Robert DenoŽl, éditeur

Listes noires

 

                                                                           « Un pur trouve toujours un plus pur qui l'épure »

 

Le 9 septembre 1944, « au grand jour de la liberté », Les Lettres Françaises publie en première page de son premier numéro public, un  « Manifeste des écrivains français » :

Les Lettres Françaises,  9 septembre 1944

Ce manifeste, qui réclamait « le juste châtiment des imposteurs et des traîtres », était signé de 65 noms d'écrivains, journalistes et éditeurs, qui n'avaient pas tous figuré sur les « listes Otto », qui n'avaient pas tous résisté, ni été emprisonnés, ou même, qui n'avaient pas tous été « occupés ».

Certains d'entre eux, et non des moindres, avaient, comme les « imposteurs » dont ils réclamaient le châtiment, publié ou fait jouer leurs pièces « dans les ténèbres de l'Occupation », mais ils allaient en désigner d'autres qui, à leurs yeux, s'étaient méconduits, et qu'il convenait de punir ou faire punir. Voici les noms de ces justiciers littéraires :

Les Lettres Françaises,  9 septembre 1944

Combien d'entre eux, à la faveur des jugements sommaires de la Libération, réglaient des comptes personnels ? Combien, inféodés au parti communiste, désignaient à la vindicte populaire et aux tribunaux de l'épuration des confrères du bord adverse ?

Leur manifeste venait à la suite d'une séance plénière tenue le 4 septembre, au cours de laquelle le Comité national des écrivains (CNÉ) avait, « à l'unanimité », rédigé une motion attirant l'attention du gouvernement  « sur le péril qu'il y aurait à laisser impunie la complicité qui fut celle d'un certain nombre d'écrivains durant l'Occupation », motion dont le texte, nettement moins modéré que celui qu'avait publié Les Lettres Françaises, parut dans Le Figaro du même jour :

Le Figaro,  9 septembre 1944

 

Une liste de douze noms d'écrivains et journalistes coupables de collaboration avait été hâtivement établie et fut publiée le jour même dans Les Lettres Françaises :

Robert Brasillach, Louis-Ferdinand Céline, Jacques Chardonne, Alphonse de Châteaubriant, Pierre Drieu la Rochelle, Jean Giono, Marcel Jouhandeau, Charles Maurras, Henry de Montherlant, Paul Morand, Lucien Pemjean, André Thérive.

Dès la semaine suivante le CNÉ publie, dans Les Lettres Françaises et dans Le Figaro, un communiqué qui, depuis lors, fait autorité :

Le Figaro,  16 septembre 1944

Les 65 signataires du manifeste du 9 septembre se refusent donc à collaborer désormais aux organes de presse qui publieraient des textes signés des écrivains, journalistes, artistes et éditeurs « indésirables » dont la liste, qui comporte 96 noms, est la suivante :


Jean Ajalbert, Michel Alerme, Paul Allard.
René Barjavel, Pierre Béarn, Marcel Belin, René Benjamin, Jacques Benoist-Méchin, Pierre Benoit, Henri Béraud, Georges Blond, Emile Bocquillon, Henry Bordeaux, Abel Bonnard, Jacques Boulenger, Robert Brasillach.
André Castelot, L.-F. Céline, Paul Chack, Félicien Challaye, Georges Champeaux, Jacques Chardonne, Alphonse de Châteaubriant, André Chaumet, Georges Claude, Lucien Combelle, Henri Coston, Guy Crouzet.
Francis Delaisi, André Demaison, Paul Demasy, Pierre Dominique, Pierre Drieu la Rochelle, Jacques Dyssord.
Léon Emery, Marcel Espiau.
Alfred Fabre-Luce, Bernard Fay, Fayolle-Lefort, Paul Fort, André Fraigneau, Robert Francis.
Jean Giono, René Gontier, Bernard Grasset, Sacha Guitry.
Abel Hermant, Jean de la Hire.
J. Jacoby, Marcel Jouhandeau.
Georges de La Fouchardière, René Lasne, Jean Lasserre, Alain Laubreaux, Jean de La Varende, J.-H. Lefebvre, Jacques de Lesdain, Jean Lousteau, Jean Luchaire.
Xavier de Magallon, Jean Mariat, Jean Marquès-Rivière, colonel Massol, Camille Mauclair, Charles Maurras, Georges Montandon, Henry de Montherlant, Paul Morand, Morgin de Kéan, Fernand Monsacré, Anne Montjoux, Pierre Mouton.
René de Narbonne.
Pierre Pascal, Georges Pelorson, Armand Petitjean, Edmond Pilon, Henri Poulain, Armand de Puységur.
Lucien Rebatet, Raymond Recouly, Jean-Michel Renaitour, J. Renaldi, Jules Rivet, J.-M. Rochard.
André Thérive, Louis Thomas, Jean Thomasson.
Henri Valentino, Vanderpyl, Charles Vilain, Maurice Vlaminck.
Jean Xydias.

En moins d'une semaine, la liste des réprouvés s'est « enrichie » de 84 noms. On y retrouve les douze premiers, à l'exception de Lucien Pemjean, sans doute oublié car il reparaîtra sur la troisième liste du 21 octobre.

Le 7 octobre la Commission d'épuration du CNÉ, réunie en cercle restreint, publie une nouvelle mise au point concernant la liste des écrivains compromis, dont elle prépare une version plus complète :

Les Lettres Françaises,  7 octobre 1944

 

La troisième liste annoncée paraît le 21 octobre dans Les Lettres Françaises : elle contient 157 noms. Ce qui la différencie de la précédente est son statut. Il s'agit d'une liste de proscrits établie à l'usage des différentes professions [écrivains, journalistes, éditeurs de livres et de journaux] et non plus des autorités judiciaires. Et elle annule la précédente, après examen des cas « douteux ». Elle était précédée de cette mise au point :

   Les Lettres Françaises,  21 octobre 1944

 

Le journal ajoute que « la liste publiée en septembre, et aujourd'hui annulée, contenait quelques noms qui ont disparu de la liste définitive. » Ceux qui en ont été retirés sont :

René Barjavel, Pierre Béarn, Henri Bordeaux, Paul Fort, René Gontier, Jean de La Varende, J.-H. Lefebvre, Jean Lousteau, Jean Luchaire, Jean Mariat, Paul Morand, Fernand Monsacré, Anne Montjoux, René de Narbonne, Edmond Pilon, J. Ronaldi, Charles Vilain.

Voici donc la liste « définitive » des proscrits, celle qui fera autorité durant près de dix ans :

   Les Lettres Françaises,  21 octobre 1944

Pour trois d'entre eux [Gontier, Lousteau, Ronaldi] L'Humanité du 15 novembre précisera que leur suppression ne signifie pas qu'ils échappent au blâme ou à la sanction : ils relèvent de la commission d'épuration des journalistes. Le CNÉ y a, entretemps, ajouté le nom d'Armand Robin.

 L'écho de ce journal révèle que d'autres listes corporatives ont été établies, à usage interne : ces listes-là ne se retrouvent pas dans la presse. C'est le cas de la Société des gens de lettres qui, au cours d'une assemblée générale, le 13 mai 1945, a fait ratifier par ses adhérents la liste des membres sanctionnés, lesquels figurent pour la plupart sur la liste n° 3 du CNÉ :

 

Le PEN club international, fondé en 1921, rassemble des écrivains de tous pays « attachés aux valeurs de paix, de tolérance et de liberté ». La section française était, en 1946, dirigée par Jean Schlumberger, et avait pour secrétaire général Henri Membré [1890-1952], un écrivain-photographe devenu résistant pur et dur depuis le 17 août 1944 [Archives nationales, Z° 806, n° 5669]. Il s'est illustré ce mois-là en réquisitionnant plusieurs agences de presse grâce à des ordres de saisie émanant du « Comité de Libération des reporters photographes de presse ». Sans vergogne il avise alors la presse que « Photo Presse Libération des F.F.I. », un organe qu'il vient de créer et dont il a pris la tête, est désormais la seule agence qualifiée pour diffuser les photographies. Le Comité de libération des photographes de presse, qui dépend du Front national, d'obédience communiste, le désavouera peu après.

Ce Soir,  5 octobre 1944

En novembre 1944 Membré s'impose à l'Agence France-Presse, y crée son service photographique, en prend la direction technique avec Roger Parry [1905-1977], lui aussi résistant de fraîche date et promus capitaine. Les deux comparses paradent en tenue militaire à l'AFP jusqu'en 1947, avant d'être licenciés [cf. Les Médias et la Libération en Europe par C. Delporte et D. Maréchal].

Sur le plan littéraire Membré n'a guère eu plus de chance et il s'en ouvrait amèrement à Vercors : « Au fond, c'est facile à un Gide, un Duhamel, de ne rien publier sous la domination allemande, leur œuvre est faite, elle est célèbre, ils n'auront aucun mal à retrouver leur public après la Libération ; tandis que moi, avec juste un roman bien accueilli et un autre paru trop tard ? Dans cinq ans, dans dix ans, je serai oublié, il me faudra repartir de zéro ». [A dire vrai (1991), repris par Gisèle Shapiro dans La Guerre des écrivains (1999), p. 25].

Le roman « bien accueilli » s'appelait Un Occidental en U.R.S.S., et celui « paru trop tard », Petit-Bourgeois. L'un et l'autre avaient été publiés en janvier 1935 et avril 1939 par Robert Denoël. Henri Membré s'en souviendra en 1945 : une maison mise sous séquestre à la Libération et fragilisée par la disparition de son créateur, ne pouvait lui opposer une bien grande résistance.

En décembre 1945 il fait rééditer Petit-Bourgeois par les Editions du Rocher, une maison d'édition créée en novembre 1943 à Monaco par Charles Orengo, grâce à des fonds avancés par les Editions Plon. A la Libération le témoignage d'Orengo contribuera à blanchir d'accusations de collaboration la maison Plon, qui l'accueillera dès 1949 comme conseiller technique avant de le nommer directeur littéraire en octobre 1955.

Dès 1946 Membré a fait son entrée rue Amélie, où Maximilien Vox lui confie la direction de la collection « Ailleurs ». Les premiers volumes parus sont Poésies de Ladislas Mecs et De la mer Noire à la mer de Barentz par Constantin Simonov, l'un et l'autre préfacés par Henri Membré qui, en 1949, publie chez Denoël un dernier roman, La Marée d'équinoxe, avant de disparaître.

Pas complètement, toutefois, puisque son nom est cité dans son Journal littéraire par Paul Léautaud qui, le 1er juillet 1946, a lu un article du Monde relatif à un « Congrès de la pensée française au service de la paix », congrès au cours duquel Membré a annoncé qu'il s'était préoccupé d'exporter les listes noires françaises : « Qu'est-ce que M. Henri Membré ? Totalement inconnu. Et un inconnu qui cherche à se faire connaître, lui aussi, comme justicier à l'égard des écrivains " collaborateurs ", y ajoutant cette innovation de listes noires internationales. »

Le 23 juillet 1946 c'est bien ce même Membré qui a adressé au secrétaire général des PEN-clubs une « liste d'écrivains de langue française jugés indésirables dans notre Fédération par le Centre français PEN ». Il certifie que « cette liste a été établie non par des tribunaux ou des organismes de répression, mais par le Centre français PEN, sous sa responsabilité et seulement pour être communiquée aux autres Centres. »

Cette liste à usage interne comprend « uniquement les noms - peu nombreux - d'anciens membres de notre Centre qui en ont été exclus, et ceux - beaucoup plus nombreux - d'écrivains et de journalistes, notoires ou obscurs, que nous nous refuserions à admettre, parce qu'ils ont, les uns et les autres, trahi ou méconnu les principes de notre Fédération. » Le souci du secrétaire général est d'éviter que ces « indésirables », particulièrement les « obscurs », ne profitent « de cette obscurité pour se faire dédouaner à l'étranger ».

Une seconde liste contient les noms des membres du PEN club français qui ont été exclus. Ici encore, on ne trouve guère, sauf Lucie Paul-Margueritte, que les réprouvés du CNÉ, dont la liste fait autorité :

D'autres listes noires interprofessionnelles ont été établies à cette époque qui, toutes, avaient pour référence obligée la liste « définitive » du CNÉ publiée le 21 octobre. Un écrivain pouvait donc trouver son nom sur plusieurs d'entre elles, comme Pierre Frondaie, dont les Archives d'Arcachon possèdent le « dossier noir » qu'il avait constitué à la Libération.

Le cas Pierre Frondaie

J'ai consacré à Frondaie [1884-1948] une notice détaillée sur la page destinée à Jeanne Loviton, son épouse entre 1927 et 1936. Homme de théâtre avant la Grande Guerre, romancier à succès durant l'entre-deux-guerres, il a fait la fortune des frères Emile-Paul, et possède une importante participation dans leur société d'édition.

Ses romans ont été portés au cinéma, ses pièces de théâtre ont été jouées sur toutes les scènes parisiennes, et, en 1944, il a acquis le Théâtre de l'Ambigu. L'une des premières pièces qu'il compte y monter est « La Foire aux femmes », d'après le roman éponyme de Gilbert Dupé publié en 1941 chez Denoël.

Début septembre 1944, la Société des auteurs et compositeurs dramatiques lui envoie, conformément à l'ordonnance du 26 août 1944 instituant l'indignité nationale, un questionnaire qu'il est prié de renvoyer sans délai. Frondaie répond invariablement « non » à toutes les questions, sauf celle qui concerne la publication d'articles favorables à l'ennemi, à laquelle il croit devoir ajouter : « Non seulement je n'ai pas écrit " des articles en faveur de la collaboration avec l'ennemi " mais je n'en ai pas écrit un seul. En effet, si, en 1940, dans un article, qui ne fut suivi d'aucun autre, et qui est inspiré par le plus scrupuleux amour de la patrie, j'ai employé le mot " collaboration ", je ne pouvais alors lui donner, ni même imaginer possible, le sens déformé et infiniment reprochable qu'il a pris depuis et fait l'objet de la question que vous me posez. »

L'article en question, intitulé « La Politique et la raison », parut sur une pleine page dans L'Illustration du 25 janvier 1941. Rédigé au cours des semaines qui ont suivi le discours radiophonique du maréchal Pétain qui, le 30 octobre 1940, « entrait dans la voie de la collaboration », Frondaie (dont le manuscrit portait le titre « Appel aux Français ») y prône une collaboration raisonnable et nécessaire.

Son texte, compréhensible par tous, a été beaucoup lu, et un conseiller signalait peu après à l'ambassadeur Fernand de Brinon cette « page magistrale » due à un écrivain jusque là apolitique : « Elle est une éloquente apologie de la collaboration franco-allemande » :

« Cette page mériterait d'être répandue dans notre cher et malheureux pays car elle tourne, retourne en tous sens, la grave question de la collaboration, l'étudie d'une manière si intelligente, si claire, si objective, qu'elle est capable en éclairant nos compatriotes rétifs, d'apaiser les colères et d'amener une compréhension réelle de la situation où nous nous trouvons. Il faut avouer que pour beaucoup de Français, la collaboration se résume en cette formule lapidaire : " Donne-moi ta montre, je te dirai l'heure qu'il est ". L'article en question s'attache à détruire cette légende et à préparer un avenir où la collaboration sera une véritable association pour le plus grand bien de tous. Si, dans les écoles, les lycées et collèges, des lectures de cette page étaient organisées, il y aurait là une fructueuse propagande en faveur de cette collaboration dont la nécessité n'est pas suffisamment comprise chez nous. »

Si les membres du CNÉ n'avaient pas lu en 1941 cet article que l'auteur avait eu l'imprudence de rappeler, ils le firent à un moment où le mot « collaboration » était partout exécré : il figura donc sur la liste noire du 21 octobre 1944.

Pierre Frondaie est homme de caractère, loyal mais irascible : ses archives sont remplies de procédures qu'il a engagées à tout propos. Pour sauver l'honneur de son nom, il va multiplier les démarches auprès de confrères « en cour » pour justifier son texte.

Pierre Lagarde, le premier écrivain auquel il le fit lire en décembre 1940, est sollicité : « Vous vous le rappelez si bien que vous m'avez dit ces jours-ci : " A l'époque où vous avez écrit La Politique et la raison, j'en aurais souscrit tous les termes. " » Si Lagarde l'a dit, il ne l'a pas écrit. D'autre part, si Frondaie songeait en 1940 à « une collaboration dans la paix des Etats unis d'Europe », c'était une paix allemande, et il en excluait l'Angleterre.

Yves Gandon lui répond, le 20 octobre, qu'il comprend son émotion et il déplore « la légèreté avec laquelle sont constituées ces listes de mise à l'index ». Malheureusement il n'appartient pas au CNÉ, mais au Club Saint-Just, « dont l'activité s'exerce d'ailleurs, par certains points, dans le même sens ». Il pense que Frondaie est « victime d'une criante injustice ».

Toutefois il se souvient de l'article incriminé et aussi de lui avoir déclaré, à l'époque, qu'il n'était pas d'accord avec lui et qu'il était impossible de s'entendre avec les Allemands : « Mais la collaboration, telle que vous paraissiez disposé à l'envisager alors, était une collaboration sur le pied d'égalité, et le général de Gaulle lui-même a déclaré qu'en ce temps-là l'erreur était excusable. » Il le prie de croire que l'oukase « inconsidéré » du CNÉ n'entame en rien son amitié pour lui.

Frondaie se tourne alors vers Charles Vildrac, auteur, comme lui, de pièces de théâtre et membre actif du CNÉ. Il lui fait part « du chagrin et de la stupeur » qu'il a ressentis en découvrant son nom sur la dernière liste noire, établie « à l'unanimité » : « Ainsi, vous aussi, Vildrac, vous me confondriez avec les mauvais Français ? C'est donc que votre bonne foi aurait été surprise ? En ce cas, je vous prie de lire la note ci-jointe. » Et il y joint la lettre d'Yves Gandon...

Paul Valéry, membre du CNÉ, à qui il s'est plaint aussi de « l'unanimité » des signataires de la liste, ne comprend pas qu'on l'y ait fait figurer et il lui écrit, le 3 novembre 1944 : « J'ai eu connaissance de cette liste par les seuls journaux. J'y ai trouvé des présences et des absences inexplicables. Je n'ai pas été mis au courant de sa composition, et je n'ai assisté à aucune réunion. Je me suis borné à dicter par téléphone mon avis sur les conditions et les garanties d'une épuration qui ne prêtat ni au doute, ni à la critique, et surtout purgée elle-même de tout soupçon d'intervention de sentiments personnels, antipathies, rancunes, etc. Je me suis donc étonné de lire que la liste en question avait été adoptée " à l'unanimité ". »

Pour ce qui concerne Frondaie, Valéry est convaincu que sa « conduite pendant l'Occupation est demeurée parfaitement digne et toute française. Rien ne me paraît justifier la mesure esquissée à votre égard, et je saisis bien volontiers l'occasion de vous le dire. » Il ne va pas jusqu'à proposer d'intervenir auprès de ses confrères épurateurs.

Jean-Jacques Bernard [1888-1972], est juif et il fait partie du CNÉ ; il a été interné dans le camp allemand de Compiègne en 1941 et 1942 et il s'apprête d'ailleurs à publier chez Albin Michel le récit de cette incarcération dans Le Camp de la mort lente. C'est le fils de Tristan Bernard, qui fut lui-même déporté à Drancy, et auquel Frondaie a toujours témoigné de la sympathie, sentiment aussi incompatible « avec le sadisme racial de l'hitlérisme que mon culte pour Sarah Bernhardt, mon amitié connue pour Henri Hertz, ou encore le fait d'avoir dédié fraternellement deux de mes livres, l'un à Auguste Haymann, l'autre à Philippe Erlanger ».

Après cet hommage appuyé à ses confrères juifs, Frondaie fait lire son article à Jean-Jacques Bernard qui lui répond, le 20 novembre : « Je ne vous ai pas caché que vous me paraissiez avoir été victime d'une illusion et que vous aviez manqué de sens critique, ce qui est d'ailleurs votre propre sentiment. » Il lui paraît « souverainement injuste » qu'il ait figuré sur la même liste que « des collaborateurs notoires et des traîtres avérés. »

Pierre Frondaie figure aussi, probablement, sur la liste noire interprofessionnelle du cinéma et du théâtre, puisqu'il s'adresse alors à l'acteur André Brulé [1879-1953] qui, je le suppose, appartient à un comité épurateur de cette profession, à qui on a fait parvenir son article de janvier 1941, mais tronqué. Frondaie lui envoie son texte complet, avec une copie de la réponse que lui a faite Paul Valéry, le 3 novembre.

Est-ce que ces échanges de courrier concernant un malheureux article de journal allaient aboutir à une intervention décisive auprès des membres influents du CNÉ, je l'ignore, car un nouvel argument à charge allait être découvert, on ne sait par qui : Pierre Frondaie avait fait partie du Cercle Européen, un organisme collaborationniste.

Le pauvre Frondaie est pris de court car il a, en effet, déjeuné à quinze reprises dans un restaurant appartenant à ce cercle. La première fois, il y avait été invité, en avril 1943, par Jean-Michel Renaitour, directeur du Théâtre Saint-Georges, accompagné par un auteur qui désirait lui parler d'une de ses pièces. Par courtoisie, Frondaie avait rendu l'invitation au même endroit : « Au jour dit, le maître d'hôtel m'apprit qu'ayant fait une invitation, je devais obligatoirement faire partie du cercle. J'obtempérai, sans y voir aucun mal, et payai une cotisation, avec l'addition. »

Frondaie qui, depuis toujours, prenait ses repas dans les restaurants, n'avait accordé aucune attention à celui-là, mais il avait été « mis en carte » par sa première cotisation. Ce n'est qu'après la Libération qu'il apprit ce qu'était le Cercle Européen : « J'affirme en tous cas n'avoir jamais connu l'activité du Cercle, n'avoir jamais pénétré dans ses locaux, en dehors du restaurant ; n'avoir par conséquent pris la moindre part à aucune de ses actions. »

Par la suite, Pierre Frondaie déclara qu'il ne se rendait à ce restaurant que rarement, en se promettant chaque fois de n'y plus revenir car,  « si l'on y mangeait aussi bien qu'ailleurs, l'aération était mal faite et l'on y sentait désagréablement la cuisine. »

Quand un écrivain, qui tire à 300 000 exemplaires ses romans populaires, doit s'abaisser à rendre compte de ses repas quotidiens à de jeunes confrères qui, pour la plupart,  « résistaient » surtout, comme Claude Roy, au Café de Flore, c'est qu'un système insane s'est mis en place. Heureusement pour lui, une ordonnance du 26 décembre 1944 n'inclut pas le Cercle Européen dans la liste des groupements collaborationnistes dont le fait d'avoir été membre constituait un crime d'indignité nationale : Frondaie fut non pas blanchi mais amnistié et rétabli dans ses fonctions au Théâtre de l'Ambigu, et il put poursuivre sa carrière d'écrivain.

Quand il est mort, le 25 septembre 1948, d'une angine de poitrine foudroyante, les journaux qui l'avaient étrillé durant l'automne 1944 : Libération, Franc-Tireur, Le Populaire, Combat, Les Lettres Françaises, lui consacrèrent des articles louangeurs.

Il avait eu la chance d'épouser, le 28 décembre 1937, l'actrice corse Maria Favella, qui fut son interprète et son ayant droit, et qui veilla, bien au-delà de sa mort, à l'intégrité de son nom.

*

L'intelligentsia française a été, pendant dix ans, déchirée entre factions « pures et dures » et factions modérées, à propos de confrères qu'il convenait d' « ostraciser » au nom du patriotisme. Les écrivains épurateurs expliquèrent par la suite qu'ils n'avaient pas voulu se substituer à la justice mais que, conformément à leur déclaration de septembre 1944, ils se refusaient à voir leurs noms figurer auprès de ceux de réprouvés, qu'ils avaient eux-mêmes désignés, tant dans la presse que dans l'édition.

Dans la pratique, ceux qui étaient « listés » disparaissaient des catalogues d'éditeurs, leurs ouvrages n'étaient plus proposés, ni réimprimés. Ils n'étaient plus exposés chez les libraires et les grossistes ne recevaient plus leurs offices ; seuls les bouquinistes accueillaient les « proscrits » et réalisaient de beaux profits en vendant leurs livres à prix d'or, sous le comptoir.

Leurs ouvrages nouveaux et leurs articles étaient souvent publiés en Suisse ou en Belgique. Leurs pièces n'étaient plus jouées. Aucun éditeur, aucun directeur de théâtre, ne se serait risqué à les accueillir puisque la plupart avaient eux-mêmes des comptes à rendre, ou auraient pu s'en voir réclamer.

Toutes les listes de proscription avaient été établies avant que les écrivains faisant l'objet de poursuites aient été jugés. Quand ils l'étaient, parfois des années plus tard, et qu'ils se voyaient infliger un simple blâme, ou étaient relaxés, c'était à eux de faire connaître qu'ils n'encouraient plus de sanctions, malgré quoi ils ne disparaissaient pas automatiquement des listes professionnelles. On connaît le cas de Jean Giono, dénonçant le stalinisme avant la guerre, qui resta proscrit jusqu'en 1954, à cause de la haine que lui vouaient les communistes Aragon et Tzara.

Ce maccarthisme à la française eut donc les mêmes conséquences qu'aux Etats-Unis : les réprouvés de 1944 le restèrent longtemps. Il fallut les lois d'amnistie signées par le président Vincent Auriol le 5 janvier 1951 et surtout le 6 août 1953, pour mettre fin à ces mises à l'index.

*

Mon propos n'est pas d'accumuler les articles vengeurs parus dans la presse clandestine à l'adresse de tous les écrivains, journalistes et éditeurs collaborateurs : un site à part serait nécessaire pour les recueillir. Les « vedettes » incontestées sont Henri Béraud, Pierre Drieu la Rochelle, Abel Bonnard, Charles Maurras, Paul Morand, ou Robert Brasillach.

Seuls m'intéressent ici les auteurs qui ont publié chez Denoël. Ce ne sont pas ceux qui étaient le plus souvent brocardés, mais deux d'entre eux ont eu droit à un traitement privilégié : Louis-Ferdinand Céline et, surtout, Lucien Rebatet. J'ai aussi relevé les articles concernant des journalistes proches de l'éditeur ou qui étaient en affaires avec lui.

1940

 

Le premier numéro de La Vérité, « organe bolchévick-léniniste », paraît le 31 août. Après avoir rendu hommage à Léon Trotsky, assassiné au Mexique dix jours plus tôt, il dénonce dans un article, « A bas l'antisémitisme ! » :

La Vérité,  n° 1,  31 août 1940

Ces « fiers-à-bras » sont des membres de Jeune Front, un mouvement antijuif et antimaçonnique récemment créé par Robert Hersant. Certes les ouvriers de France « n'ont pas de tendresse pour Rothschild ou Lévitan, mais ils doivent comprendre que l'expropriation des capitalistes juifs, c'est le premier acte de l'expropriation des capitalistes français en général, c'est-à-dire la destruction commencée de l'industrie française, le chômage et la famine instaurés en permanence. C'est pourquoi il faut mener implacablement la lutte contre les bandes antisémites. »

Il dénonce aussi, et c'est plus compliqué pour un lecteur d'aujourd'hui, le parti communiste « qui a voulu la guerre, qui aide Hitler, qui joue avec la vie des travailleurs » et dont le mot d'ordre est, pour quelque temps encore, « Ni Churchill ni Hitler ». Chez les trotskystes c'est : « Ni Churchill, ni Hitler, ni Staline, ni Pétain »...

Le 7 septembre le quotidien France, publié à Londres, donne des nouvelles des écrivains et éditeurs dispersés aux quatre coins du pays, notamment d'Armand Petitjean, qui a été blessé grièvement au combat :

France,  7 septembre 1940

Six mois plus tard, Petitjean aura rejoint la nouvelle équipe de la NRF constituée par Drieu la Rochelle, et il aura droit, durant toute l'Occupation, à des volées de bois vert dans la plupart des journaux clandestins.

 

1941

 

L'hebdomadaire nantais En Captivité,  « Organe des Fils de France », est paru pour la première fois le 24 novembre 1940. Dans son numéro du 5 janvier il désigne Ernest Fornairon, secrétaire général du groupe « Collaboration » créé à l'automne 1940 par Alphonse de Châteaubriant, avec l'appui d'Otto Abetz :

En Captivité,  5 janvier 1941

L'échotier désigne probablement à ses lecteurs le texte d'une causerie donnée le 27 décembre à la Salle Gaveau sous le titre : « Pourquoi nous croyons en la Collaboration ». Fornairon a publié en mars 1942 chez Denoël une brochure parue dans la collection pour la jeunesse « La Fleur de France » : René Madec, le mousse devenu nabab.

La Pensée libre, première mouture des Lettres Françaises, est une revue d'obédience communiste qui n'eut que deux numéros, le second non diffusé. Dans le premier, paru en février, et tiré à 1 625 exemplaires, un article de fond passe en revue la « faune » des écrivains collaborateurs :

La Pensée libre,  n° 1,  [février 1941]

En tête de liste figure Alphonse de Châteaubriant, fondateur en juillet 1940 de La Gerbe, « qui restera une des hontes de notre époque » et qui a groupé autour de son hebdomadaire des chroniqueurs dont plusieurs ont publié chez Robert Denoël :

* Charles Albert, « anarchiste des années 1890, idéologue confus et médiocre, a successivement adhéré à tous les mouvements intellectuels et y a brillé par son obscurité ». Albert a publié en 1941 L'Angleterre contre l'Europe, qui sera reproché à l'éditeur en 1945.

* Marc Augier, « hier encore secrétaire général des Auberges de la Jeunesse, qui s'est découvert antisémite, antimaçon, antimarxiste, antirépublicain, qui se découvrira tout ce qu'on voudra pour avoir sa gamelle servie à la table du nouveau régime ». Augier a publié en décembre 1941 Les Copains de la belle étoile et, en août 1943, Les Partisans ; aucun n'a été reproché à l'éditeur.

* Jacques Boulenger, « romancier sans force, dandy prétentieux, âme de Versaillais, bourgeois ranci dans la haine du peuple et le regret que lui inspire le temps des mail-coach et des serviteurs mal payés ». Boulenger a publié en 1943 Le Sang français, qui sera reproché à l'éditeur en 1948.

* George Montandon, « faux ethnographe, redouté par tous les savants ». Montandon a publié en novembre 1940 Comment reconnaître le juif, qui sera reproché à l'éditeur en 1945.

Un chapitre est consacré à La NRF de Drieu la Rochelle, qui a fait appel à Jacques Boulenger, déjà cité, à Gide, Giono, Jouhandeau « dont les fureurs racistes ont précédé le racisme d'Etat », écrit le chroniqueur qui ajoute : « On s'étonne de l'absence de Céline ». Une place à part est faite à Armand Petitjean « sur le compte duquel nous n'eûmes jamais la moindre illusion et qui préparait de loin son virage fasciste ». Petitjean a publié en 1936 Imagination et réalisation chez Denoël.

Qu'en est-il de la diffusion de cette revue de qualité au tirage restreint ? « Rien de ce qu'on fait ne passe inaperçu. Ce n'est plus comme autrefois, comme naguère, quand personne ne lisait rien, et qu'on pouvait écrire et publier dans le désert. Maintenant notre pays est devenu tout petit, il n'y a presque pas de papier, et tout se voit dix, mille fois plus. Chaque mot est lu et relu, tourné et retourné, et il arrive même que les gens comprennent. C'est une singulière conséquence de nos malheurs. »

Louis Aragon, qui écrit cette lettre le 25 mars à son éditeur américain Josephson, a surtout besoin d'une avance sur la traduction des Voyageurs de l'Impériale, qui lui permettrait de vivre décemment, grâce à des à-valoir sur des chapitres qu'il se promet de lui faire parvenir ponctuellement.

En février Libération,  « Organe des Français libres » (zone nord), consacre sa chronique « Nos Têtes de traîtres » à Jean Fontenoy :

Libération, 9 février 1941

 

En mars paraît le premier numéro du Médecin français, qui dénonce d'emblée le docteur Fernand Querrioux, lequel écrit des livres, « pond des articles dans le torchon de Doriot, et parle à Radio-Paris » :

Le Médecin français,  n° 1,  mars 1941

Le mensuel médical se penche sur les antécédents de Querrioux, qui n'a pas fait la Grande Guerre (à cette époque, il était au Congo belge), et dont la pratique, à Saint-Ouen, où il demeure, est sujette à caution : « Querrioux est un médecin malhonnête, un politicien taré ». Mais il ne rapporte que des racontars à son sujet. Dans son numéro du 10 décembre, il précisera que Querrioux dirige la défense passive de Saint-Ouen où, à ce titre, il « conférencie devant des chefs d'ilôts, des infirmières, et des confrères astreints à supporter ses élucubrations ».

Libération revient en juin sur le cas de Jean Fontenoy, qu'il surnomme « Coco » parce qu'il est cocaïnomane :

Libération,  29 juin 1941

Libération, « Organe du Directoire des Forces de Libération Françaises » (zone sud), se préoccupe aussi de « La situation en Belgique ». Dans son n° 2 il épingle, outre Léon Degrelle, Staf Declerck ou Henri de Man, quelques journalistes qui sont aussi des écrivains :

Libération,  août 1941

L'Etudiant patriote, organe parisien du Comité national des Etudiants français publie son premier numéro clandestin le 11 novembre. Il y dénonce les déclarations de Marc Augier dans La Gerbe, qui sont sans rapport avec son roman à paraître chez Denoël, le mois suivant :

L'Etudiant patriote,  11 novembre 1941

 

1942

 

En février paraît le second numéro de La Pensée libre. Sa fiche à la BnF indique « qu'il n'a pu être diffusé », mais il a bien été imprimé et sur 106 pages. Il est consacré aux lettres françaises, entièrement sous la coupe d'Abetz, qui a fait créer un « Conseil du livre français » où l'on trouve Drieu la Rochelle, Abel Bonnard, « des éditeurs de vingtième zone et M. Bernard Grasset sorti, il y a peu de temps, d'un asile d'aliénés et éditeur favori de la Maison Brune ».

La Pensée libre,  n° 2,  [février 1942]

Qui va incarner la pensée française asservie, se demande un chroniqueur qui signe « Joseph Delorme », pseudonyme probable de Georges Politzer [1903-1942] ?

Henry Bordeaux, dont les conférences sur Pétain n'emportèrent pas l'adhésion du public, ne fut pas promu à la dignitié de mythe, « mais on en fit un conseiller national à cent mille francs ».

On pensa un instant à Paul Valéry, « qui avait prononcé à l'Académie le discours de réception du Maréchal. Il faut croire qu'on ne trouve pas de son côté les garanties désirables, car après voir été copieusement injurié par Gringoire, on s'aperçut que c'était un auteur obscur. »

Paul Claudel « se prêta assez bien à ces invites d'un peu partout surgies. Il y alla même d'une Ode au Maréchal qui n'ajoutera guère à la gloire de l'un ni à  celle de l'autre, mais qui partait d'un bon mouvement. »

Paul Fort, prince des poètes, et indiscutablement poète français, pouvait-il devenir l'enseigne de la collaboration ? Il avait malheureusement publié un poème fâcheux sur le bombardement de la cathédrale de Reims en 1914.

Il était difficile de déifier Jean Giraudoux, « qui n'a pas toujours été très aimable pour Hitler, même si ce caméléon de talent qui est toujours bien avec le pouvoir dit aujourd'hui que le plus grand danger pour l'Europe, ce sont les Etats-Unis ».

« Parmi les traîtres, M. Drieu la Rochelle, gauleiter littéraire, fait réimprimer ses premiers livres, mais c'est un piètre ersatz de poète, un illisible ersatz d'essayiste, un médiocre ersatz de romancier. On ne saurait trouver en lui l'étoffe d'un mythe. Sa croix gammée est trop visible. »

A ses côtés Abel Bonnard « obtient un assez beau succès de mépris. M. Céline représenterait difficilement la France. On ne lui pardonnera jamais ses plaisanteries souabes sur la défaite. »

La plus grande victoire allemande, c'est encore l'annexion de M. de Montherlant. Malheureusement, au lieu de rester en zone libre où il aurait pu jouer un certain rôle et faire illusion, il s'est « un peu trop vite précipité à Paris pour mieux mordre au râtelier et, en faisant trop allemand, il a tout gâché ».

Jean Giono « a trop ouvertement appelé la défaite, la jeunesse qu'il a si mal conseillée ne le suit plus. »

On a trouvé en Patrice de la Tour du Pin, « prisonnier et poète mystique, les éléments d'un mythe à circulation limitée. L'association gouvernementale Jeune France l'a fait son président in partibus et essaie de le donner pour chef à la jeunesse artistique » mais il est aussi peu représentatif des aspirations de la jeunesse de France qu'il l'est des souffrances des prisonniers, « lui qui nous fait savoir par ses amis dans la presse que, dans son camp de Silésie, il charme ses loisirs en jouant à la pelote basque et au hockey sur glace. »

Le mythe littéraire ne pouvait guère se trouver parmi les vivants : « ils sont incommodes, peuvent mal tourner, ou sont trop dociles. Un bon brave mort était plus facile à empailler, et on crut jouer un tour magistral en le choisissant parmi les morts de la Grande Guerre. C'est pourquoi l'année 40-41 aura été marquée essentiellement par la canonisation de Charles Péguy. » Mais comment annexer un écrivain « tué par les Allemands dans l'autre guerre » ?

Dans Le Temps Montherlant avait bien un candidat-mythe à proposer : Maurice Barrès, « mais on ne saurait assimiler à l'homme qui a exprimé la résistance de l'Alsace et de la Lorraine contre les envahisseurs germains les sous-fifres de M. Abetz, au nationaliste Barrès les profiteurs de la défaite. »

En résumé, « il n'y a pas d'écrivain à livrer à Hitler [...] Il n'y a pas d'ersatz au patriotisme. S'il y a des ersatz littéraires, on se rappelera qu'ersatz n'est pas un mot français. En français, l'ersatz d'écrivain français s'appelle un traître. »

Dans le même numéro un autre chroniqueur s'en prend à George Montandon qui vient de retrouver la nationalité française, et à son délire ethnique : « Assurément, la faveur dont jouit, chez Abetz et à Vichy, ce charlatan venimeux, plus documenté sur l'espionnage que sur l'anthropologie, nous montre ce que ces messieurs feraient de la science française si nous les laissions continuer. » Et il rappelle qu'en novembre 1939 « ce triste personnage » osa publier dans la revue italienne Difesa de la Razza un article où il qualifiait la Nation française d'Ethnia putana ».

Il s'en prend ensuite à Louis Thomas qui, avant la guerre, était un « conférencier spécialisé dans l'apologie de l'Allemagne hitlérienne et qu'on retrouve à présent dans la presse " parisienne " d'Otto Abetz où il fait figure de précurseur ».

Son nom a été mêlé à une « petite tractation » concernant la maison d'édition Calmann-Lévy, qui devait être rachetée par d'autres éditeurs parisiens, en vue de la soustraire aux réquisitions allemandes : « Ce projet confraternel échoua, lors de l'adjudication, devant un acheteur qui apporta un million de plus que les éditeurs parisiens. C'était M. Louis Thomas, à qui subitement les millions ne coûtent rien. Cependant ce millionnaire ne crache pas devant des bénéfices plus modestes. Le premier acte de M. Louis Thomas éditeur fut, en effet, de signer avec M. Louis Thomas écrivain, quarante traités pour des livres dont celui-ci n'avait écrit que les titres et pour lesquels l'ex-maison Calmann-Lévy lui consentait des avances à raison de cinq mille francs par ouvrage promis. »

Le texte suivant, dû à François Mauriac, était destiné au premier numéro des Lettres Françaises, qui fut détruit en raison de l'arrestation de Jacques Decour, le 17 février :

« Toutes les trompettes du Paris de 1941 proclament en vain que la France possède en M. Céline un nouveau Rabelais, il n’est pas un lecteur de chez nous qui ne sache faire la différence entre ce splendide printemps de la prose française, gonflé de sève et de suc, et cette diarrhée de langue verte dont M. Céline embellit ses « draps », cet idiome de maison close, ce pathos de bagne. »

Le 3 mars 1942 la R.A.F. a pilonné les usines de Boulogne-Billancourt. Des « dégâts collatéraux » ont été infligés aux quartiers alentours, causant la mort de plus de six cents personnes. Dès le 9 mars Le Matin publie un « Manifeste des intellectuels français contre les crimes anglais », suivi de plusieurs dizaines de noms. Le texte en sera repris dans plusieurs journaux parisiens au cours de la semaine suivante.

Combat commente ce manifeste dans son n° 2 du même mois :

Combat,  mars 1942

 

Dans son n° 3 paru en mars L'Etudiant patriote s'indigne à propos d'un article paru dans Les Nouveaux Temps du 13 janvier : « Le peuple français ? Le plus ignorant de tous les grands peuples civilisés. On ne révélera jamais assez que la science française s'est vue surclassée au vingtième siècle » :

L'Etudiant patriote,  n° 3,  mars 1942

 

Dans son numéro du 1er juillet, et sous la rubrique « Chez les Kollaborateurs », Le Médecin Français rend compte d'une conférence du docteur Auguste Bécart [1896-1954] au Cercle Européen, le 3 juin. Elle portait sur un nouvel appareil permettant la transfusion du sang dû au médecin-conférencier. Y assistaient notamment les docteurs Claoué, Soupault, Destouches « alias Céline, pornographe », et un certain « Dr Haubolt, directeur du service étranger des médecins du Reich ». A cette occasion Haubolt a fait une allocution, en présence des docteurs Soupault, Rudler, Bécart, Claoué et Destouches.

Le 2 juillet France annonce la mort, survenue deux jours plus tôt, de Léon Daudet, sans commentaires désobligeants :

France,  2 juillet 1942

Au mois d'août Je suis partout a les honneurs de la plupart des journaux de la Résistance, qui promettent à ses journalistes tout autre chose qu'un procès :

Le Franc-Tireur,  août 1942

 

Le 6 août France consacre un article très complet aux activités de Notre Combat pour la Nouvelle France Socialiste, un périodique financé par l'ambassade d'Allemagne et dirigé par André Chaumet, mais qui rappelle immanquablement la revue Notre Combat publiée en 1939-1940 par Robert Denoël :

France,  6 août 1942

A cette date, 21 numéros ont paru depuis août 1941, sous les signatures de Jacques de Lesdain, Marcel Déat, Jacques Doriot, Jean Luchaire, Georges Dumoulin, ou Georges Suarez : « la fine fleur du nazisme français », écrit France, qui relève que la revue a ses bureaux au 55 Champs-Elysées, dans le même immeuble que ceux de Pierre Laval : « Il n'y a pas que le local qui soit commun. » Le chroniqueur anonyme ne mentionne pas l'ambassade d'Allemagne (on ne l'apprendra qu'à la Libération) mais il écrit : « Ces choses sont imprimées à Paris, mais dictées par les Allemands. L'origine est facile à déceler.»

La liste noire ci-dessous n'a rien de clandestin : elle a été publiée ce même mois dans le magazine américain Life. Aussi curieuse soit-elle par son éclectisme, elle n'en constitue pas moins la première du genre. En France, les journaux clandestins avaient bien épinglé, en mars, les noms des signataires du manifeste des intellectuels contre le bombardement allié de la banlieue parisienne, mais ils désignaient généralement « au coup par coup » les auteurs de faits de collaboration.

Ici, on épure pêle-mêle - procès ou assassinat ? : la question n'est pas tranchée - les boxeurs, les acteurs, les politiciens, les écrivains, les éditeurs de journaux, et même les fabricants de champagne :

Life,  24 août 1942

Cette liste nous intéresse parce qu'elle mentionne pour la première fois le nom de Louis-Ferdinand Céline, que les journaux français n'ont pas encore désigné à la vindicte populaire.

Ce document précurseur figure en tête d'un long article intitulé « The French Underground », dû au journaliste américain Richard de Rochemont [1903-1982], qui tient ses informations d'un « Leader of resistance to Nazis and Vichy » dont le pseudonyme est « Pierre Durand », que Rochemont a connu à Paris en 1939, et qu'il a revu en juillet 1942, en mission à Washington.

S'agit-il du communiste Pierre Durand [1923-2002], journaliste à L'Humanité déporté en 1944 à Buchenwald ? Sans doute, non : Rochemont assure qu'il porte un nom aristocratique, troqué contre des pseudonymes divers, qu'il est l'émissaire officiel des mouvements de résistance auprès des autorités américaines, et qu'il est l'un des quelques hommes sur lesquels la Gestapo et la police de Vichy aimeraient mettre la main. « Durand » lui a appris qu'en mai, quelque 400 000 Français se trouvaient derrière les barreaux pour de prétendus délits politiques, dont 120 000 en zone libre. Il est l'un des rares Français qui savaient que le bombardement des usines Renault à Boulogne-Billancourt, le 3 mars, aurait lieu 24 heures après que Louis Renault eut célébré chez Larue le millième tank sorti de ses usines pour l'armée allemande.

Voilà un Durand peu commun, qui prend des sous-marins comme on prend le métro, qui a son couvert mis un peu partout en des adresses sûres sur tout le territoire français, qui dirige plusieurs journaux clandestins, et dont personne ne soupçonne l'identité. On voit que Richard de Rochemont n'a jamais été « occupé » et qu'il prête à son héros les qualités exceptionnelles d'un espion hollywoodien. Jeanyves Guérin rappelle, dans Les Listes noires de 1944, que Pierre Durand est le patronyme de Pascal Pia [1903-1979].

Cet article a été lu et répercuté : dès le 15 octobre 1942 la B.B.C., dans son émission « Les Français parlent aux Français », promet à Céline le châtiment dû aux traîtres, et il figure le lendemain dans France, le quotidien français publié à Londres, qui lui consacre huit lignes dans un article « Les écrivains collaborateurs ». A partir de novembre 1943, Claude Morgan le prend pour cible dans Les Lettres Françaises.

France,  16 octobre 1942

 

Le 3 décembre France dénonce les propos des « hitlériens de France » dans la presse asservie, tels René Mesnard, qui a fait l'éloge du Führer dans L'Atelier, Guy Crouzet qui préconise l'union sacrée autour du gouvernement dans Les Nouveaux Temps, et l' « ultra pacifiste » René Château qui envisage une coopération militaire avec l'ennemi dans La France Socialiste :

France,  3 décembre 1942

 

1943

 

Dans la nuit du 11 au 12 janvier, une bombe est déposée devant la maison de Jean Giono à Manosque, qui ne fait aucune victime mais arrache la porte d'entrée :

France,  14 janvier 1943

Le 18 janvier, France annonce, avec six ans d'avance, la mort de James Ensor à Ostende :

France,  18 janvier 1943

 

C'est le 20 septembre 1942 qu'est paru le premier numéro des Lettres Françaises, entièrement rédigé par l'écrivain communiste Claude Morgan [1898-1980], fils de Georges Lecomte [1867-1958], le secrétaire perpétuel de l'Académie française. Morgan dirigera clandestinement le journal jusqu'à la fin de l'Occupation, à partir de son bureau parisien du service des Musées nationaux. C'est, à n'en pas douter, le journaliste le plus vindicatif.

Dans le numéro de janvier-février, il s'attaque à Jean Ajalbert, chargé, pense-t-il, d'introduire Henri Béraud et Alphonse de Châteaubriant - voire Céline ! - chez les Dix, et qui serait arrivé à Paris par le train réservé aux membres d'un congrès du P.P.F. de Doriot :

      Les Lettres Françaises,  n° 5,  janvier-février 1943

Morgan cite probablement l'interview d'Ajalbert publiée par Le Matin du 14 décembre, mais l'académicien déclarait aussi que, pour l'un des deux fauteuils, il voterait pour André Billy, ce qui n'est pas repris ici (il manque, il est vrai, une ligne au début de l'article).

Le 4 février « Sargon », pseudonyme de Jacques Debû-Bridel [1902-1993], consacre dans Résistance, journal qui paraît à Paris depuis octobre 1942, un long article au « drame » des Lettres françaises sous l'occupation :

Résistance,  4 février 1943

Le prétexte est A travers le désastre, un ouvrage de Jacques Maritain paru à New York aux Editions de la Maison Française et qui va être réédité clandestinement par les Editions de Minuit. Voilà le drame de la France occupée : ceux qui peuvent parler sont, comme Maritain, Bernanos, Green ou Romains, en exil et leur audience est limitée. En France, les Montherlant, Bonnard, Chardonne, Brasillach, Céline, Hamp, Châteaubriant, Drieu, ont dû, « soit par ambition, soit par lâcheté, soit par rancœur, trahir d'abord, puis, au nom de leur trahison, adopter la loi du conquérant. [...] Ils ne sont qu'une douzaine et qui ne font tant de bruit à l'heure actuelle que grâce au silence forcé de tant d'autres. »

C'est donc à ces « autres » que fait appel Sargon. Qu'ils donnent leurs textes aux Editions de Minuit, ou aux Lettres Françaises, et qu'ils soient enfin entendus. Ce problème d'édition et de publication « se posera demain encore car, dans la France libérée, il sera indispensable de permettre à ceux qui sont demeurés fidèles de ne pas être compromis par la promiscuité des complices de la trahison. » Quatre mois plus tard Elsa Triolet fera paraître Le Cheval blanc chez Denoël.

Le 11 février le Bureau de presse de la France combattante signale dans son bulletin la réédition par Denoël de L'Ecole des cadavres et en reproduit une page caustique pour le maréchal Pétain, accompagnée de ce commentaire :

Bulletin du Bureau de presse de la France combattante,  11 février 1943

Le 2 mars 1943 Libération (nord), publie, sous le titre : « Les dénonciateurs », l'écho suivant :

Libération,  2 mars 1943

Les archives du Centre de Documentation Juive Contemporaine contiennent plusieurs dossiers établissant que le docteur Fernand Querrioux a dénoncé, entre 1940 et 1943, des dizaines de confrères aux autorités de l'Institut d'études des Questions juives, organisme dont il faisait partie. En dénonçant un probable dénonciateur, le rédacteur anonyme de Libération ne s'embarrasse pas de preuves, il désigne Querrioux à la vindicte populaire.

Dans le même numéro figure un article intitulé « Petite Rafale », consacré à Lucien Rebatet et à son livre, Les Décombres, paru en juillet 1942 chez Denoël. Ici encore, on promet à un ennemi politique autre chose qu'un procès équitable :

Libération,  2 mars 1943

Imprimé en zone libre, initié en février 1943 par Louis Aragon et Elsa Triolet, Les Etoiles est un journal bi-mensuel réalisé par le communiste Georges Ternet (pseudonyme d'André Liebherr), et c'est une émanation directe du CNÉ. Dans son quatrième numéro paru en mars, il dénonce pour la première fois un intellectuel : l'écrivain et philosophe d'origine belge Armand Petitjean [1913-2003].

Les Etoiles,  n° 4,  mars 1943

Petitjean, qui devra à Jean Paulhan d'échapper à une condamnation en cour de justice, avait publié deux ouvrages chez Denoël, en 1936 et 1939.

Le 17 avril le Bureau de presse de la France combattante publie dans son Bulletin un écho concernant la nomination de Simon Arbellot, écrivain et journaliste maurrassien, au poste de consul de France à Malaga :

Bulletin d'informations générales du Bureau de presse de la France combattante, 17 avril 1943

Le 24 mai L'Université Libre « portraiture » René Château, professeur de philosophie, directeur de La France socialiste, organe du RNP de Marcel Déat, qui publiera en juin 1944 un ouvrage chez Denoël:

L'Université libre,  24 mai 1944

 

Le 1er juin Libération publie à son tour, sous le titre « Girouettes et combinards », un écho concernant Simon Arbellot :

Libération,  1er juin 1943

Le 15 juillet le ton se durcit à Franc-Tireur qui titre : « Il faut de tout pour faire des traîtres ». Après avoir énuméré les collaborateurs politiques tels que Brinon, Bucard, Doriot, Marion, il passe en revue les intellectuels : La Fouchardière « qui eut de l'esprit et qui n'est plus qu'immonde, et ces écrivains à tout faire » comme Demaison, « hier ami des bêtes sauvages, et aujourd'hui des fauves de la Gestapo », Paul Rives, « pédant et buté », ou Francis Delaisi, « économiste à la flan de l'ordre nouveau », sans oublier Céline, Giono et Béraud :

Franc-Tireur,  15 juillet 1943

Dans le n° 8 des Lettres Françaises paru fin juillet, Edith Thomas, Claude Morgan et Paul Eluard consacrent un long article à « l'agonie » de la NRF qui, malgré l'arrivée d'Armand Petitjean, est sur le point de se saborder :

Les Lettres Françaises,  n° 8,  juillet 1943

 

Dans son numéro du 15 août La France annonce que le Comité National des Ecrivains (CNÉ) s'est constitué :

La France,  n° 2,  15 août 1943

Dans son troisième numéro La France publie la composition du groupe « Collaboration » ; ce n'est pas une liste noire, seulement la liste de ses « animateurs », qui ne perdent rien pour attendre :

La France,  n° 3,  septembre 1943

Le Père Duchesne, dont le premier numéro est paru en avril 1942 mais qui affiche « 151e année » en référence à son illustre ancêtre révolutionnaire, porte en sous-titre « Haine aux tyrans, la Liberté ou la Mort », et ses articles invitent à une Saint-Barthélemy rédemptrice.

Son cinquième numéro paru en septembre est consacré « aux empoisonneurs de l'opinion publique » et sa « une » à « la saison des traîtres » où tout ce beau monde pourrait bien « basculer dans le panier », d'heureuse mémoire :

Le Père Duchesne,  septembre 1943

Dans un article intitulé « Flaque de boue, flaque de sang » c'est toute la presse « vendue » qui est passée à la moulinette. Le Père Duchesne lui reproche surtout son manque d'authenticité : « Aucune vraie fureur, nulle sainte colère, nulle passion, nul souffle ne les animent. Pas un accent qui soit d'ici. Tout est emprunté aux maîtres nazis. Ces misérables bavent, crachent, éructent - par ordre » :

Le Père Duchesne,  septembre 1943

Deux articulets clouent ensuite au pilori un sans grade publié deux ans plus tôt par Denoël, et trois homosexuels collaborationnistes (un quatrième est oublié). Le Père Duchesne est sans complaisance pour tout le monde mais il cesse pourtant de paraître, on ne sait pourquoi.

   

Le Père Duchesne,  septembre 1943

Bir Hakeim, qui paraît depuis mars, est un « journal républicain mensuel paraissant malgré la Gestapo, malgré le négrier Laval et son gouvernement de Vichy ». Dans son n° 5 d'août-septembre, il publie une première liste noire qui comporte des dizaines de noms, suivis de la sentence proposée par le journal : j'en ai tiré les noms qui nous intéressent ici.

Bir Hakeim, n° 5, août-septembre 1943

Condamnation à mort : Robert Brasillach, Charles Maurras, Lucien Pemjean, Georges Suarez.

Arrestation et jugement immédiats : Pierre Dominique, Alain Laubreaux, Serge Lifar, Carlo Rim, Ralph Soupault.

 

Le 15 octobre apparaît dans Combat une mise en garde inquiétante pour Robert Denoël, coupable d'avoir publié des livres de Hitler, Céline et Rebatet. Certes l'auteur de l'article confond Principes d'action, publié chez Grasset en 1936, avec les Discours, sorti de presse chez Denoël en juin 1941, mais ces trois auteurs sont bien ceux qui lui seront reprochés à la Libération. C'est aussi la première fois que ce journal clandestin épingle un éditeur :

Combat,  15 octobre 1943

Le journal clandestin tenait ses informations d'une note confidentielle du Bureau Central de Renseignements et d'Action d'Alger (B.C.R.A.), organisme des services de renseignements français dirigés par Henri Dewavrin :

Document BCRA mis en vente à l'Hôtel Drouot le 17 juin 2011

Le Gaullois, organe de la « Résistance souriante » [?] édité à Lyon par « France d'abord », publie son premier numéro en octobre et épingle d'emblée Marc Augier parmi les « collaborationnistes en liberté bien payée » :

Le Gaullois,  n° 1,  octobre 1943

L'échotier lui reproche narquoisement d'être allé en Russie aux frais de La Gerbe et d'en ramener un témoignage de journaliste alors que des dissidents français luttent âprement sur le sol de France. C'est un peu injuste car Augier fut blessé sur le front russe mais enfin il n'y était qu'en qualifié d'observateur, ce dont il a témoigné dans une série d'articles parus dans Gringoire sous le titre « La Chasse aux partisans ». Denoël les a réunis dans un volume paru le 28 août mais c'est bien aux articles de Gringoire que se réfère Le Gaullois.

Le Gaullois,  n° 1, octobre 1943

Dans son numéro d'octobre, Les Lettres Françaises - à présent imprimé et tirant à 12 000 exemplaires -, entreprend de « démasquer » L'Echo des Etudiants, qui paraît en zone non occupée. L'auteur de l'article est Louis Parrot [1906-1948] et il s'en prend particulièrement à René Barjavel, qui a dirigé l'hebdomadaire entre 1940 et 1942, avant l'arrivée de Jean Renon, et qui lui envoie de temps à autre des articles sur le cinéma. Le roman d'anticipation « qui célébrait l'excellence des méthodes culturelles nazies » est Ravage, paru en mars chez Denoël.

Les Lettres Françaises,  n° 10,  octobre 1943

 

Le 1er novembre Bir Hakeim publie dans son numéro 7 une deuxième liste noire, d'où j'extrais les noms qui nous intéressent et les sentences proposées par le journal :

Bir Hakeim,  n° 7,  1er novembre 1943

Arrestation et jugement immédiats : Jacques Boulenger, Lucien Rebatet, Georges Simenon, Tancrède de Visan,

 

Début novembre, le numéro 11 des Lettres Françaises contient deux textes collectifs importants, qui préludent aux listes noires et à toutes les mesures coercitives qui seront prises par la suite. Le premier concerne les écrivains :

     Les Lettres Françaises,  n° 11,  novembre 1943

Le second est une première mouture de la mise en garde solennelle qui sera adressée nommément aux éditeurs compromis, le 10 juillet 1944. Il y est question du boycott de ces maisons d'édition, qui est conforme à l'esprit de la charte du CNÉ, mais aussi de leur épuration, « sans préjudice de l'action de la justice française » :

Les Lettres Françaises,  n° 11,  novembre 1943

Deux écrivains ayant un éditeur commun font l'objet d'articles de Claude Morgan dans ce même numéro : Louis-Ferdinand Céline, qui a publié une lettre furieuse dans Je suis partout du 29 octobre, et Elsa Triolet, dont Le Cheval blanc est sorti de presse au mois de juin. Le nom de Robert Denoël, qui serait fâcheux pour Mme Aragon, n'est pas cité.

Les Lettres Françaises,  n° 11,  novembre 1943

Les deux colonnes dithyrambiques consacrées au roman d'Elsa Triolet seront lues par les services du Commissariat général aux Questions juives et vaudront, dit-on, à la nouvelle romancière d'être recherchée par la Gestapo, quelques mois plus tard.

Bernard Grasset a donné, le 30 octobre, une interview au Matin sous le titre : « L'édition française en péril... » En cette période de rentrée des classes,  les éditeurs scolaires se plaignent de manquer de papier et les éditeurs littéraires craignent de leur être sacrifiés. Sous le titre « Le papier rare et gaspillé », Libération objecte qu'on en trouve pour publier des ouvrages « de propagande nazie et vichyssoise ». Gilbert Baudinière est particulièrement visé :

Libération,  2 novembre 1943

Dans le même numéro on trouve un article consacré à une publication allemande émanant du « Groupe de presse du département de la propagande en France », document confidentiel destiné à ses services et portant le titre « Spiegel der Franzozischen Presse » (c'est-à-dire « Miroir de la presse française »). Il est entièrement consacré au départ, le 27 août, de Robert Brasillach de la rédaction de Je suis partout, pour rejoindre celle de Révolution Nationale. Libération en tire cette conclusion :

Libération,  2 novembre 1943

Le 5 novembre Résistance commente une lettre de Céline publiée récemment dans la presse collaborationniste :

Résistance,  5 novembre 1943

Apparemment le journal clandestin se trompe de cible : Révolution nationale a bien publié une lettre de Céline le 20 février 1943 mais elle concernait Proust. Celle où il parle des collaborateurs qui seraient prêts à mourir « comme des veaux » a été publiée le 29 octobre dans Je suis partout, et a fait l'objet d'un commentaire sarcastique dans Les Lettres Françaises, quelques jours plus tôt [voir plus haut : « L'Innocent », et ci-après, le 10 janvier 1944].

Fin novembre Les Etoiles publie en première page un article singulier, qui serait dû à la plume de Louis Aragon. Il faut reconnaître à cet épurateur-là un sens de la mesure qu'on n'a guère rencontré dans la presse clandestine. Après réflexion, on s'avise que l'auteur de l'article veille surtout à ce que l'épuration reste une chasse gardée du CNÉ et du CNJ, organismes entièrement dévolus au parti communiste :

Les Etoiles,  n° 13,  novembre 1943

Le 22 novembre le Bureau de presse de la France combattante reproduit dans son Bulletin une liste noire établie par « Etienne Dollet », un libraire de la place Maubert. La circulaire qu'il adresse à ses confrères parisiens, et qui porte le titre « La Trahison des clercs », est dirigée contre René Philippon, président du syndicat des Editeurs, qui a co-signé une nouvelle liste Otto intitulée « Ouvrages littéraires non désirables en France », mise en circulation le 10 mai :

« Puisqu'il s'est mis volontairement sous la dépendance du boche, sa place n'est plus à la direction du syndicat [...] Montrez au boche qu'il ne suffit pas d'acheter un traître pour anéantir la pensée française et répondez par un talion rigoureux dont les armes sont entre vos mains. D'abord, boycott général de toute la littérature poussée sur le fumier de la défaite. Ah ! Monsieur Philippon a édité une liste d'ouvrages " non désirables ", il a même contresigné un pilori d'auteurs juifs. Répondez à cette infamie par la mise à l'index de tous les écrivains français collaborationnistes. En voici une première liste, pêle-mêle comme il se doit pour l'ordure » :

Bulletin d'informations générales du Bureau de presse de la France combattante,  22 novembre 1943

Le 21 décembre, Armand Bernardini est « listé » dans Libération, non pour son œuvre en librairie, qui est mince, mais parce qu'il a été chargé, en mars 1943, d'un cours d'onomastique à l'Institut d'études des Questions juives et ethno-raciales, rue La Boétie. Les patriotes « qui lui voudraient du bien » disposent ainsi de l'adresse parisienne de Bernardini, et même de celle de sa compagne belge, Henriette Crabbe :

Libération,  21 décembre 1943

Le 25 décembre Résistance, par la plume de son justicier des lettres, Debû-Bridel qui signe Sargon, évoque à son tour le rôle des éditeurs « qui ont failli à leur mission en se faisant sans protester, en novembre 1940, les serviteurs dociles et prévenants des autorités allemandes en vue de l'asservissement de la pensée française, dont ils avaient la garde » :

Résistance,  25 décembre 1943

Dans certains maisons, écrit Sargon, « Fayard, Plon, Albin Michel, etc., nous a-t-on assuré, les éditeurs ont d'eux-mêmes retiré de la circulation des ouvrages qu'ils estimaient devoir déplaire au maître de l'heure [...] Le zèle de nos éditeurs, verts de frousse, amusaient les censeurs allemands. Dans certaines maisons, certains livres édités ont été interdits par la suite par les autorités allemandes et retirés du commerce ; ainsi, chez Gallimard : Pilote de guerre, de Saint-Exupéry, et Les Voyageurs de l'impériale, d'Aragon.

Signe d'indépendance de l'éditeur, aimerait-on pouvoir dire, si cette maison n'avait commis l'impardonnable faute de permettre à Drieu la Rochelle de faire paraître une revue de propagande allemande sous le titre  de Nouvelle Revue Française !!

Quant à Bernard Grasset, il a cru bon de souligner son zèle collaborationniste par ses articles et ses déclarations, ce qui clarifie extraordinairement son cas. Nous n'aurons garde non plus de rappeler l'ardeur au service allemand de l'équipe rancie des éditeurs du Mercure de France, ou du cynique Denoël, à qui la France est redevable de la prose de Céline ! Lamentable bilan !

Certes il ne s'agit point de dresser ici un réquisitoire contre telle ou telle maison d'édition. Les éditeurs révéleront peut-être qu'ils ont été secrètement héroïques. C'est possible. Nous le souhaitons ! Pour l'instant le public ne connaît que les faits. Ceux-ci sont peu reluisants ! Les firmes les plus connues et les plus respectées de l'édition française ont presque toutes présenté aux lecteurs des ouvrages de propagande allemande. Toutes ont pris sur elles de boycotter les écrivains juifs, ou les écrivains patriotes, ou les écrivains républicains dont elles étaient censées assurer la défense morale et matérielle. »

C'est, poursuit Sargon, à cause de cette carence générale que la création des Editions de Minuit fut décidée : « Les écrivains français demeurés en France, grâce à elles, ont pu se faire entendre quand même. Et l'honneur fut sauvé. Mais le préjudice moral et matériel fait à la pensée française par la carence de l'édition est bien aussi un fait.

La mission des écrivains dans le domaine de l'esprit, pour être complète, ne pouvait se désintéresser d'un tel problème. Le voilà posé. Restera donc à le résoudre avec justice, avec fermeté, en tenant compte uniquement des intérêts supérieurs de la culture française. »

Le Patriote est le bulletin mensuel de l'Union Française Patriotique, sans étiquette politique apparente. Dans son numéro 3 paru le 25 décembre, il publie sa propre liste noire en proposant pour chacune des personnes désignées une punition « en rapport avec ses responsabilités et ses crimes »; elle est radicale : c'est la condamnation à mort.

Le Patriote,  25 décembre 1943

Il y a là trois collaborateurs de Je suis partout. Curieusement Lucien Rebatet n'y figure pas.

Dans son dernier numéro de l'année, Les Lettres Françaises épingle les jurés Goncourt « collaborationnistes » et, par la même occasion, le journaliste Pierre Descaves [1896-1966] qui, s'il n'hésite pas à blâmer les académiciens, a eu le tort de plaider pour que le prix Goncourt, dont le public serait injustement privé en raison de divisions intestines chez les Dix, soit attribué :

  

Les Lettres Françaises,  n° 12,  décembre 1943

Premier numéro de L'Aurore, animé par Robert Lazurick [1896-1968] qui, sous le titre « Les caméléons », consacre une demi-page à Maurice-Yvan Sicard, Georges Champeaux et Georges Suarez ; pour sa démonstration Lazurick a choisi de citer des extraits d'une brochure de Suarez publiée par Robert Denoël en 1939 :

L'Aurore,  n° 1,  décembre 1943

Dans son n° 8 paru le 31 décembre Bir Hakeim publie une troisième liste noire dont j'extrais les noms qui nous intéressent et les sentences proposées par le journal :

Bir Hakeim,  n° 8,  31 décembre 1943

Arrestation et jugement immédiats : Louis-Ferdinand Céline, Lucienne Delforge, Paul Valéry (« qui participe à de nombreux repas chez Creyssel »).

Les listes noires souvent outrancières de Bir Hakeim sont l'objet de railleries dans d'autres organes de presse clandestins, comme Combat qui écrit dans son n°53 de décembre : « Le journal Bir Hakeim a publié dans ses derniers numéros des listes de soi-disant traîtres et même des condamnations. On trouve pêle-mêle dans ses colonnes les accusations les plus fantaisistes [...] nous mettons en garde les militants de la Résistance contre ce journal qui prétend faussement être un organe du C.F.L.N. et qui ne représente aucun mouvement de Résistance. »

Bir Hakeim sera désavoué ensuite par la radio de Londres et par d'autres journaux clandestins, ce qui ne l'empêchera pas de poursuivre ses listes noires jusqu'en juin 1944, mais il semble que cet organe, probablement imprimé à Lyon, avait alors perdu tout crédit.

 

1944

Le 10 janvier les étudiants communistes de L'Université Libre épinglent à leur tour la lettre de Céline qui a été publiée le 29 octobre 1943 dans Je suis partout :

L'Université Libre,  n° 86,  10 janvier 1944

Le 18 janvier le Bulletin d'information des mouvements unis de résistance [B.I.M.U.R.] publie, sous le titre « Leur presse », la liste des journalistes « touchant des subventions à titre personnel (services Goebbels) », parmi lesquels Drieu la Rochelle, Ramon Fernandez, André Castelot, Pierre Devaux.

Elle est suivie par celle des éditeurs « recevant des subventions » mais on ne sait de qui, ni sous quelle forme :

B.I.M.U.R.,  n° 103,  18 janvier 1944

En février, Libération commente un article publié dans Révolution Nationale, où, s'expliquant sur sa germanophilie, Robert Brasillach a déclaré : « J'ai contracté, me semble-t-il, une liaison avec le génie allemand ; je ne l'oublierai jamais. Qu'on le veuille ou non, nous aurons cohabité ensemble. Les Français de quelque réflexion, durant ces années, auront plus ou moins couché avec l'Allemagne, non sans querelles, et le souvenir leur en restera doux. » :

Libération,  29 février 1944

L'ex-maurrassien André Rousseaux [1893-1973], qui a opéré en décembre 1941 un virage décisif en rendant compte élogieusement du Crève-Cœur d'Aragon dans Le Figaro, consacre dans Les Lettres Françaises un article sévère aux Editions Stock, coupables d'avoir publié une Anthologie de la poésie allemande. Il assure que cet ouvrage sera, au jour de la justice, la pièce à conviction qui décidera de la condamnation de la Librairie Stock. C'est en effet l'un des seuls ouvrages qui furent reprochés en 1945 à cette maison d'édition appartenant à Jacques Chardonne, mais comme le livre n'avait aucun caractère politique, elle bénéficia d'un non-lieu :

Les Lettres Françaises,  n° 13,  février 1944

Combat médical est l'organe des médecins du Mouvement national contre le Racisme et il consacre deux pages (sur quatre) de son premier numéro au racisme, à l'escroquerie à l'antisémitisme, et particulièrement à l'ethnologue George Montandon dont il dénonce les pratiques commerciales déshonorantes :

Combat médical,  n° 1,  mars 1944

En novembre 1943, le CNÉ annonçait une « déclaration » relative aux éditeurs. Elle paraît en première page du numéro de mars 1944 des Lettres Françaises. Le CNÉ demande à assister les juristes qui auront à examiner le cas des éditeurs compromis. Une Commission d'épuration de l'Edition sera en effet constituée, le 15 septembre 1944, mais elle n'aura qu'un avis consultatif, au grand désapointement de Pierre Seghers et de Vercors, qui s'en retireront trois mois plus tard :

      Les Lettres Françaises,  n° 14,  mars 1944

On trouve dans ce numéro les signatures de nouveaux collaborateurs, d'autant plus radicaux qu'ils sont tard venus, tel Bernard Zimmer [1893-1964], scénariste et dialoguiste de cinéma, qui promet la potence à Alain Laubreaux, le critique de Je suis partout :

Les Lettres Françaises,  n° 14,  mars 1944

Le 7 mars, le B.I.M.U.R. [Bulletin intérieur des mouvements unis de résistance] publie, sous le titre « Leurs figures » un écho concernant un différend survenu entre Philippe Henriot et Georges Suarez :

B.I.M.U.R., n° 113,  7 mars 1944

Sous le titre : « Le Petit Bottin Noir », Libération commente longuement un article de Lucien Rebatet paru dans Je suis partout. Le général de Gaulle ayant déclaré que la France combattante comptait dans ses rangs les représentants les plus qualifiés de l'intelligence française, Rebatet a « réglé leur compte » à Jules Romains, André Gide, Paul Claudel, Jacques Maritain, les frères Tharaud, André Maurois, Louis Aragon, André Malraux, Georges Bernanos, François Mauriac et Georges Duhamel, s'en prenant aux uns parce qu'ils sont loin et qu'ils écrivent, aux autres parce qu'ils sont là et qu'ils se taisent, concluant que ceux qui ne collaborent pas sont tous des « enjuivés ».

Rebatet leur a opposé Drieu la Rochelle, Céline, Montherlant, Henri Béraud, Abel Bonnard, Alphonse de Châteaubriant, Jacques Chardonne, Marcel Aymé, Pierre Mac Orlan, Jean Anouilh, La Varende, André Thérive et Marcel Jouhandeau : « Nous ne sommes pas très sûrs que tous les écrivains cités par Rebatet aient été contents de la réclame ainsi faite, mais ce que nous savons c'est que la liste dressée par ce gonflé si pressé de mettre les petits camarades dans le bain, est loin d'être complète » :

 

Libération,  14 mars 1944

Le 16 mars, le Bulletin intérieur des mouvements unis de résistance publie une « liste noire » expéditive :

B.I.M.U.R.,  n° 114,  16 mars 1944

Parmi les écrivains désignés par les épurateurs figurent deux auteurs publiés par Denoël avant la guerre : Armand Megglé [1937] et Pierre Varillon [1940]. Quoiqu'il sorte du cadre de notre enquête, on s'interroge sur la présence de l'écrivain catholique Stanislas Fumet [1896-1983], fondateur des Cahiers du témoignage chrétien, éditeur en 1943 de Louis Aragon et résistant notoire...

Est-ce pour modérer les ardeurs épuratrices de certains patriotes qui envoient sans discernement des lettres de menaces et des petits cercueils, ou publient leurs propres listes noires non cautionnées par le CNR, Combat publie une mise au point énergique dans son numéro du même mois :

Combat  n° 55,  mars 1944

L'Art Français, « Organe des comités de peintres, sculpteurs, graveurs du Front National de lutte pour l'indépendance de la France » paraît irrégulièrement depuis 1942. Dans son numéro 5 de mars 1944 il fustige, sous le titre « Les chiens hurlent », certains articles parus à propos du Salon d'Automne auquel participaient « les plus grands », tels Bonnard, Matisse, Dunoyer de Segonzac, Dufy, Braque, Lhote, Waroquier ou Utrillo. L'un de ces journalistes s'était distingué dans Je suis partout :

L'Art Français,  mars 1944

L'Art libre, « organe de combat contre l'obscurantisme nazi », n'a fait paraître qu'un numéro, où il s'en prend à son tour à Rebatet qui, après avoir fustigé « les plus grands », attire l'attention bienveillante de ses lecteurs sur Kostia Terechkovitch :

L'Art libre, janvier-mars 1944

 

Dans son ultime numéro paru fin mars, Les Etoiles ne manque pas de rappeler les mesures à prendre contre les éditeurs « qui ont failli », c'est-à-dire contre la majorité d'entre eux :

Les Etoiles,  n° 17,  mars 1944

Le 21 avril Libération commente, sous le titre « La presse embochée a un chef d'orchestre », un tract publié par le Comité national des journalistes de la zone nord qui, après avoir énuméré les noms des principaux directeurs de journaux, désigne le « vrai patron » de la presse parisienne : « Il n'y a qu'un seul directeur de la presse parisienne : il s'appelle le Docteur Fich. C'est un officier de l'armée allemande. » Le tract passe ensuite en revue les journalistes qui travaillent dans ces journaux. Selon Libération, la liste est loin d'être complète : son « Petit bottin Noir » en préparation les épinglera tous :

Libération,  21 avril 1944

Le numéro d'avril des Lettres Françaises est composé d'hommages à deux écrivains récemment disparus : Jean Giraudoux et Max Jacob, et d'attaques contre les journalistes « embochés » qui se sont permis de les saluer dans leurs journaux. C'est le cas de Robert Brasillach qui, dans La Gerbe, a rappelé qu'il avait déjeuné naguère avec Jean Giraudoux. François Mauriac ne peut en supporter l'idée. Il fait ici le jeu des communistes qui, depuis le mois de février, s'efforcent d'annexer le dramaturge :

Les Lettres Françaises,  n° 15,  avril 1944

Bernard Zimmer, homme de cinéma, ne s'en prend qu'aux critiques de cinéma : après Alain Laubreaux, le mois d'avant, il fustige Lucien Rebatet qui fait la critique des films sous le pseudonyme de François Vinneuil :

Les Lettres Françaises,  n° 15,  avril 1944

Jean-Paul Sartre, qui « signe » son deuxième article clandestin, s'attaque au même Rebatet qui, dans un article de Je suis partout, en mars, a comparé le talent des écrivains de son bord avec celui des écrivains résistants (où Sartre ne figurait pas). L'auteur des Mouches ne prend pas de gants : ces gens-là sont dénués de talent, ou bien ils ont perdu « le peu de vigueur ou de charme qu'ils ont eu autrefois », comme Céline et Montherlant, ou bien ils se cantonnent, comme Marcel Aymé, « dans une sotte littérature d'évasion » :

Les Lettres Françaises,  n° 15,  avril 1944

Bibliographie de la France, « journal général de la librairie française clandestine » dont le rédacteur serait le libraire parisien Lucien Scheler [1902-1999], publie sous le titre « A l’index » un avertissement aux lecteurs et aux libraires :

       Bibliographie de la France clandestine, n° 2, avril 1944

En mai, c'est encore d'un journaliste de Je suis partout dont il est question dans Les Lettres Françaises, mais plus particulièrement de l'auteur des Décombres, qui brossa dans son pamphlet un portrait si peu flatteur du non-signataire de l'article, François Mauriac :

  Les Lettres Françaises,  n° 16,  mai 1944

On trouve dans ce numéro le « reportage d'une de nos collaboratrices » portant le titre : « Aux armes, citoyens ! ». Il s'agit d'un extrait de « Cahiers enterrés sous un pêcher », une nouvelle qui prendra place dans Le premier accroc coûte deux cents francs, à paraître en mars 1945 chez Denoël, et futur prix Goncourt 1944. C'est le premier texte d'Elsa Triolet dans Les Lettres Françaises.

Opéra est l'organe, tard venu, des Comités de résistance de l'Industrie cinématographique, du Spectacle, des Architectes et Urbanistes, des Beaux-Arts, des Editeurs et Libraires. A ce dernier titre il publie dans son premier numéro un article énergique intitulé « Les éditions d'Augias ». Son Comité de résistance s'est réuni à Paris et a publié un manifeste par lequel il entend réorganiser la profession sur des bases saines.

Sa première cible est le trust Hachette dont l'hégémonie a trop duré et qui doit être remplacé par un Office national de distribution des livres et journaux. Viennent ensuite plusieurs éditeurs qui doivent être rayés de la profession :

    

       Opéra,  avril-mai 1944

Parmi les éditeurs, c'est apparemment celui de la rue Amélie qui a sa préférence. C'est le même chroniqueur, sans doute, qui y reviendra dans le numéro d'août, toujours en réservant sa décision quant à Gallimard et Flammarion.

En juin Les Lettres Françaises inaugure une nouvelle chronique : « Dans le bourbier », où le poète et auteur dramatique Charles Vildrac [1882-1971] égratigne ses confrères Jean Ajalbert, Jacques Dyssord, Lucien Rebatet, Louis Thomas, et quelques autres, en rappelant curieusement que les épouses des trois premiers sont juives :

Les Lettres Françaises,  n° 17,  juin 1944

Ce numéro contient aussi une dénonciation de l'émission littéraire de Georges Oltramare et Maurice Remy à Radio-Paris : « Le Rythme du temps ». Elle est due au journaliste George Adam, futur rédacteur en chef du journal, qui rapporte que « F.-L. Céline » aurait écrit quelques sketches pour cette émission-vedette, ce qui est farfelu, mais Adam doit se rappeler que Céline a été plusieurs fois évoqué à la radio par Oltramare :

Les Lettres Françaises,  n° 17,  juin 1944

On aura noté au passage ce petit règlement de comptes entre Belges : le hennuyer George Adam [1908-1963] étrillant le flandrien Georges Van Derick dit Vanderic [1901-1979], lequel ne paraît pas avoir trop souffert de l'épuration, si l'on en juge par sa carrière au théâtre et au cinéma après la guerre - en Belgique, il est vrai.

 Le Médecin Français, dans l'un de ses derniers numéros, s'indigne de la publication d'un ouvrage d'eugénique dû à la plume d'Otto von Verschuer et traduit par George Montandon. Ce livre édité l'année précédente par la Librairie Masson est sans doute l'un des plus redoutables manuels racistes parus en France durant l'Occupation :

     Le Médecin Français,  n° 25,  juin 1944

Le journal écrit que l'auteur « sera banni des sociétés savantes pour avoir trahi, au profit de la barbarie, la vérité et la science ». Son traducteur sera « chassé de la nationalité française, et expiera en prison ses escroqueries comme ses malhonnêtetés intellectuelles » et la maison Masson, « devenue librairie de l'Institut des questions juives, subira la punition demandée par le CNÉ pour les éditeurs serviles ou cupides ».

Otto von Verschuer [1896-1969], dont l'assistant était Josef Mengele, fut condamné à une amende de 600 marks. Montandon fut abattu par la Résistance le 3 août 1944. L'éditeur Masson ne fut jamais inquiété.

Le futur gouvernement provisoire a mis en place, dès le début de l'année 1944, un surprenant « Service de Sondages et Statistiques » chargé d'interroger les Français occupés à propos de politique intérieure. Dirigé par Max Barioux, un résistant d'origine roumaine qui se dit « statisticien », son comité est composé d'Yvon Morandat, Pascal Copeau et Pierre Hervé. Dans son Cahier n° 9 paru le 6 juillet 1944, il rend compte d'un sondage portant sur une question cruciale :

Service de Sondages et Statistiques, cahier n° 9,  6 juillet 1944

L'enquête a été menée du 11 au 29 mai 1944 auprès de 384 Français de naissance habitant Paris et la région parisienne, le Centre, le Midi et la région du Sud-Ouest. Le rang social des personnes interrogées était ainsi réparti : élevé (9 %), moyen (51 %), modeste (40 %). Leur couleur politique était : sympathisant (60 %), résistant (19 %), neutre (21 %). Leur âge : 25-34 ans (15 %), 35-55 ans (66 %), 56-70 ans (19 %).

Le résultat, qui resta confidentiel, est celui-ci : la laisser-faire (28 %), la brider (28 %), l'empêcher (44 %).

Les partisans du laisser-faire ont deux types de réponses. 1° Laisser la colère populaire faire le gros de l'œuvre épuratrice. Sinon, les coupables étant très nombreux, la justice très lente et les preuves difficiles à réunir, on sera rapidement noyé dans d'interminables procès, qui mèneront à l'oubli. 2° C'est la seule façon de voir les inévitables règlements de comptes se terminer rapidement.

Ceux qui veulent empêcher cette vindicte ont, eux aussi, deux types de réponses. 1° Ce serait le règne de l'anarchie et de l'arbitraire. 2° Il faut ermpêcher la basse vengeance et la cruauté. On ne peut confier la justice à la foule en proie à ses instincts sanguinaires.

Ceux qui sont d'avis de brider la fureur populaire n'ont qu'une réponse : il faut freiner et guider cette vindicte, puisqu'elle est inévitable, mais interdire le débordement des instincts, qui mènerait à la guerre civile.

C'est l'appréciation des résultats qui pose question. Ces statisticiens néophytes dont la plupart ont passé l'Occupation à Londres considèrent que les « laisser faire » et les « brider » sont majoritairement favorables à l'épuration sauvage et ils concluent : « La haine contre les collaborateurs et les traîtres doit être très grande pour avoir produit environ 60 % de voix pour la mort. Ce pourcentage est énorme si on considère qu'en général les masses sont inertes et qu'une petite minorité seulement conçoit la violence et se jette dans le remous des révolutions. »

Bien plus, ils ajoutent : « A travers les chiffres qui nous montrent les 3/5èmes des individus interrogés, approuver et souhaiter la redoutable répression populaire, nous voyons le peuple de France qui désire l'extermination de la canaille au service de l'ennemi, des gens de la Milice, des individus abjects qui se sont engagés pour combattre sous la croix gammée, des bandes des Déat, des Luchaire et des Doriot. [...] On entend gronder la colère d'une France qui veut déverser le venin accumulé depuis des années en souffrances et en vexations, et on comprend son espoir de ne plus voir cette lie souiller de son influence néfaste ce qui nous reste de beau et de propre dans nos concepts et nos sentiments. »

 

Le 10 juillet Libération estime que l'heure des comptes est venue et publie un avis sévère aux éditeurs :

Libération,  10 juillet 1944

Le CNÉ ayant appris qu'un « groupement d'éditeurs résistants » s'était constitué à Paris, il s'en démarque aussitôt : le label « Editeur résistant » lui est propre et lui seul décernera les brevets. On ne sait de quel groupement il s'agit : peut-être celui qu'a constitué Gilbert Baudinière, le 25 avril, en compagnie de vingt-cinq autres éditeurs, dont Robert Denoël, l'éphémère Groupement corporatif du Livre :

         Les Lettres Françaises,  n° 18,  juillet 1944

Claude Morgan, bien informé du marché de l'édition parisienne, assure que le dernier roman de Céline, paru le 16 mars, est déjà oublié malgré le battage de « l'éditeur d'Hitler », et les « services de presse » qu'il a envoyés à ses confrères résistants. On ne connaît jusqu'à présent que celui qu'il adressa à Louis Aragon, « notre prochain grand procureur général au Comité de grande Purification » :

      Les Lettres Françaises,  n° 18,  juillet 1944

Les résistants du théâtre et du cinéma publient, comme leurs homologues écrivains, une « adresse » au CNR en vue de créer un « Comité du théâtre » et un « Comité du cinéma » afin d'assainir leurs professions respectives. En décembre 1943, un Comité national des juristes (CNJ) était né. La plupart des professions libérales se dotent d'un appareil répressif qui publiera, à la Libération, des listes noires professionnelles :

Les Lettres Françaises,  n° 18,  juillet 1944

Les petits échos non signés sont souvent plus suivis que les textes de fond. Celui qui concerne un libraire parisien, inexact, aurait pu causer beaucoup de tracasseries :

     Les Lettres Françaises,  n° 18,  juillet 1944

Jean Porson, libraire-éditeur rue de Rennes, a publié sans interruption des livres pour bibliophiles entre 1942 et 1952 et ne paraît pas avoir été inquiété à la Libération, mais on mesure avec quelle légèreté des accusations graves étaient publiées anonymement dans la presse clandestine.

Jean-Paul Sartre n'a pas beaucoup de considération pour Marcel Aymé. Après avoir critiqué en avril sa « sotte littérature d'évasion », il s'en prend, dans un troisième et dernier article clandestin, à sa pièce Vogue la galère, saluée par toute la presse :

Les Lettres Françaises,  n° 18,  juillet 1944

La plupart des artistes ayant exercé leur métier durant l'Occupation, ils sont souvent dénoncés dans la presse clandestine. A la veille de la Libération l'hebdomadaire La France au combat, « Organe de la Résistance Nationale », en désigne plusieurs dizaines dont l'inévitable Sacha Guitry, ou Serge Lifar, maître de ballets à l'Opéra :

La France au combat,  juillet 1944

Denoël lui avait édité en 1938 un ouvrage sur La Danse. L'année suivante il avait aussi publié Couple de danse, dû aux danseurs Desha et Myrio, devenus, dit le justicier masqué, « des collaborateurs notoires en Dordogne », chez qui s'est réfugié Maurice Chevalier, « pétainiste convaincu ».

Le 28 juillet Lucien Rebatet publie un ultime article dans Je suis partout : crâneur jusqu'au bout, le polémiste l'a intitulé « Fidélité », et il ne craint pas d'écrire : « J'admire Hitler... Nous admirons Hitler... C'est lui qui portera devant l'histoire  l'honneur d'avoir liquidé la démocratie ». Libération lui répond, trois jours plus tard :

 Libération,  31 juillet 1944

Le 1er août 1944 Libération publie son dernier numéro clandestin. L'article consacré aux procès à venir des journalistes compromis se termine par ces lignes : « Le procès des journalistes sera en vérité bien facile à instruire. Pas besoin de témoins, pas besoin même d'entendre les prévenus : il suffira de les relire. Pas besoin même d'avoir ce courage : l'honneur des journalistes français sera exprimé par les râles du parti Nazi agonisant, ou le silence de sa mort. »

Libération,  1er août 1944

Pour Les Lettres Françaises, l'aventure clandestine se termine avec le n° 19, « vendu à la criée dans un Paris qui se préparait à l'insurrection ». On règle à présent tous les comptes : Paul Eluard condamne trois poètes qu'il ne « peut plus aimer » ; Claude Morgan refuse la main tendue de Brasillach :

Les Lettres Françaises,  n° 19,  août 1944

 Opéra, organe des Editeurs et Libraires, publie un nouvel article relatif à « L'Edition libérée ». Depuis le mois de mai un Comité provisoire de l'Edition, « à la fondation duquel notre Comité de résistance des écrivains et libraires a été activement mêlé, s'est constitué et cette opération se présente comme un de ses buts immédiats et principaux » :

Opéra,  août 1944

 

Délivrance, un organe de presse paru après la Libération, salue la fuite des principaux collaborateurs, comme Alphonse de Châteaubriant, qui a rejoint sa propriété de la Forêt Noire, ou l'équipe de Je suis partout qui, malgré ses rodomontades, s'est « dégonflée » et a quitté Paris le 16 août :

Délivrance,  [août 1944]

 

Ce Soir, qui reparaît depuis le 22 août, consacre un article aux collaborateurs arrêtés et à ceux qui tardent à l'être, notamment parmi les éditeurs :

Ce Soir,  29 août 1944

 

*

« La presse de la Libération n'a que deux rubriques :

glorification des fifis et mouchardage des collabos. »

*

Cette phrase écrite le 8 octobre 1944 par Jean Galtier-Boissière dans son Journal depuis la Libération se vérifie en feuilletant les journaux issus de la Résistance. Chaque jour L'Humanité, qui reparaît sur deux pages depuis le 21 août, en consacre une aux faits d'armes des F.F.I., et une autre aux arrestations de collaborateurs.

Ce que d'aucuns pressentaient en lisant les articles lourds de menace dans la presse clandestine se confirme rapidement : les organes résistantialistes se livrent à une surenchère répressive digne des dictatures allemande et soviétique.

Sous le titre « Les Traîtres poursuivis et arrêtés », L'Humanité rend compte d'un communiqué du secrétaire général provisoire à la Justice, le communiste Marcel Willard. Une série d'informations viennent d'être ouvertes contre la trahison, que vise l'article 75 du code pénal :

      L'Humanité,  5 septembre 1944

Il est remarquable que les journalistes et écrivains viennent en tête du classement, avant les membres de partis comme le PPF, le RNP, le parti franciste, la milice, le groupe Collaboration (n° 2), les organes de recrutement comme la LVF ou le STO (n° 3), les policiers et fonctionnaires (n° 4), le commissariat aux Affaires juives (n° 5).

Le 4 septembre, des écrivains patriotes des deux zones se sont réunis et ont décidé, conformément au manifeste qui paraîtra trois jours plus tard, de refuser toute collaboration aux journaux et revues qui publieraient à l'avenir les œuvres de douze confrères compromis :

Ce Soir,  6 septembre 1944

Le 7 septembre Pierre Seghers, éditeur et poète, publie, dans Le Parisien libéré, un article où il plaide furieusement pour une littérature propre : « Ce n'est pas faire tort à la littérature française que de faciliter une opération de nettoyage », écrit-il, avant de publier quelques noms :

 

Le Parisien libéré,  7 septembre 1944

 

Le 7 septembre Ce Soir publie les photos d'écrivains incarcérés à Drancy. François Poli, l'envoyé du journal, a relevé que « ces messieurs » disposaient de confiture et de vrai sucre, et que Sacha Guitry y recevait son propre barbier. Certes il y a bien vu des détenues au crâne rasé mais elles fumaient des « Chesterfield », qu'on a tant de mal à trouver à Paris...

Ce Soir,  « A Drancy, on fume des cigarettes américaines... »,  7 septembre 1944

Choqué par tant d'impudeur, le préfet de Paris, Charles Luizet,  publie le mois suivant un décret interdisant les visites au camp de Drancy. Le quotidien communiste, qui avait été le seul à filmer des détenus, salue cette décision :

Ce Soir,  20 octobre 1944

Le 10 septembre, sous le titre « L'Epuration se poursuit », Ce Soir consacre un paragraphe aux éditeurs :

Ce Soir,  10 septembre 1944

Gilbert Baudinière, qui ne doute de rien, a en effet épuré le syndicat qu'il avait créé le 25 avril et il s'est fait réélire « unanimement » en excluant ses principaux collaborateurs :

France,  21 septembre 1944

Le 22 septembre Charles Gonard dit Morlot est félicité dans Action pour avoir abattu Philippe Henriot, le 28 juin. Ce lieutenant-colonel de 22 ans, qui a agi par ruse, n'était pas un tueur, puisqu'il a laissé la vie sauve à l'épouse d'Henriot, mais il lui a bien fallu achever le speaker collaborationniste, « puisqu'il n'y avait pas d'autre solution » :

France,  23 septembre 1944

 

Le 27 septembre, Ce Soir publie une liste de quinze écrivains exclus, alors que la presse a déjà rendu publique, le 16 septembre, une liste de 96 écrivains « indésirables » :

Ce Soir,  27 septembre 1944

Le 28 septembre Le Populaire du Centre, dans un article intitulé « Le Dossier des traîtres », évoque Lucien Pemjean (qu'il orthographie Pennejean), créateur avec Jean Lestandi de l'hebdomadaire Au Pilori en juillet 1940 :

      Le Populaire du Centre,  28 septembre 1944

Le 29 septembre, la direction de Ce Soir accueille le retour à Paris de deux écrivains communistes. Dès ce jour, le quotidien aura à sa tête Louis Aragon :

Ce Soir,  30 septembre 1944

Une commission d'épuration provisoire du cinéma a été constituée, sous la présidence de Pierre Blanchar, chargée de constituer des dossiers à charge des acteurs qui ont tourné durant l'Occupation. Certes le président lui-même a bien travaillé durant cette période mais c'était pour une noble cause :

France,  29 septembre 1944

Les acteurs français, qui ont mauvais esprit, ne l'avaient pas compris. Jean Galtier-Boissière raconte que dans les toilettes des studios de tournage, on trouvait communément ces graffitis : « Méfiez-vous du mouchar ! »

 

Le mois suivant L'Humanité rend compte de l'arrestation de deux éditeurs parisiens. Robert Brasillach, qui avait été arrêté le 14 septembre, est écroué à Fresnes le 16 octobre, en même temps que Gilbert Baudinière et le journaliste Claude Maubourguet :

  

 L'Humanité,  11 et 16 octobre 1944

Le 2 octobre, deux collaborateurs de Jean Hérold-Paquis sont arrêtés. Si le journaliste-speaker de Radio-Paris s'est réfugié à Sigmaringen, son garde du corps et sa secrétaire sont restés chez eux à Paris, ne soupçonnant pas qu'ils auraient à rendre compte de leur emploi :

France,  3 octobre 1944

Le 6 octobre Georges Suarez, qui n'avait pas figuré jusque-là sur les deux listes de proscription publiées, est arrêté au domicile de sa maîtresse parisienne :

France,  7 octobre 1944

Le quotidien France, publié à Londres depuis 1940, annonce l'arrestation de plusieurs écrivains et journalistes :

France,  17 octobre 1944

Dans sa rubrique « Les Lettres et les Arts » du 18 octobre, L'Humanité s'en prend de nouveau à Jacques Bernard, le directeur du Mercure de France, dont le journal avait annoncé l'arrestation, la semaine précédente. Dans la même rubrique figurent les noms des administrateurs provisoires proposés pour les maisons d'édition « qui ont collaboré avec l'ennemi » : Aux Armes de France, Balzac, Denoël, Editions de France, Ferenczi, Grasset, Mercure de France :

   

  L'Humanité,  18 octobre 1944

Le lendemain L'Humanité annonce que la cour de justice, qui mit du temps à se constituer, va tenir ses premières assises. Georges Suarez, directeur du journal Aujourd'hui, avait été arrêté le 6 octobre. Le 23 octobre, il est condamné à mort :

L'Humanité,  24 octobre 1944

Le public a, en effet, applaudi au verdict mais Youki Desnos, qui a témoigné en sa faveur, lui a serré la main : Suarez était intervenu à plusieurs reprises pour empêcher la déportation de son mari. Le chroniqueur de L'Humanité s'inquiète qu'il lui soit laissé le droit de se pourvoir en cassation. Suarez en usera en effet, mais sa requête sera rejetée le 3 novembre. Il enverra ensuite un recours en grâce auprès du général de Gaulle, qui sera refusé, lui aussi. Ce premier journaliste français condamné à mort sera fusillé au fort de Montrouge, le 9 novembre.

Ce Soir, le quotidien d'Aragon, a suivi les débats. Ce qui a impressionné son plumitif de service, André Sauger, est « la rigueur toute stoïcienne de cette audience, devant une assistance qui, à aucun moment, ne s'est départie du calme et de la dignité qui conviennent à de pareilles assises ». Sauger ne mentionne pas l'intervention de Youki Desnos.

   Ce Soir,  25 octobre 1944

Dans sa rubrique « Les Lettres et les Arts » du 26 octobre, L'Humanité confirme la plupart des nominations d'administrateurs provisoires dans les maisons d'édition, annoncées dès le 18 octobre :

     L'Humanité,  26 octobre 1944

Les 26 et 27 octobre a eu lieu, sous la direction d'Albert Bayet, un important congrès de la presse française. Le principal souci des journaux issus de la Résistance, qui ont investi les locaux des journaux collaborationnistes, est de n'avoir pas de comptes à rendre à leurs propriétaires. Le ministre de l'Information du gouvernement provisoire, Pierre-Henri Teitgen, a tenu à les rassurer par une déclaration stupéfiante :

 

L'Humanité,  30 octobre 1944

Le 4 novembre, Ce Soir, qui rend compte de tous les procès d'écrivains et de journalistes (Suarez, Lauzanne, Puységur), annonce celui de Robert Brasillach (qui n'aura lieu que deux mois plus tard) :

Ce Soir,  4 novembre 1944

Son chroniqueur suit aussi les exécutions, comme celle de Georges Suarez, qui a lieu le 10 novembre. Le condamné est descendu avec calme du fourgon cellulaire, s'est mis au garde-à-vous devant le poteau d'exécution, en regardant droit devant lui. Il a refusé d'avoir les yeux bandés : « Il est 7 h 53. Suarez, traître, a payé. »

Le 11 novembre Ce Soir annonce l'arrestation de Claude Jamet, directeur de Germinal et ami de Robert Denoël :

Ce Soir,  11 novembre 1944

Le 15 novembre, L'Humanité annonce quelques modifications à la « Liste des écrivains indésirables » : l'anarchiste Armand Robin en fait désormais partie, alors que trois écrivains en sont écartés, mais parce qu'ils relèvent d'une autre liste, celle des « journalistes indésirables » :

   L'Humanité,  15 novembre 1944

La semaine suivante, L'Humanité se fait l'écho d'un communiqué du CNÉ concernant René Philippon, président du Syndicat des éditeurs :

     L'Humanité,  22 novembre 1944

Le 28 décembre, Lucien Combelle passe en cour de justice. L'Humanité évite de mentionner le témoignage écrit d'André Gide, qui a sans doute incité les juges à la clémence. Combelle sera libéré en janvier 1951 :

      L'Humanité,  29 décembre 1944

 

1945

 

Dans un article intitulé « La Gangrène » et publié en janvier, Vercors s'indigne des lenteurs de la justice vis-à-vis des éditeurs qui ont démérité. L'allusion à Maximilien Vox, administrateur provisoire des Editions Denoël, concerne Nouveaux destins de l'intelligence française, un album de propagande vichyssoise paru en août 1942 :

     Les Lettres Françaises,  20 janvier 1945

La presse suisse, qui suit de près les affaires d'épuration en France, rend compte des dissensions qu'elle observe entre les partisans de « la haine, devoir national » prônée par les communistes, et ceux qui, comme François Mauriac, plaident pour le pardon et la charité :

La Gazette de Lausanne,  29 janvier 1945

Contrairement aux procès de journalistes et écrivains, auxquels la presse fait largement écho, l'épuration des sans-grade ou des membres de la fonction publique a lieu à huis clos : seuls sont admis aux audiences les membres de la Commission d'épuration, les témoins et les intéressés, au grand désapointement de leurs amis et parents qui protestent aux abords des tribunaux. Le Comité Parisien de la Libération estime qu'il s'agit d'actes de provocation de la 5e colonne. Un sénateur de la Seine, Max André (Front National), demande que des sanctions sévères frappent ceux qui porteraient atteinte au respect de la justice :

      Bulletin municipal officiel de la ville de Paris,  1er février 1945

Le ministère de la Justice publie les premières statistiques relatives à l'épuration à la date du 30 septembre 1945 :

    Le Populaire du Centre,  19 octobre 1945

 

*

Je clôturerai ici la publication d’extraits de presse relatifs aux procès des écrivains de l'écurie Denoël ayant figuré sur les listes noires, et la poursuivrai lorsque le programme Gallica qui, à l’heure actuelle, limite la numérisation des journaux à 1944, le permettra.

Dans l'état actuel des collections visitées, voyons quels sont ces auteurs. Comme je l’ai écrit plus haut, il suffisait pour un écrivain de figurer sur la liste noire d'octobre 1944 pour que la plupart de ses livres soient retirés de la vente, ou non réimprimés, même si ce qui lui était reproché concernait surtout son activité dans la presse.

Ecrivains ayant figuré sur les listes noires du CNÉ

du 9 septembre [1],

du 16 septembre [2],

du 21 octobre [3],

et sur des listes interprofessionnelles diverses [4]


Ajalbert (Jean) : 2, 3, 4
Albert (Charles) : 3, 4
Amiguet (Philippe) : 3, 4
Arbellot (Simon) : 4
Augier (Marc) : 3, 4
Barjavel (René) : 2
Bordeaux (Henry) : 2, 4
Boulenger (Jacques) : 2, 3
Braibant (Marcel) : 3, 4
Brasillach (Robert) : 1, 2, 3
Céline (Louis-Ferdinand) : 1, 2, 3, 4
Dominique (Pierre) : 2, 3, 4
Dyssord (Jacques) : 2, 3, 4
Fornairon (Ernest) : 3, 4
Germain (André) : 3, 4
Gontier (René) : 2
Laubreaux (Alain) : 2, 3, 4
Legrand (Jean-Charles) : 3, 4
Montandon (Georges) : 2, 3, 4
Morgin - de Kéan : 2, 3, 4
Paul-Margueritte (Lucie) : 4
Pemjean (Lucien) : 1, 3, 4
Petitjean (Armand) : 2, 3
Rebatet (Lucien) : 2, 3, 4
Séché (Alphonse) : 3, 4
Suarez (Georges) : 3
Thomas (Louis) : 2, 3, 4
Vlaminck (Maurice) : 2, 3, 4

Ecrivains dont les livres publiés chez Denoël

ont figuré sur les listes d’interdiction édictées en 1945 par le ministère de la Guerre


Albert (Charles) : L’Angleterre contre l’Europe [1941]
Céline (Louis-Ferdinand) : Bagatelles pour un massacre [1937], L’Ecole des cadavres [1938], Les Beaux Draps [1941], Guignol’s Band [1944]
Hitler (Adolf) : Discours [1941]
Montandon (Georges) : Comment reconnaître le juif ? [1940]
Pemjean (Lucien) : La Presse et les juifs [1941]
Querrioux (Fernand) : La Médecine et les juifs [1940]
Rebatet (Lucien) : Les Tribus du cinéma et du théâtre [1941], Les Décombres [1942]

 

Ecrivains ayant publié chez Denoël des ouvrages qui ont été reprochés à l’éditeur

lors de son procès, le 13 juillet 1945 [1], et lors du procès de sa société, le 30 avril 1948 [2] :


Albert (Charles) : L’Angleterre contre l’Europe [1, 2]
Boulenger (Jacques) : Le Sang français [2]
Céline (Louis-Ferdinand) : Bagatelles pour un massacre [1, 2], L’Ecole des cadavres [1, 2], Les Beaux Draps [1, 2]
Dwinger (Edwin Erich) : La Mort en Pologne [1, 2]
Gontier (René) : Vers un racisme français [1, 2]
Hitler (Adolf) : Discours [1, 2]
Montandon (George) : Comment reconnaître le juif ? [1]
Pemjean (Lucien) : La Presse et les juifs [1]
Querrioux (Fernand) : La Médecine et les juifs [1]
Rebatet (Lucien) : Les Tribus du cinéma et du théâtre [1], Les Décombres [1, 2]

Ces deux procès se sont, rappelons-le, soldés par un acquittement de l’éditeur, et de sa société d'édition. Charles Albert a été acquité en 1945 par la cour de justice, et son livre considéré comme ouvrage imposé par l’occupant. C’est aussi le cas du livre d’Edwin Ernst Dwinger, écrivain allemand. Celui de René Gontier n’avait pas à être condamné puisque publié en 1939. Le Sang français n’a été cité qu’en 1948 et ne paraît pas avoir soulevé de polémique. Les quatre volumes publiés par les Nouvelles Editions Françaises n’ont plus été évoqués en 1948. Restent donc trois auteurs dont les livres posent question.

Les Discours d'Hitler ont été publiés le 28 mai 1941, c'est-à-dire avant l'association Denoël-Andermann, qui date du 22 juillet. Lors de son procès, en juillet 1945, Denoël, qui aurait pu objecter que l'ouvrage lui avait été imposé, comme celui de Dwinger, paru le 15 juin, déclara qu'il le considérait comme un document, au même titre que les écrits de Roosevelt ou de Staline, publiés en 1933 et 1934.

Les rééditions des pamphlets de Céline en 1942 et 1943 et la publication du pamphlet de Rebatet en 1942 lui furent portées à charge mais n'empêchèrent pas son acquittement

Vérifions encore quels étaient les auteurs « compromis » figurant au catalogue de livres soldés publié en juin 1947 par les Editions Denoël. Ces soldes décidés par Jeanne Loviton, qui avait pris possession de la maison d'édition, trois mois plus tôt, étaient destinés à assainir la situation financière de la société : il s'agissait d'un grand « déstockage ».

La présence de ces écrivains « listés » indique qu'ils figuraient toujours, jusque-là, au catalogue de l'éditeur, mais avec des ouvrages sans connotation politique ou, en tout cas, non interdits :


Ajalbert (Jean). L'En-Avant de Frédéric Mistral [ouvrage biographique et littéraire, 1931]
Amiguet (Philippe). Le Pasteur Martin [roman, 1934]
Arbellot (Simon). Maurras homme d'action [ouvrage biographique et politique, 1937]
Braibant (Marcel). D'abord la terre [ouvrage d'histoire sociale, 1935]
Laubreaux (Alin). L'Amateur de cuisine [ouvrage gastronomique, 1931]
Morgin - de Kéan. Le Continent maudit [roman, 1939]
Paul-Margueritte (Lucie). Tunisiennes [récit de voyage, 1938]

*

Après avoir inventorié les auteurs, les journalistes, les hommes d'affaires, et les ouvrages, ayant figuré sur les listes noires, ou ayant été cités et condamnés en cour de justice, voyons quel rôle Robert Denoël a pu jouer en tant qu'éditeur pour chacun d'eux. J'ai marqué de rouge ceux qui ont figuré sur les listes noires, et qui ont été condamnés, ou dont les ouvrages ont été retirés de la vente. Certes Denoël fut acquitté en 1945 et en 1948, mais on peut considérer qu'il est, aux termes de la loi française, co-responsable de ces publications.

 

Jean Ajalbert [1863-1947] a publié quatre ouvrages chez Denoël entre 1931 et 1936. Il fut exclu de l'Académie Goncourt pour avoir écrit durant l'Occupation dans L'Emancipation Nationale. Arrêté le 28 février 1945 à Bordeaux, il fut remis en liberté le 22 mai suivant. Il est mort avant d'avoir été jugé par une chambre civique.

Charles Albert [1869-1957] a publié L'Angleterre contre l'Europe, préfacé par Marcel Déat, en 1941. Il a figuré sur la « Gesamtliste des foerdernswerten Schriftum » du 31 décembre 1942, c'est-à-dire la liste des livres de propagande imposés par l'occupant, dans la catégorie « contre l'Angleterre  ». Aussi insignifiant que paraisse aujourd'hui son libelle, il fait partie des ouvrages publiés contre l'effort de guerre des alliés, et il était préfacé par un proscrit. Charles Albert a figuré sur deux listes noires, son livre a été interdit en 1945 par le ministère de la Guerre et il a été mentionné dans les procès Denoël de 1945 et 1948. C'était un auteur sans influence sur le grand public, un sous-fifre de Marcel Déat, et qui fut acquitté en cour de justice en 1945.

Philippe Amiguet [1891-1974], écrivain suisse, a publié deux ouvrages chez Denoël : un roman, Le Pasteur Martin [1934], et un essai biographique consacré à Otto de Habsbourg en 1937. Etabli en Suisse durant la guerre, il fut rédacteur en chef de la revue Le Mois Suisse qui parut de 1939 à 1945 et qui prit position en faveur de l'Axe.

Simon Arbellot [1897-1965] : écrivain et journaliste monarchiste, membre de la Cagoule, directeur de la presse au ministère de l'Information à Vichy (de 1940 à 1942), consul de France à Malaga (de 1943 à 1944). Secrétaire de Charles Maurras, il avait, en juillet 1935, publié un numéro spécial de la revue Le Document à L'Action Française, et consacré l'année suivante deux brochures biographiques à Edouard VIII et au comte de Paris, chez Denoël et Steele.

Marc Augier [1908-1990], journaliste à Germinal, membre du bureau politique du PPF de Doriot. S'engage dans la Waffen-SS, division Charlemagne, rédacteur à La Gerbe. Publie en décembre 1941 Les Copains de la belle étoile, récit romancé de ses aventures dans les auberges de jeunesse. En août 1943, Les Partisans : c'est toujours un récit romancé de la campagne menée en 1941 contre les partisans russes par des « commandos de chasse » européens, dont l'auteur a fait partie à titre de correspondant de presse pour La Gerbe. Le texte a paru tout d'abord sous forme d'articles dans Gringoire à partir du 22 janvier 1943 [« La chasse aux partisans »]. En mars 1944 Denoël annonçait un troisième récit romancé : Sergent Karacho, qui ne fut publié qu'en 1994. Augier, qui publiera après la guerre sous le pseudonyme de Saint-Loup, a figuré sur la liste noire du 21 octobre 1944 et sur celle du PEN Club de 1946 ; aucun de ses livres n'a été interdit, mais aucun ne figure, non plus, sur la liste de soldes des Editions Denoël, en juin 1947. Réfugié en Argentine, il fut condamné à mort par contumace le 15 octobre 1948. Augier rentra en France le 15 mai 1953.

René Barjavel [1911-1985], chef de fabrication aux Editions Denoël, auteur de trois ouvrages parus chez Denoël en 1943 et 1944, dont l'un, Le Voyageur imprudent, parut en feuilleton dans Je suis partout. La presse clandestine lui a aussi reproché de collaborer à L'Echo des Etudiants entre 1940 et 1942. Son premier roman, Ravage, « célébrait l'excellence des méthodes culturelles nazies », selon Les Lettres Françaises. Par on ne sait quelle démarche décisive, l'écrivain obtint d'être rayé des listes noires, après avoir figuré sur celle du 16 septembre 1944.

Henry Bordeaux [1870-1963], de l'Académie française. A publié L'Epopée noire chez Denoël et Steele en 1936, et un texte dans Notre Combat du 15 mars 1940, « La Suisse et la guerre ». A figuré sur la liste noire du 16 septembre en raison de son amitié pour le maréchal Pétain : en 1941 il a publié chez Sequana Images du maréchal Pétain. A aussi figuré sur celle du PEN Club de 1946 pour avoir « contrevenu aux principes de la Fédération ». Sans doute pour avoir témoigné en faveur de son ami Charles Maurras (lui même exclu) lors de son procès, en janvier 1945.

Jacques Boulenger [1879-1944], spécialiste de la littérature médiévale, auteur de nombreux articles antisémites publiés dans la presse durant l'Occupation (Le Matin, Le Réveil du Peuple, Je suis partout), qui lui ont valu de figurer sur les listes noires. Son essai scientifique sur Le Sang français publié en 1943 a été reproché, à tort, à l'éditeur en 1948. Son décès, le 22 novembre 1944, mit fin à l'action judiciaire.

Marcel Braibant [1886-?], avocat et politicien (il fut commissaire à l'Agriculture en 1942) que Philippe Burrin qualifie, dans La France à l'heure allemande (Ed. du Seuil, 1995) de « propagandiste vichyssois qu'Abetz a fait libérer au début de la guerre ». Auteur d'un ouvrage chez Denoël et Steele en 1935. Il fut condamné à la dégradation nationale le 14 juillet 1946.

Robert Brasillach [1909-1945], romancier et critique littéraire. A publié, avec son beau-frère Maurice Bardèche, une Histoire du cinéma chez Denoël en 1935. L'édition définitive qu'il publie en mai 1943 n'a subi de censure que sur l'illustration : la Propaganda Staffel s'est aperçue que des cinéastes et acteurs juifs américains y étaient représentés, et elle fait arracher, tardivement, 4 planches dans l'ouvrage. Journaliste emblématique de la collaboration, il figure sur toutes les listes noires du CNÉ.

Louis-Ferdinand Céline [1894-1961]. Ce qui a été très précisément reproché à Denoël, en 1945 comme en 1948, est la publication, en février 1941, des Beaux Draps, qui fut réimprimé jusqu'en octobre 1943, et la réimpression, en octobre 1942, de L'Ecole des cadavres, et de Bagatelles pour un massacre, en novembre 1943. L'auteur et l'éditeur se sont renvoyés la responsabilité de ces réimpressions. Rappelons simplement qu'aucune réimpression ne pouvait se faire sans un « bon à tirer » signé par l'auteur. Céline a figuré sur toutes les listes noires du CNÉ.

Pierre Dominique [1891-1973], journaliste maurrassien, auteur de Vente et achat, un pamphlet politique publié par Denoël en 1937. Figure sur les listes noires du CNÉ de septembre et octobre 1944, et sur celle du PEN Club de 1946. Il fut directeur de l'Office Français d'Information à Vichy entre 1940 et 1943, ce qui constitutait un passeport pour toutes les listes d'interdiction après la guerre. Il fut néanmoins acquitté par une chambre civique en 1945.

Edwin Erich Dwinger [1898-1981], écrivain et officier allemand, auteur d'un ouvrage de propagande paru en 1940 et traduit chez Denoël en 1941 : La Mort en Pologne. Lors de son procès en 1945 Denoël déclara que l'ouvrage lui avait été « imposé par l'occupant et n'avait eu qu'une diffusion restreinte ».

Jacques Dyssord [1880-1952], auteur d'une édition des Mimes d'Hérondas, l'un des premiers ouvrages édités en 1930 par Denoël et Steele, et d'un numéro spécial du Document consacré au Front paysan en décembre 1935. Figure sur les listes noires de septembre et octobre pour son activité dans la presse collaborationniste, notamment La France au travail et Révolution nationale. A figuré brièvement en mai 1945 sur celle de la Société des Gens de lettres dont il faisait partie depuis 1929, avant d'être réintégré : son dossier en chambre civique fut classé sans suite ce même mois.

Ernest Fornairon [1899- ?], auteur d'un ouvrage pour adolescents paru en mars 1942 dans la collection « La Fleur de France ». Figure sur la liste noire du 21 octobre 1944 et sur celle du PEN Club de 1946 pour son activité durant l'Occupation : il fut secrétaire du groupe « Collaboration » d'Alphonse de Châteaubriant. Condamné à cinq ans de dégradation nationale  par une chambre civique, le 2 février 1948.

André Germain [1882-1971], écrivain et journaliste mondain, fils d'un des fondateurs du Crédit Lyonnais. Auteur de deux essais politiques chez Denoël en 1933 et 1934. Figure sur la liste noire du 21 octobre 1944 et sur celle du PEN Club de 1946. Semble avoir échappé à toute poursuite.

René Gontier [1906-?], avocat et historien. Auteur de Vers un racisme français publié en 1939 chez Denoël. A figuré sur la liste noire du 16 septembre 1944, probablement pour sa courte activité au sein de l'Institut des questions juives. Son livre (retiré du commerce en Belgique) a été reproché indûment à l'éditeur en 1945 et 1948, puisqu'il datait d'avant la guerre.

Adolf Hitler [1889-1945] : on ignore les raisons qui ont amené Denoël à publier ses Discours en mai 1941, avant même son association avec l'éditeur allemand Wilhelm Andermann. L'ouvrage figure sur les listes d'interdiction de 1945 et fut reproché à l'éditeur en 1945 et 1948. Denoël n'a jamais déclaré que l'ouvrage lui avait été imposé : il le considérait comme un document, au même titre que les écrits de Mussolini, Staline ou Roosevelt, qu'il avait publiés avant la guerre. Cet ouvrage compromettant lui valut le surnom d' « éditeur d'Hitler » dans la presse clandestine.

Alain Laubreaux [1899-1968], romancier et journaliste. A publié deux ouvrages chez Denoël, l'un consacré à la cuisine en 1931, l'autre à la politique : La Terreur rose (1939) contient une série d'articles polémiques parus à l'époque du Front populaire. Son activité frénétique dans la presse collaborationniste lui a valu de figurer sur les listes noires du CNÉ, de la Société des gens de lettres, et du PEN Club. Réfugié en Espagne, il fut condamné à mort par contumace le 5 mai 1947.

Jean-Charles Legrand [1900-1982], avocat antisémite, ami de Pierre Laval. A préfacé Les Rois de la sociale, un ouvrage d'Emile Gabriel Sabatier publié en 1935 par Denoël. Il figure sur la liste noire du 21 octobre 1944, et sur celle du PEN Club de 1946. Arrêté le 24 août 1944, il fut libéré le 9 juillet 1945, mais exclu du barreau de Paris.

George Montandon [1879-1944]. Ethnologue raciste et antisémite, auteur du manuel Comment reconnaître le juif ? paru en 1940 dans la collection « Les Juifs en France », collaborateur du Cahier Jaune, directeur de l’Institut d’études des questions juives et ethnoraciales, Montandon figure sur toutes les listes noires et son libelle, interdit en 1945, a été reproché à l'éditeur lors de son procès. Victime d'un attentat à son domicile de Clamart, le 3 août 1944, il est mort dans un hôpital de Fulda, le 2 septembre 1944.

Morgin - de Kéan [1888-1962] : pseudonyme de deux écrivains [L. Georgin et Marguerite Constant-Bagnaro], auteurs du Continent maudit, un roman publié chez Denoël en 1939. Marguerite Bagnaro fut l'associée de Denoël pour l'édition des Beaux Draps en 1941, et l'un des soutiens financiers de l'éditeur Jean-Renard. Ce qui lui valut de figurer sur deux listes noires et sur celle du PEN Club est vraisemblablement son appartenance à l'Institut d'études des questions juives, au nom duquel elle prit plusieurs fois la parole à l'exposition « Le Juif et la France », et des chroniques politiques à Radio-Paris. La Chambre civique de la Cour de justice de la Seine l'a condamnée le 24 mai 1945, puis le 8 février 1946, à l'indignité nationale et à la confiscation de ses biens à concurrence de 25 000 francs

Lucie Paul-Margueritte [1886-1955] , l'une des deux filles de Paul Margueritte, frère de l'auteur de La Garçonne. A publié en 1938 chez Denoël Tunisiennes, un ouvrage couronné par le Grand Prix littéraire de Tunisie. Figure en 1946 sur une liste noire du PEN Club pour avoir « contrevenu aux principes de la Fédération », ce qui ne doit pas concerner ses activités littéraires car elle n'a rien publié durant l'Occupation.

Lucien Pemjean [1861-1945], auteur de La Presse et les juifs paru en mars 1941 dans la collection « Les Juifs en France ». Ce vieil anarchiste antisémite n'a rien publié d'autre durant l'Occupation mais il a collaboré à La France au travail et au Pilori entre 1941 et 1944. Il figure sur deux listes noires et sur celle du PEN Club. Arrêté par des FFI le 20 août 1944, il est mort le 10 janvier 1945 à l'hôpital Tenon, avant tout jugement.

Armand Petitjean [1913-2003], écrivain et philosophe, auteur d'un brillant essai littéraire chez Denoël et Steele en 1936 : Imagination et réalisation, et de la traduction d'un ouvrage de John Foster Dulles : Conditions de la paix, publié en 1939 chez Denoël. Figure sur deux listes noires du CNÉ pour sa participation à la Milice, et son activité à la NRF de Drieu la Rochelle. Bénéficie d'un non-lieu en avril 1946 grâce à l'intervention de Jean Paulhan.

Fernand Querrioux [1894-1945]. Médecin antisémite, collaborateur du Cahier Jaune, membre actif de l'Institut d'études des questions juives, chargé de la partie médicale de l'exposition « Le Juif et la France », délateur notoire, Querrioux a quitté prestement la France en août 1944. Il est mort en Allemagne le 24 avril 1945 dans un convoi bombardé par l'aviation américaine. Son libelle La Médecine et les juifs paru dans la collection « Les Juifs en France » figure sur les listes d'interdiction et a été reproché à l'éditeur en 1945 mais, curieusement, le docteur Querrioux a été oublié sur toutes les listes noires du CNÉ.

Lucien Rebatet [1903-1972]. Auteur des Tribus du cinéma et du théâtre en avril 1941 et des Décombres en juillet 1942, Rebatet et ses deux libelles ont figuré sur toutes les listes noires. Denoël a assumé leur succès sulfureux. Condamné à mort le 23 novembre 1946, il vit sa peine commuée en travaux forcés à perpétuité le 12 avril 1947. Libéré le 16 juillet 1952.

Alphonse Séché [1876-1964], auteur d'un remarquable essai sur Les Guerres d'enfer dont la première édition parut en 1915 et que Denoël réédita en 1938. Figure sur la liste noire du 21 octobre 1944 et sur celle du PEN Club en 1946. Il avait publié en 1944 une Histoire de la nation juive au Mercure de France qui pourrait expliquer sa disgrâce.

Georges Suarez [1890-1944], premier journaliste fusillé à la Libération. Il a publié un essai politique chez Denoël en 1936, trois numéros spéciaux du Document en 1935 et 1937, et un numéro de Notre Combat consacré aux « Chefs nazis », qui a figuré sur toutes les listes Otto. Directeur du journal collaborationniste Aujourd'hui durant l'Occupation, il fut condamné à mort le 23 octobre 1944 et exécuté le 9 novembre suivant au fort de Montrouge.

Louis Thomas [1885-1962], polygraphe et éditeur. Denoël a publié en 1939 son Histoire d'un jour, qui est celui des accords de Munich. Il figure sur les listes de septembre et octobre du CNÉ, et sur celle du PEN Club de 1946. Collaborateur intéressé, spoliateur de biens juifs, condamné à perpétuité le 15 octobre 1949. Il bénéficia de l'amnistie de 1951.

Maurice de Vlaminck [1876-1958], l'un des maîtres du fauvisme. Auteur chez Denoël de deux essais littéraires parus en 1935 et 1936. A fait partie du groupe d'artistes ayant voyagé en Allemagne aux frais de l'occupant en novembre 1941. Figure sur les listes noires de septembre et octobre 1944, et sur celle du PEN Club de 1946.