Robert DenoŽl, éditeur

La Radio Vivante

 

Certaines sociétés créées par Robert Denoël, avec ou sans prête-noms, posent parfois question : à qui, à quoi, ont-elles servi ? La Radio Vivante, dans laquelle l'éditeur a pris une participation de 50 %, est de celles-là.

Pour tenter de dénouer les fils complexes de son cheminement, il faut poser quelques jalons chronologiques.

Au 21 de la rue Amélie, accolée aux Editions Denoël, se trouvait « une boutique gérée par Robert Beauzemont qui y vendait, avant guerre, des appareils de radio de marque allemande. Beauzemont était également libraire d'ancien, boulevard Voltaire et ensuite rue du 4 Septembre. » [Témoignage d'Auguste Picq, 1978].

Beauzemont était, depuis 1925, libraire au n° 20 de la rue du Quatre-Septembre, et il vendait le même type d'ouvrages (éditions originales, livres illustrés) que George Houyoux, installé 34 rue Sainte-Anne, où Denoël fut employé l'année suivante. Les deux librairies étant distantes de 500 mètres à peine, j'ai l'impression que les deux hommes ont fait connaissance dès cette époque.

Après le départ de Bernard Steele, en janvier 1937, Denoël s'est rapidement trouvé en mauvaise posture financière : « C’est affreux, rien ne marche, pas d’argent, des ennuis, des ennuis, des ennuis ! », écrit-il à Luc Dietrich, le 6 juillet. L'Exposition Universelle, qui avait débuté en mai, se révélait une panne complète pour l'éditeur, qui avait beaucoup investi en publications et rachat de revues d'art.

Irène Champigny lui conseillait la prudence, il n'en était pas question : « Quant à diminuer mon activité, il n’y faut pas songer : ce serait mourir sur place. Je dois, bien au contraire, la développer », lui répondait-il, le 31 juillet. Le 6 août, il devait convenir que « Les événements, taxes, impôts ont déjoué tous mes calculs. L’exposition est pour moi un désastre. Je n’y récolte que des déboires et très peu d’argent. » [à Luc Dietrich].

Début 1938 les Editions Denoël ont poursuivi leur chute financière mais l'éditeur réchigne à de nouveaux engagements : « J’hésite à prendre un associé, qui me tirerait d’embarras mais m’en causerait de nouveaux. Je me demande s’il ne vaut pas mieux se débattre encore quelques mois et rester seul. C’est cornélien », écrit-il à Luc Dietrich, le 7 février.

Pourtant il a conclu une nouvelle association, quelques jours plus tôt : le 24 janvier 1938 il a créé avec son voisin Robert Beauzemont une s.a.r.l. au capital (minimal) de 25 000 francs dont l'objet est « la vente en gros et en détail de postes de T.S.F., pièces détachées et en général de tous appareils de musique ».

La nouvelle société, enregistrée le lendemain au Registre du commerce de la Seine sous la cote 276.486 B, s'appelle « La Radio Vivante » et son siège social est fixé au 21 rue Amélie, c'est-à-dire chez Beauzemont. Le capital social a été fourni en numéraire par les deux associés à hauteur de 12 500 francs chacun, ce qui représente 50 parts de 500 F qui leur ont été attribuées pour moitié.

Dans sa lettre du 7 février à Dietrich, Denoël a commenté cet investissement : « La famille Barjavel va bientôt s’accroître. Elle suit en cela la maison d’édition qui vient de se gonfler d’une annexe, la boutique voisine, consacrée à la radio. Le propriétaire nous a repeint notre façade, nous avons maintenant grand air et bonne renommée.»


[Acte passé devant R. Fourcault-Pandonnière, 115 avenue des Champs-Elysées, enregistré le 25 janvier 1938 au greffe du Tribunal de commerce de la Seine sous la cote n° 749]

De l'importance d'une virgule mal placée ! A première vue, Denoël explique que sa maison d'édition s'est agrandie d'une annexe où l'on vendait précédemment des appareils de radio. Mais Morys, dans ses mémoires, écrit : « le 21 rue Amélie fut loué pour y installer, en 1936 je crois, un magasin de T.S.F. dont allait s’occuper Claude Caillard, fils de mon professeur de conservatoire à Nice et ami commun des Denoël. Par la suite, l’affaire n’ayant pas bien marché, une porte fut ouverte pour faire communiquer le 19 et le 21. »

Archives commerciales de la France,  2 février 1938

La société « La Radio Vivante » a donc été constituée pour y maintenir la vente des appareils de radio mais avec un autre vendeur, tandis que Beauzemont quittait la rue Amélie pour se consacrer à sa librairie ancienne, rue du Quatre-Septembre. La boutique, sans doute gérée jusque-là en « personne physique », passait sous le régime d'une s.a.r.l. dont Beauzemont détenait la moitié des parts, ce qui lui permettait d'encaisser une partie des recettes.

Claude Caillard apparaît chez Denoël en mai 1937, au moment de l'ouverture de l'Exposition universelle : il y tenait, à côté de Pierre Denoël, Aloÿs Bataillard, Billy Fallon et Albert Morys, le stand des Editions Denoël. Protégé de Cécile Denoël (ce que Robert lui reprochera amèrement en 1945), Claude était le fils de Manon et Adrien Caillard : « ancien directeur de scène de Firmin Gémier avant de l'être du Théâtre Français, il était alors professeur au Conservatoire de Nice où je faisais mes classes avant de connaître Louis Jouvet », explique Morys.

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L'affaire dura moins de deux ans avant que Denoël, arrêtant les frais d'un commerce sans lendemain, revende ses parts à Robert Beauzemont. Le 16 décembre 1939 un acte était passé devant Georges Hagopian, son nouvel homme d'affaires, par lequel il lui cédait ses 24 parts pour « le prix forfaitaire de 3 000 francs », soit au quart de leur valeur nominale.


[Acte passé devant Georges Hagopian, 24 rue de Bondy, enregistré au Tribunal de commerce de la Seine le 9 janvier 1940 sous le n° 47]

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Cette date du 16 décembre 1939 a son importance car, le même jour et devant le même agent d'affaires Hagopian, les deux hommes ont signé un autre acte : celui de la cession par Beauzemont de toutes ses parts à Denoël dans une société constituée le 15 octobre 1937 : « La Publicité Vivante » - et aux mêmes conditions : le quart de leur valeur nominale.

Si La Radio Vivante avait son siège au 21 rue Amélie, adresse de la boutique de Beauzemont, La Publicité Vivante avait le sien au 19 rue Amélie, adresse des Editions Denoël. Ainsi chacun avait un pied chez l'autre, grâce à deux sociétés au capital minimal de 25 000 francs, dont il se sont mutuellement revendu les parts à des « prix forfaitaires », autrement dit : de complaisance.

Moins une, toutefois, pour Denoël, qui conserve ainsi un petit droit de regard sur celle de son voisin : « par la suite, une porte fut ouverte pour faire communiquer le 19 et le 21 », écrivait Morys. Cette porte se révéla capitale en 1940.