Robert DenoŽl, éditeur

Galeries et librairie 1925 - 1930

 

L'art et la littérature sont, chez Denoël, étroitement liés : dès 1920 il rend compte dans les journaux liégeois des expositions de peinture et des livres récemment parus. C'est un même monde intellectuel.

Quand il quitte, en novembre 1926, la librairie de George Houyoux pour la galerie d'Irène Champigny, il traverse simplement la rue Sainte-Anne, et ne s'exclut pas du monde qu'il a toujours connu : librairies et galeries restent complémentaires.

Si Houyoux propose à sa clientèle des tirages de luxe d'auteurs conventionnels, Champigny tente d'imposer des peintres nouveaux. Dans les deux cas, la vente est difficile, mais le plus fragile des deux n'est pas celui que croit Denoël.

 

La Galerie Champigny

 

Entre novembre 1925 et juillet 1927, la Galerie Champigny, qui n'avait pas les moyens des grandes galeries parisiennes, eut le mérite d'exposer des peintres dont la plupart n'avaient, à cette époque, aucun succès auprès du grand public mais auxquels étaient attentifs quelques critiques d'art, comme André Warnod.

Ces peintres faisaient partie d'un groupe assez hétérogène auquel on n'avait pas encore associé le nom du Pré Saint-Gervais : c'est après la mort de leur chef de file, Maurice Loutreuil, qu'André Warnod parla d' « Ecole du Pré Saint-Gervais », mais la notion d'école n'avait pas beaucoup de sens pour les artistes très individualistes qui le composaient.

Irène Champigny les avait réunis une première fois à la galerie d'art de la Grande Maison de Blanc, place de l'Opéra, le 3 janvier 1925. Il y avait là Béatrice Appia, Christian Caillard, Eugène Dabit, Pinkus Krémègne, Maurice Loutreuil, c'est-à-dire les piliers du cénacle du Pré Saint-Gervais :

Revue des Beaux-Arts,   15 janvier 1925

La mort de Loutreuil, le 21 janvier 1925, bouleversa la vie de Christian Caillard, que le peintre avait choisi pour légataire, et qui se retrouva à la tête d'un atelier contenant près de deux cents toiles et d'innombrables dessins et aquarelles.

Son entreprenante égérie conçut tout naturellement le projet d'ouvrir sa propre galerie et d'y proposer les toiles du maître et ami disparu, en même temps que celles des jeunes artistes qui lui avaient été fidèles. Rue Sainte-Anne une lingerie avait fermé récemment pour cause de faillite : elle entreprit d'en aménager le local.

A l'automne 1925 la « Galerie Champigny » est opérationnelle. Les premières annonces dans le Bulletin de la vie artistique datent du 1er novembre 1925 : « Tableaux modernes ; Loutreuil ». Le 15 novembre l'annonce dit simplement : « Peintres modernes ». Ce Bulletin appartient à la Galerie Bernheim-Jeune et n'annonce que brièvement les activités de ses concurrents. La Revue des Beaux-Arts et La Renaissance donnent plus de précisions sur les jeunes peintres exposés :

      

                                          Revue des Beaux-Arts,  15 novembre 1925                                             La Renaissance,  décembre 1925

Quinze jours plus tard la presse annonce un accrochage des toiles de Pinkus Krémègne, qui constitue la première exposition individuelle de la nouvelle galerie :

Revue des Beaux-Arts,  1er décembre 1925

C'est au début de l'année suivante que débute pleinement l'activité de la galerie avec la première grande rétrospective du peintre qui a justifié sa création :

La Semaine à Paris,  19-26 février 1926

Le petit catalogue qui est édité à cette occasion contient des textes de Fegdal, Fels, Fénéon, Martin, Raynal, Tabarand et Warnod. Plusieurs beaux articles sont consacrés à cette exposition qui réunit 31 toiles de la dernière période, la plus féconde, dont un d'Eugène Dabit, qui signe là son premier texte littéraire.

La Renaissance,  janvier 1926   La Semaine à Paris,  5 au 12 février 1926   Bulletin de la vie artistique,  15 février 1926   La Revue des Beaux-Arts,  1er mars 1926   Europe,  15 mars 1926

Champigny enchaîne aussitôt  avec une exposition de groupe : Béatrice Appia, Jean de Brunhoff, Christian Caillard, Chotin, Compard, Dabit, Jorgensen, Kikoïne, Klein, Krémègne, Loutreuil, Sabouraud, Zeileniewsky.

En mai c'est une exposition consacrée à Béatrice Appia, jusqu'au 26, qui est signalée par La Renaissance :

 La Renaissance,  juin 1926

Du 1er au 30 juin Champigny propose une seconde rétrospective Loutreuil composée uniquement d'aquarelles et de dessins :

Revue des Beaux-Arts,  1er juin 1926

La rentrée a lieu en octobre avec « Quelques maîtres, quelques jeunes » : Appia, Caillard, Chotin, David, Foujita, Guillaumin, Kikoïne, Klein, Krémègne, Laprade, Loutreuil, Modigliani, Utrillo. C'est cette exposition collective que découvre le jeune Denoël lorsqu'il est engagé par Irène Champigny, au début du mois suivant.

La Semaine à Paris,  29 octobre-5 novembre 1926

Au cours de la seconde quinzaine de novembre, le galeriste néophyte est chargé de présenter au public trois artistes : Jean de Brunhoff, Philippe Le Molt et Emile Sabouraud. Champigny a quitté Paris pour deux mois en vue d'écrire sa biographie de Loutreuil.

La Semaine à Paris,  19-26 novembre 1926

Le 3 décembre Denoël, qui a vendu son premier tableau, écrit à sa patronne : « Je viens de vendre une toile de 250 frs, une toile de Brunhoff. " Un vrai pucelage, mon cher " me disait Manier. En effet, c’est émouvant. Acheteur : M. Jacques Hollande. » Quelques semaines plus tard, le ton est désenchanté : « Il vient du monde, vous le voyez, mais très peu, très peu d’acheteurs. Je suis vraiment honteux de n’avoir encore vendu qu’un de Brunhoff mais que faire ? Je ne peux pas m’adresser aux murs ? »

En janvier 1927 le thème de la nouvelle exposition à la Galerie Champigny est « Les enfants vus par les peintres contemporains » :

La Semaine à Paris,  21-28 janvier 1927

Le chroniqueur de La Semaine à Paris rend compte favorablement de l'expostion :

La Semaine à Paris,  28 janvier-4 février 1927

Début mars et jusqu'au 12, le sujet, qui ne paraît pas recueillir grand succès, est « Paysages de banlieue et bords de rivière ». Les Potins de Paris mentionnent des toiles de Billiette, Caillard, Valadon, et « un envoi de M. Cheval, où s'affirment des qualités qui feront certainement de l'artiste un peintre de haut rang ». Les autres exposants sont : Appia, Bobermann, Chotin, Dabit, Desnoyer, Feder, Fraye, Favory, Hosiason, Joubin, Klein, Marembert, Mavro, Ramey, Utter, Léon-Zack.

Le 20 mars 1927, la mère de Robert Denoël est morte à Liège. Robert est rentré chez lui et n'a rejoint Paris qu'au début du mois d'avril, en s'établissant dans un studio coûteux de la rue de Varenne. La Galerie Champigny n'expose plus à ses cimaises que ses peintres habituels : Appia, Caillard, Chotin, Dabit, Kikoïne, Klein, Krémègne, Loutreuil, Sabouraud.

Un ressort s'est cassé. La santé de Champigny est mauvaise, des contrariétés sentimentales où Denoël a sa part l'éloignent de ses affaires : la crise sera fatale à sa petite entreprise. Dès le début du mois de juillet 1927, la presse annonce la fermeture de sa galerie. Durant trois mois elle liquide son fonds chez plusieurs confrères, notamment Marcel Bernheim, rue Caumartin, qui annonce pour fin juillet une exposition de dessins et aquarelles de Loutreuil. En avril 1927, déjà, la galerie Lemarget, 41 rue Madame, avait débuté avec un accrochage de ses dessins et aquarelles.

Elle quitte alors Paris et s'établit à Mezels, dans le Lot, où elle terminera ses jours. En novembre 1929 Denoël lui édite Le Grand Vent, un recueil de chansons populaires préfacé par son ami Pierre Mac Orlan, et Firmin-Didot publie la Correspondance de Maurice Loutreuil qu'elle a mise en ordre, annotée et préfacée.

     

Cette année-là Christian Caillard a quitté la France pour un voyage de deux ans autour du monde. En avril 1932 il expose à la Galerie du Portique, boulevard Raspail, les toiles qu'il a peintes à Tahiti, à la Martinique, en Indochine et au Maroc. C'est Irène Champigny et Eugène Dabit qui ont présidé à l'événement. Il ne sera plus guère question de la Galerie Champigny dans la presse sauf pour rappeler le rôle qu'elle a joué auprès de peintres récemment disparus, comme Eugène Dabit en août 1936, ou Jean de Brunhoff en octobre 1937.

La Quinzaine critique,  25 juillet 1930   La Semaine à Paris,  28 avril - 6 mai 1932   La Semaine à Paris,  18-24 septembre 1936    L'Intransigeant,  24 octobre 1937

 

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La Galerie Aux Trois Magots

 

Lorsque Champigny a fermé sa galerie, Denoël s'est retrouvé sans ressources et a vécu d'expédients. En octobre 1927 il écrit à Victor Moremans : « Pour la matérielle, elle est mieux assurée que jamais. Je me suis fait une clientèle parmi les amateurs de tableaux et je vis de ce qu’ils m’achètent. Ma vie est presque indépendante et beaucoup plus aisée que l’hiver dernier. »

Le mois suivant il fait part de ses projets à Mélot du Dy : « Sans doute, vers la fin de l’année, vais-je ouvrir une librairie qui sera à la fois : salle d’exposition et bureau d’imprimerie. Le local est trouvé. » Il s'agit de « Chez Mitsou », un local situé 60 avenue de La Bourdonnais et exploité par Anne Marie Blanche, une amie de Champigny. A cette époque ses deux vitrines sont occupées par de petits meubles, des abat-jour et tout le petit bric-à-brac qui fait l'agrément des boutiques de brocanteurs.

Au début de l'année 1928 rien ne s'est encore décidé : « Je suis toujours à la veille d’être saisi, de voir mon électricité coupée. Je reçois des lettres de créanciers, des pneumatiques menaçants, des sommations de payer des dettes etc. Depuis trois mois je passe mes journées en cavalcades éperdues dans Paris pour trouver de quoi manger. J’ai vendu de tout. J’ai touché des commissions, j’en ai espéré d’autres. »

Un mois plus tard Anne Marie Blanche (et ses trois enfants), Robert Denoël et Cécile Brusson s'associent pour créer « Aux Trois Magots » : « Tous, nous sommes dans une pauvreté invraisemblable », écrit-il à Champigny.

  

Si on ignore avec quel fonds de littérature il inaugure sa librairie, le 3 mars 1928, et comment il l'a constitué, on sait qu'il a décoré les murs et les vitrines d'aquarelles et de dessins de Jean de Bosschère, dont plusieurs destinés à illustrer L'Ane d'or, qui paraîtra en juillet. On y trouve aussi quelques œuvres graphiques de Picasso et de Kristians Tonny [1907-1977], un artiste surréaliste d'origine hollandaise.

La Semaine à Paris,  16-23 mars 1928

Trois semaines plus tard Denoël propose une première exposition thématique : « samedi 31 mars, aura lieu aux 3 Magots le vernissage d’une exposition de dessins et œuvres plastiques d’écrivains. Participants inscrits à ce jour : Max Jacob, Cocteau, Sacha Guitry, de Bosschère, Duvernois, Mme de Noailles, Mme Delarue-Mardrus, R. Dupierreux, H. Van Offel. Nous attendons les réponses de Carco, Salmon, Valéry, Mac Orlan et Klingsor », écrit-il à Mélot du Dy, qui est sollicité.

L'Intransigeant,  26 mars 1928

La presse rend compte avec sympathie de l'événement. La galerie affiche les mêmes heures d'ouverture que la défunte Galerie Champigny : de 10 à 19 heures.

La Semaine à Paris,  13-20 avril 1928

Le 2 avril Denoël écrit à Mélot du Dy : « Vos œuvres libres ont eu un joli succès, surtout auprès des jeunes filles, ainsi que c’était à prévoir. Il faudra venir les regarder bientôt parmi les œuvres non-libres (hélas !) des dames et hommes de lettres. » C'est en effet le sujet de l'exposition suivante, qui débute en mai :

La Semaine à Paris,  11-18 mai 1928

A la fin de ce même mois, Denoël établit à l'intention de Champigny un bilan sommaire de sa petite entreprise. Son chiffre d'affaires, « qui était le premier mois de 1600 frs est passé le second mois à 4880 frs et qu’au 15 du mois de mai mon chiffre d’affaires est de 7500 frs. »

Passons sur les chiffres qu'il donne à propos de la librairie et de l'édition, et voyons ceux de la galerie : « Depuis que nous avons ouvert j’ai vendu deux tableaux. J’en vendrai davantage et je louerai la salle. Ce qu’il faut c’est d’abord la faire connaître. L’exposition de dessins et tableaux d’écrivains que nous avons organisée le mois dernier a été un gros succès. Nous avons eu une vingtaine d’articles : une demi-colonne dans L’Intran avec trois reproductions, la même chose dans La Semaine à Paris, dans Paris-Midi, dans Le Soir, Paris-Soir, La Rumeur, etc. Quand j’aurai organisé encore deux ou trois expositions comme celle-là je louerai la salle le plus cher possible. J’ai déjà une demande. Le 5 juin j’ai une exposition de sculptures. L’exposant prend à sa charge tous les frais de publicité. C’est déjà cela. »

L'Intransigeant,  9 avril 1928

L'article de L'Intransigeant relevait l'amateurisme de la plupart des écrivains qui avaient prêté des œuvres, mais il avait eu le mérite de faire connaître la jeune galerie. Le « gros succès » dont parle Denoël n'était pas d'ordre pécuniaire.

Du 5 au 28 juin la galerie expose les sculptures d'une demoiselle Lindenfeld-Polin, qui a pris en charge les frais de publicité, et des dessins et gravures de différents artistes contemporains :

La Semaine à Paris,  8-15 juin 1928

Jusqu'au 21 juillet Denoël Denoël expose les œuvres de Michel Sevier, un artiste qui a illustré plusieurs ouvrages de luxe à Londres durant la guerre et qui a probablement été amené aux Trois Magots par Jean de Bosschere.

La Semaine à Paris,  13-20 juillet 1928

Durant l'été et l'automne ce sont des « dessins, gravures et tableaux modernes » qui sont proposés, en exposition permanente.

La première exposition individuelle de l'année 1929 est consacrée à Béatrice Appia qui, du 14 au 28 février, propose soixante dessins et gouaches réalisés au Maroc durant l'été précédent :

Les annonces ne sont pas nombreuses au cours des mois suivants : Les Editions des Trois Magots vont publier deux ouvrages de Roger Vitrac et d'Antonin Artaud, et sans doute Denoël se contente-t-il de proposer un accrochage permanent.

Du 8 au 30 avril la galerie annonce une exposition de Jean Launois [1898-1942]. Du 1er au 15 mai : œuvres de Germaine Foury, Grannelli, Heran Chaban. Du 14 au 30 juin des aquarelles de Vladimir de Terlikowski [1873-1951].

A partir du 3 décembre Denoël expose des tableaux de l'artiste italienne E. Oltremonti et des gouaches d'Eugène Dabit. Cette exposition Dabit est menée conjointement au lancement de L'Hôtel du Nord, que Denoël vient de publier.

La dernière exposition de l'année, qui se poursuit en janvier, est collective :

La Semaine à Paris,  27 décembre 1929

A partir du 14 janvier, le sujet de l'exposition est : « Les Ecrivains vus par eux-mêmes et par leurs amis ». Il s'agit essentiellement de portraits.

La Semaine à Paris,  24-30 janvier 1930

Carlo Rim, à qui Denoël a demandé d'illustrer les Mimes d'Hérondas pour une édition de demi-luxe, dirige alors une revue d'art : Jazz, et l'un de ses rédacteurs consacre aux Trois Magots un bel article illustré d'une photographie d'Yvonne Chevalier, qui est la seule vue connue de la librairie-galerie.

Jazz,  15 janvier 1930

Henry-Jacques, l'auteur de l'article, la décrit ainsi : « La boutique n'est pas grande, une salle, un sous-sol. [...] Les romans du jour --- donnez chaque jour notre pain quotidien ! - les romans policiers, petits pains dont il se fait une grande consommation, les belles éditions, enfin, orgueil de la maison, les livres d'art, les estampes, les toiles. [...] Enfin, cet homme infatigable est éditeur d'estampes depuis peu. Il vient de sortir un Pascin simple et juteux qui fera des petits. A force de vivre au milieu des gravures, contagion, etc. Les conférences et les expositions se succèdent avenue de La Bourdonnais. Ces jours-là, la boutique est trop petite et Robert Denoël a l'air faussement inquiet du Monsieur qui craint de périr étouffé dans la foule de ses admirateurs. »

La gravure de Pascin éditée par Denoël n'a pas été identifiée, non plus que celle de Kisling qu'il annonçait à la même époque à Victor Moremans. Et je n'ai jusqu'à présent trouvé trace que d'une seule conférence Aux Trois Magots, en mai 1929.

En mai c'est l'artiste américain Erik Johan Smith qui occupe les cimaises avec des dessins, gravures et aquarelles :

La Semaine à Paris,  23-30 mai 1930

A partir de cette date les annonces se raréfient : Denoël et Steele sont tout à leur programme d'édition et Aloÿs Bataillard, qui est surtout poète, n'a été engagé qu'en décembre 1930. L'Annuaire de la Curiosité, des Beaux-Arts et de la Bibliophilie passe une première annonce commerciale au début de l'année 1931 :

En 1932 et 1937 le même annuaire répertorie Les Trois Magots parmi les librairies exclusivement, mais Bataillard a tout de même réalisé deux expositions entre ces deux dates : une exposition de photographies, inaugurée le 14 mai 1935, et une rétrospective de J.-G. Mantel en décembre 1935 :

La Semaine à Paris,  6 décembre 1935

L'annuaire de 1936 comporte, lui, une annonce classée dans la catégorie « Livres d'art » mais qui rappelle qu'on expose aussi des peintures, avenue La Bourdonnais :

 

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La Librairie des Trois Magots

 

Il est plus facile de suivre le cheminement de la Galerie des Trois Magots, grâce aux annonces de ses expositions, et des Editions des Trois Magots, par leurs publications, que celui de la librairie ancienne et moderne qui les hébergeait : aucun catalogue n'a été retrouvé à ce jour.

Heureusement l'hebdomadaire Les Nouvelles Littéraires avait créé en 1924 un service destiné aux libraires qu'on trouvait généralement en fin de publication : « Ouvrages d'occasion et éditions originales ». Les professionnels pouvaient y proposer leurs publicités, un choix de livres, les desiderata de leurs clients, et mêmes leurs offres et demandes d'emploi. George Houyoux y eut recours dès ses débuts parisiens :

Les Nouvelles Littéraires,  4 avril 1925

Les notices y étaient forcément succinctes mais, à cette faste époque de la bibliophilie française, les collectionneurs savaient qu'un exemplaire de Corydon publié en 1923 à la NRF sous couverture bleue constituait une belle rareté, même si deux éditions confidentielles et introuvables à 12 et 21 exemplaires l'avaient précédée en 1911 et 1920...

Robert Denoël ne fit rien d'autre en ouvrant ses Trois Magots, le 3 mars 1928. Dès la semaine suivante une annonce paraît dans cette rubrique :

Les Nouvelles Littéraires,  10 mars 1928

Ce sont les mêmes éditions à tirage limité qu'il proposait naguère chez Houyoux (et que Houyoux, lui, a cessé de proposer depuis avril 1927). On relève tout de même une bible ancienne imprimée par Plantin, une édition originale de Cromwell, et des autographes qui ne sont pas anodins.

On ne trouve de nouvelle annonce en 1928 que le 22 décembre, et sans pouvoir épingler quelque rareté car il s'agit surtout de volumes parus au cours des cinq dernières années, sur papiers de choix, il est vrai :

Les Nouvelles Littéraires,  22 décembre 1928

Denoël ne paraît utiliser le service « librairie » de l'hebdomadaire qu'épisodiquement. Publie-t-il entretemps ses propres catalogues, ou préfère-t-il « marquer le coup » à quelques dates-clés ? En décembre 1929 l'annonce est nettement plus étoffée que les précédentes mais, sauf un volume illustré par Alexéieff, la qualité des ouvrages reste assez moyenne :

Les Nouvelles Littéraires,  28 décembre 1929

Je n'ai pas trouvé dans Les Nouvelles Littéraires d'autres annonces professionnelles des Trois Magots mais la librairie n'est pas restée inactive. En février 1930 les Editions Au Sans Pareil ont organisé un concours d'étalages sur le thème : « L’œuvre de Blaise Cendrars » auquel 24 librairies parisiennes ont participé. Celle de Robert Denoël, si elle n'a pas reçu le premier prix, a tout de même été distinguée par la revue Plaisir de bibliophile qui, dans son numéro d'avril, signalait les Trois Magots « où toutes les œuvres de Cendrars sont rassemblées, même les plaquettes rarissimes, même un manuscrit ».

Par la suite l'activité des Trois Magots devient multiple. Denoël, associé avec Steele dès avril 1930, s'est consacré essentiellement à l'édition et a trouvé en septembre un autre local pour cette nouvelle activité, tandis que la librairie était confiée à un gérant, Aloys Bataillard - qui a fort bien mené sa barque durant neuf ans.

Les Trois Magots deviennent tout naturellement dépositaires des Editions Denoël et Steele, mais aussi des publications qui ne peuvent trouver place dans le catalogue des nouveaux éditeurs.

C'est le cas des Chansons de salles de garde, publiées en février 1930 par Denoël à l'enseigne des Editions du Scorpion à Amsterdam, et qui seront rééditées en 1931 et 1936. C'est aussi le cas des Chansons de la voile sans voile du capitaine Hayet, publiées discrètement en 1935 sous le pseudonyme de Jean-Marie Le Bihor par Denoël et Steele :

Annuaire de la curiosité  pour 1936

Robert Denoël utilise donc cette adresse pour distribuer deux ouvrages coquins qu'il a édités naguère, mais aussi le principal ouvrage érotique publié dès 1934 aux Editions La Bourdonnais : Prélude charnel, c'est-à-dire... aux Trois Magots, et plusieurs fois réédité depuis.

En réalité la Librairie des Trois Magots est une antenne denoélienne majeure puisqu'elle abrite une librairie, une maison d'édition, un office de distribution (essentiellement dirigé vers les colonies), et une adresse de repli fort commode : en juin 1940 c'est aux Trois Magots que les services des Editions Denoël trouveront refuge quand la maison-mère de la rue Amélie sera fermée par l'occupant, durant plusieurs mois.

 

Conférences

 

Il reste une activité supplémentaire à accoler au nom de la Librairie des Trois Magots : celle de salle de conférences. Denoël a, dès 1928, mis à la disposition des écrivains un local pour parler de leurs œuvres récentes, comme en témoigne Henry-Jacques : « Les conférences et les expositions se succèdent avenue de La Bourdonnais » [Jazz, 15 janvier 1930].

Ainsi en mai 1929 Le Figaro annonce que René Glotz y parlera de son dernier livre, A mon gré, paru en juillet 1928 aux Editions du Sans Pareil, et que le poète Emile Vitta y évoquera Le Tasse et Nerval :

Le Figaro,  16 mai 1929

Aucun de ces auteurs ne figurera par la suite au catalogue de l'éditeur. « Les Trois Magots » furent donc bien, dès l'origine, voués aux livres, aux œuvres d'art et aux conférences littéraires. A partir de mai 1935 Denoël publiera et distribuera Le Courrier des grandes conférences de Paris, un hebdomadaire qui cessera de paraître en août 1935.