Robert DenoŽl, éditeur

Chez Mitsou

 

1925

 

Cette petite boutique de brocante a été créée le 26 juin 1925 au 60 avenue de La Bourdonnais (VIIe) par deux amies françaises : Anne Marie Blanche et Suzanne Samuel.

Archives commerciales de la France,  1er août 1925

Anne Marie Blanche est née le 21 mars 1895 au domicile de ses parents, rue Dufrenoy n° 16 bis, dans le XVIe arrondissement. Elle était la fille d'un officier instructeur à l'Ecole militaire de Versailles. Le 1er septembre 1912 elle avait épousé Jacques d'Otémar [1881-1952], un peintre qui avait fait partie en 1907 du phalanstère de l’Abbaye de Créteil. Le couple et leurs trois enfants habitaient au premier étage de l'adresse commerciale.

Suzanne Samuel est née le 14 janvier 1890 à Nancy. Elle était l'épouse de Serge Lehman, un juif d'origine suisse qui possédait, depuis décembre 1924, une société de tissus dans le Sentier. Le couple habitait 4 square Rapp (VIIe).

Le 26 juin 1925 les deux femmes, assistées de leurs maris, ont constitué une société en nom collectif au capital de 45 000 francs ayant pour objet « l'achat et la vente de tous meubles, objets d'art, tableaux, coussins, abat-jours, et en général de tout ce qui concerne l'ameublement ancien et moderne ».

Anne Marie Blanche apporte 30 000 francs dont une partie en meubles divers et l'autre partie en espèces à verser « au fur et à mesure des besoins de la société ».

Suzanne Samuel apporte 15 000 francs en espèces sur lesquels 10 000 francs seront versés immédiatement dans la caisse sociale, et le reste à la fin de l'année.

Chacune des associées aura droit à des appointements mensuels de 1 000 francs.

La raison sociale sera : « Chez Mitsou », et la signature sociale : « d’Otemar & Lehman ». La société, constituée pour une durée de vingt-cinq ans, est enregistrée au greffe du Registre de commerce sous la cote 219 965 B.

 

[Acte passé le 26 juin au Cabinet Paul Schmidt, 21 rue du Temple (IVe) et enregistré le 29 juin 1925 au greffe du Tribunal de commerce de la Seine sous le n° 1356]

 

En octobre 1925, Anne Marie Blanche et Jacques d'Otémar ont divorcé et les deux associées ont convenu, par un acte du 22 décembre 1925, qu'à dater du 1er novembre 1925 la signature sociale de la société serait désormais : « Blanche et Lehman ».

Archives commerciales de la France,  23 janvier 1926

Robert Denoël a rencontré Anne Marie Blanche à la Galerie Champigny en décembre 1926. Irène Champigny a fermé sa galerie en août 1927 et il s'est mis sans tarder à la recherche d'un local : « Je suis en pourparler au sujet d’une affaire de librairie et d’édition d’une part, et avec une galerie de tableaux de l’autre. » [Lettre à Champigny, 27 août 1927].

S'agit-il déjà de « Chez Mitsou » ? Probablement, car Anne - qui, le 1er août, a accouché d'un quatrième enfant, Jean-Pierre, « de père non dénommé » - n'est plus en très bons termes avec son associée : « Elle a fait la connaissance d’un antiquaire qui va sans doute lui proposer une associée. Bref, elle regarde l’avenir avec moins d’appréhension. Jean-Pierre continue à prospérer. La Suisse garde le silence. » [Lettre à Champigny, 27 août].

Le 19 octobre c'est bien du local d'Anne Marie Blanche dont il parle à Mélot du Dy : « Sans doute, vers la fin de l’année, vais-je ouvrir une librairie qui sera à la fois : salle d’exposition et bureau d’imprimerie. Le local est trouvé. Il ne me reste plus qu’à rendre bienveillant un propriétaire sans grandeur d’âme et à prendre quelques arrangements financiers. »

1928

 

Suzanne Samuel-Lehman a réclamé sa part (30 %) sous peine de liquidation de l'affaire. Denoël a persuadé Anne de la conserver en faisant appel à sa grand-mère, qui est sa tutrice légale : Anne Marie Vigna, veuve Tenré, est née à Turin le 29 novembre 1854 et habite Senlis.

Le 2 janvier Denoël écrit à Champigny : « j’ai encore eu la chance d’arriver à mettre les affaires d’Anne à peu près au clair. Voici : on ne vend pas. On paye la créance des Lehman en sept ans. [...] Anne va mieux bien qu’empoisonnée quotidiennement par sa grand-mère qui est une catastrophe à répétition. »

Le 6 février 1928, Anne Marie Blanche rachète à Suzanne Samuel toutes ses parts dans la société, pour la somme de 25.000 francs. C'est une cession rétroactive, ce qui implique que Mme Vigna-Tenré prend à sa charge le passif de la société, qui est de plus de 35 000 francs. « Pour sûreté et garantie du montant du prix de la cession, Mme Vigna-Tenré, avec le concours d'Anne Marie Blanche qui l’autorise, remet à titre de gage, en nantissement, à Mme Lehman qui accepte, le fonds de commerce ». Ce nantissement sera apuré le 19 décembre 1929.

[Acte de cession de droits sociaux passé entre Anne Marie Blanche, Anne Vigna-Tenré et les époux Lehman, le 6 février 1928 au Cabinet Paul Schmidt, 21 rue du Temple, et enregistré le 14 février 1928 au greffe du Tribunal de commerce de la Seine sous le n° 535]

A dater rétroactivement du 1er octobre 1927, Anne Marie Blanche et sa grand-mère, Anne Vigna-Tenré, sont donc les seuls propriétaires de la société et du magasin d'antiquités « Chez Mitsou », à raison de deux tiers et un tiers.

*

Le 6 février 1928 les deux associées ont passé un nouvel acte devant le même notaire ayant pour but de modifier trois articles :

1° L'objet de la société devient : « La création et l'exploitation de toute galerie à usage d'expositions permanentes et temporaires de tous objets d'art, tableaux, livres et de tout ce qui a trait à la décoration et à l'ameublement moderne. »

2° Le nom de la société devient : « Aux Trois Magots ». La raison et la signature sociales seront : « Blanche et Cie ».

3° Anne Marie Blanche seule « devra donner tout son temps et tous ses soins aux affaires de la société ».

[Acte passé entre Anne Marie Blanche et Anne Vigna-Tenré le 6 février 1928 au Cabinet Paul Schmidt, 21 rue du Temple, et enregistré le 20 février 1928 au greffe du Tribunal de commerce de la Seine sous le n°1056]

Archives commerciales de la France,  28 février 1928

Si Robert Denoël est l'initiateur de ces modifications, il n'apparaît pas encore en nom propre dans les actes officiels. Il a obtenu l'intervention financière de Mme Vigna et son éloignement de la boutique, qui présente une image hybride : « Le magasin était divisé en deux : d'un côté, des abat-jour et des colifichets ; de l'autre, des livres. Très entreprenant, il [Denoël] liquida rapidement les colifichets et occupa les deux vitrines du magasin comme libraire » [Témoignage de Victor Moremans dans La Meuse, 6 mars 1973].

 

La suite des modifications administratives se trouve sur la page Aux Trois Magots.