

 

Article de Robert Denoël paru dans le n° 1 du Cahier Jaune, illustré d'une photo de l'éditeur, d'un portrait de Louis-Ferdinand Céline par Gen Paul, et des couvertures de L'Ecole des cadavres et des Beaux Draps.

Ce texte, qui pèse si lourd aujourd'hui, n'a pas été reproché à Denoël au cours de son procès, le 13 juillet 1945. Il est vrai que, onze jours plus tôt, sa maison avait obtenu le prix Goncourt pour Le Premier accroc coûte deux cents francs, un recueil de nouvelles dû à Elsa Triolet, l'épouse de Louis Aragon, et peut-être ne chercha-t-on pas alors à accabler l'éditeur des deux écrivains communistes.

C'est dans L'affaire Céline, un recueil de documents publié en février 1950 par le « Comité d'action de la Résistance » sous la direction de Maurice Vanino qu'il a été exhumé pour la première fois.

 

 

« Louis-Ferdinand Céline. Le contemporain capital »

 

Voilà bientôt dix ans que je connais l'auteur du Voyage au bout de la nuit. Dix ans que j’admire en lui l'écrivain révolutionnaire, l'homme de génie, le créateur de langage, celui qui possède au plus haut degré le sens de la langue française et de son rythme vivant, dix ans que je tiens Louis-Ferdinand Céline pour le seul poète lyrique de notre époque.

J'ai lu ses livres manuscrits et ses épreuves, je les ai lus et relus imprimés, j'en ai entendu de longs fragments de sa propre bouche. Depuis dix ans nous nous parlons ou nous correspondons régulièrement. Je crois connaître Céline, comme seul un de ses familiers peut le connaître et cependant quand il me donne un nouveau livre, j'éprouve un choc violent, c'est chaque fois une découverte.

Lorsqu'en décembre 1937 il m'apporta Bagatelles pour un Massacre, je fus terriblement secoué.

Certes, je connaissais la littérature antisémite, j'avais lu Drumont, Toussenel et les autres : leurs ouvrages m'avaient éclairé sur la question, mais les études considérables n'émettaient plus qu'une lumière usée par le temps. Le livre de Céline illuminait des ténèbres savamment amassées. Une clarté fulgurante étalait à cru l'effroyable purulence, la hideuse décomposition d'un monde possédé, pourri, liquéfié par plus d'un siècle de domination juive. C'était si grand dans la haine, si féroce et si beau dans l'expression, si complet, si magistral que je craignis un instant de voir l'ouvrage étouffé.

« Que voulez-vous que j'espère parmi ces cœurs abâtardis, sinon de voir mon livre jeté aux ordures ? » disait Agrippa d'Aubigné, il y a trois siècles déjà. Et, en effet, la grande presse fit un silence énorme sur le prodigieux bouquin. Mais les journaux d'opinion se gardèrent de l'imiter : les dithyrambes alternaient avec les injures les plus basses, les menaces avec les louanges enthousiastes. On s'amusait en somme. Durant ce temps, « Bagatelles » gagnait tous les jours de nouvelles couches de lecteurs. Le public se jetait en masse sur ce livre, le seul livre qui dépiautait le juif d'aujourd'hui et le juif de tous les temps, qui le montrait du dedans et du dehors, corrompu et corrupteur, prêt à tout pour dominer le goy masochiste, naïf ou abruti.

L'Ecole des Cadavres, c'était l'application à la France de la théorie du juif. Si jamais il y eut livre prophétique, ce fut bien celui-là. Tout y est dit, tout y est nommé, prévu, écrit, annoncé dans les termes les plus clairs. C'était le grand cri d'alarme, le « holà » terrible qui aurait dû arrêter tous les Français sur la pente de la guerre. Il ne fut entendu que par les juifs. Et vivement, le Gouvernement fit une loi pour la protection des juifs. Et l'on nous mijota à Céline et à moi un procès en correctionnelle. Et, comme de bien entendu, nous fûmes condamnés. Bagatelles et L'Ecole des Cadavres étaient interdits... Quelques mois plus tard, la guerre éclatait.

Au début de cette année, stupéfait de voir que la France n'avait pas encore compris, Céline tirait la leçon des événements dans un dernier volume : Les Beaux Draps. Encore un livre de cette verve emportée, de ce ton magnifique qui décourage les imitateurs, deux cent vingt-cinq pages bourrées de substance, éclatantes et lucides, deux cent vingt-cinq pages assénées, virulentes, définitives. Mais cette fois Céline est moins noir, moins amer. Il voit poindre une lueur d'espoir, une toute petite lumière encore bien pâle, bien fragile... L'enfance, c'est à l'enfance qu'il veut croire, à la gaieté, à la danse, au chant de l'alouette. Fassent aux Dieux !

Et maintenant il a épuisé le sujet. Ses trois livres contiennent l'enseignement capital. Si l'on veut redresser la France, on trouvera là de sages conseils, d'utiles réflexions, la bonne méthode. Tout y est. Vous n'avez qu'à prendre.

Robert Denoël