Robert DenoŽl, éditeur

Jean Rogissart

 

C'est Armand Lanoux [1913-1983], membre du comité de lecture des Editions Fayard au cours des années cinquante, qui me paraît avoir le mieux résumé la situation paradoxale de Jean Rogissart dans les lettres françaises :

« Rogissart a connu un moment la consécration avec un prix Renaudot qui faisait honneur au jury [Mervale]. Et puis, la vague est retombée. Il était accusé du crime dont un Giono a réussi difficilement à se laver, dont un Bosco ne peut encore se croire tout à fait disculpé, pas plus qu'André Dhôtel, pour lequel un Ludovic Massé a été puni d'exil et de silence : régionalisme.

Paris est dur et méchant. Il ne tolère pas qu'on échappe à sa loi. Il veut des courtisans et n'aime pas la terre aux souliers. Il sait, mais ne veut pas admettre que l'on peut atteindre la généralité humaine aussi bien par la fidélité à un tout petit terroir, la fidélité au particulier, que par la soumission aux ukases citadins. Non. Il ne veut pas l'admettre. Il se détourne. Il oublie. Et il tombe dans les trébuchets fleuris que lui tendent tous les griveleux des lettres. Jean Rogissart était d'abord ardennais. C'était grave. Ensuite, il ne voulut pas être parisien. C'était inexpiable. »

Ce texte est paru dans le numéro d'hommage que La Grive a consacré à Jean Rogissart en 1962. Il n'a pas pris une ride.

Quoiqu'il se voulût « parisien », Robert Denoël eut assez de flair et de courage pour imposer un écrivain régionaliste dont les idées socialistes étaient sans doute à l'opposé des siennes, mais qui les exprimait avec talent. Jamais il n'a renié ce choix.

En octobre 1944, alors qu'il occupait lui-même une position précaire dans l'édition parisienne, il remerciait Rogissart de l'envoi du manuscrit de Moissons, le quatrième tome des Mamert : « Avec ce dernier volume, vous aurez achevé une œuvre de grande classe, qui restera, j’en suis certain, à la fois comme une suite romanesque, d’une ampleur et d’une force peu communes, mais encore comme une " geste " ardennaise et ouvrière, sans précédent dans nos lettres. »

Il restait en réalité trois volumes des Mamert à écrire mais Denoël ne serait plus là pour les publier et l'écrivain put alors mesurer le rôle déterminant que son éditeur impécunieux, contre lequel il avait si souvent pesté, avait joué pendant neuf ans. Rien ne lui fut épargné : pilonnage d'invendus, refus de publier, éditions à compte d'auteur pour finir. Le 30 septembre 1946 il écrivait à un ami : « Denoël mort, je suis privé de protecteur. » C'était le mot juste.

 

*

 

Fils d'un ajusteur de Braux et d'une couturière belge, Marie Bayet, originaire de Fays-les-Veneurs, Jean Rogissart est né le 24 avril 1894 à Braux, dans les Ardennes françaises. Instituteur dans différentes communes de la région, il épouse, le 14 septembre 1919, une institutrice d'origine juive, Charlotte Seemann, dont il aura cinq enfants.

En 1925 il rencontre Jean-Paul Vaillant [1897-1970], avec lequel il fonde la Société des Ecrivains Ardennais, dont il sera trésorier jusqu'à sa mort, comme il le sera de la revue La Grive, qui paraît pour la première fois le 1er octobre 1928.

En 1925 Rogissart avait fait éditer à ses frais un premier recueil de poèmes : Intimités, à la Librairie d'Ardenne de Charleville. En 1930 il en publie un second aux Editions de la Grive à Mézières : Au chant de la grive et du coq, préfacé par Rachilde. Deux ans plus tard c'est la Société des Ecrivains Ardennais qui publie Coline, le meunier du Fays, son premier roman, dans le 6e numéro de ses « Cahiers Ardennais ». En 1934 les Editions de la Grive éditent Aux verts fuseaux de la Semoy et de la Meuse, avec une préface de Thomas Braun.

Dès 1932 l'instituteur a entrepris d'écrire un roman qui dépeint la vie des gens de sa région, et qui porte alors le titre de « Mérale ». En janvier 1935 il le soumet à Vaillant, qui se dit enchanté, mais il travaille ensuite à le rendre « de plus haulte graisse [...] Et je crois que cette fois, je vais obtenir audience auprès de la maison d'édition Corrêa à laquelle J.-P.V. a lu son récent Enfant », écrit-il, le 1er février, à Emile Faynot [1878-1962]. Vaillant vient en effet de publier un roman intitulé L'Enfant jeté aux bêtes chez cet éditeur parisien.

En novembre « Mérale », dont il communique le manuscrit à Faynot, est terminé et Vaillant compte le proposer « à une librairie de Paris » - Corrêa - en y joignant Coline, paru en 1932. Mais l'auteur « peigne, et taille, et polit » son texte jusqu'en novembre 1936. Entretemps « Mérale », qui est le nom d'un lieu-dit de Hocmont, où Rogissart fut secrétaire de mairie, est devenu « Mervale » (à la suite d'une faute de frappe, dit-on).

Le 31 janvier 1937 Rogissart écrit à Emile Faynot : « Vous n'aurez pas le loisir de lire Mervale publié à Paris. On me l'a refusé, sans d'autres motifs que des raisons commerciales : on sait ce que cela veut dire... » Vaillant lui propose alors de l'éditer dans les « Cahiers Ardennais » dont il constituera la 12e livraison : le 2 mai 1937 il demande à Charles Braibant de préfacer l'ouvrage.

Né le 31 mars 1889 à Villemomble, fils d'un député de Rethel, Braibant a ses racines dans les Ardennes. Licencié en droit et en lettres, sorti archiviste-paléographe de l'Ecole des chartes, il est, depuis 1919, chef du service des archives et bibliothèques au ministère de la Marine.

En septembre 1933 il avait proposé, avec l'appui chaleureux de deux académiciens, son premier roman chez Grasset et chez Denoël et Steele, où on l'accepta sans délai car la saison des prix littéraires était proche. Selon la presse, le livre a été composé, imprimé et lancé en moins de trois semaines. Denoël l'a annoncé dans Bibliographie de la France en termes catégoriques : « Un chef-d'œuvre édité en un temps record », ce qui a fait grincer quelques dents dans la presse et chez certains auteurs, comme Jean Proal qui se plaint alors auprès de Denoël de ne pas bénéficier du même traitement de faveur pour le roman qu'il lui a confié : « Le livre de Charles Braibant, que nous venons de publier, a bénéficié de circonstances extrêmement favorables : patronages d’André Maurois et de Georges Duhamel, situation toute particulière de l’auteur, Président des Amitiés Internationales, qui débute en pleine maturité en usant d’innombrables relations », lui répond l'éditeur, le 21 novembre.

Si le roman dépeint avec talent les mœurs ardennaises, ses dialogues contiennent d'inutiles propos scatologiques que les journalistes attribuent à l'influence de Céline et de son Voyage au bout de la nuit. Certains mettent Braibant au défi de montrer son manuscrit : « On y verrait peut-être à quel moment l'auteur a remis des grossièretés... »

Une polémique s'engage dans la presse et c'est ce que cherchait Denoël : un nouveau scandale littéraire. Le Roi dort n'obtient pas le Goncourt - au quatrième tour de scrutin les jurés ont choisi La Condition humaine de Malraux - mais, comme Céline l'année d'avant, il s'adjuge le prix Renaudot. L'éditeur a-t-il trop bien manœuvré ? « M. Braibant aurait eu toutes les chances avec son Roi dort si on n'avait pas trop parlé - et trop tôt - de ce beau livre », écrit un chroniqueur.

Le livre est lancé mais Braibant, dont la modestie n'est pas la vertu principale, se dit très déçu : « Bien que, grâce aux manœuvres adroites des deux amis [Jean Ajalbert et Lucien Descaves] qu'il avait dans le jury Renaudot, M. Braibant ait eu le... prix de consolation, il ne se console pas du tout. Il n'avait épargné ni sa peine ni ses démarches en vue d'obtenir le Goncourt, et il avait fini par se persuader que celui-ci lui serait décerné. L'attribution définitive du prix à André Malraux l'a péniblement surpris. »

C'est à ce notable aux relations multiples et désormais consacré par un prix littéraire que s'adresse Vaillant pour préfacer le « petit roman ardennais » de son ami Rogissart. Braibant a aimé le livre et il n'oublie pas que la Société des Ecrivains Ardennais lui avait offert un banquet à Charleville, le 1er juillet 1934, en l'honneur de son prix Renaudot.

1937

En octobre Rogissart et Vaillant sont à Paris pour visiter l'Exposition et y rencontrer Charles Braibant au cours d'un déjeuner qui réunit les Ecrivains Ardennais pour leur treizième Congrès, lequel aura lieu le dimanche 24 octobre au Pavillon de la Champagne. C'est à cette occasion que le préfacier parle du livre à des confrères - dont les jurés des prix littéraires - et sans doute le soumet-il peu après aux éditeurs parisiens car deux d'entre eux sont disposés à le rééditer immédiatement et à lui assurer une diffusion importante : Gaston Gallimard et Robert Denoël.

Imprimé à 1 000 exemplaires numérotés sur papier bouffant par l'Imprimerie Commerciale du Petit Ardennais à Charleville, Mervale est paru le 20 octobre 1937 à Mézières.

Le 29 novembre, deux jours avant l'attribution des principaux prix littéraires, en accord avec Braibant et Vaillant, Denoël télégraphie à Jean Rogissart de le rejoindre à Paris, toutes affaires cessantes, en vue de signer un contrat pour son roman, que celui-ci soit, ou non, couronné, et de lui en apporter des exemplaires car le livre n'a pratiquement pas circulé à Paris.

       Télégramme de Robert Denoël à Jean Rogissart,  29 novembre (Archives départementales des Ardennes)

C'est le lendemain qu'a lieu l'épisode comique rapporté plus tard par Braibant : « la tentative de kidnapping de Rogissart par un grand éditeur parisien sur le quai de la gare de l'Est ». Gaston Gallimard n'a rien trouvé de mieux que de lui envoyer un collaborateur en vue de soustraire l'écrivain à son rendez-vous avec Denoël, rue Amélie !

Le contrat pour Mervale, conforme à ceux que Denoël proposait à des auteurs débutants, est signé le soir même. L'éditeur accorde, sur le prix fort des volumes, 10 % jusqu'à 5 000 exemplaires, 12 % jusqu'à 10 000, 15 % jusqu'à 25000, 18 % au-delà. Le règlement de ces droits d'auteur aura lieu, après inventaire, deux fois l'an : le 31 décembre et le 31 juillet.

L'auteur accorde à l'éditeur un droit de préférence pour l'édition de ses œuvres à venir pendant cinq ans, aux mêmes conditions que le présent contrat, et s'engage à ne publier ses romans dans les revues, journaux et périodiques, qu'avec le consentement préalable des Editions Denoël.

Le 1er décembre, le jury du prix Renaudot - dont le président était le lauréat de l'année précédente : Louis Aragon, qui publiait alors chez Denoël - couronnait Mervale au cinquième tour de scrutin par cinq voix contre trois à Pierre-Jean Launay, pour Le Maître du logis, édité chez... Denoël.

C'est donc bien l'édition publiée par « Les Cahiers Ardennais » qui obtint le prix, celle de Denoël n'étant pas annoncée avant la semaine suivante. Quel est, au juste, le statut de cette nouvelle édition hâtive ? Celui d'une réédition, ni plus ni moins. Denoël n'a pas obtenu le prix Renaudot 1937 : il a racheté opportunément le droit de diffuser largement un roman édité par une petite maison d'édition provinciale qui n'avait pas les moyens de le faire.

Son texte n'a subi aucune modification. La composition des 98 pages in-8 des « Cahiers Ardennais » a simplement été ramenée au format in-12, celui des romans traditionnels, en 204 pages.

        

Les premiers tirages mis en vente à partir du 8 décembre ne mentionnaient la préface de Charles Braibant que sur la page de titre, un oubli dû sans doute à la précipitation mais qu'il convenait de corriger sans délai, sous peine de fâcher l'illustre préfacier.

Les jurés des deux grands prix littéraires ont déjoué tous les calculs, cette année-là. Le Goncourt était virtuellement accordé à La Varende pour Nez-de-cuir publié chez Maugard, un petit éditeur de Rouen, et c'est le Belge Charles Plisnier qui l'emporte avec Faux passeports (Corrêa). Le prix Renaudot qui, disait-on, revenait au Maître du logis, est « coiffé » par Mervale. Mais Denoël, lui, tient deux succès de librairie.

     

Fêté par la presse et par son éditeur, Rogissart reste quelque temps à Paris où une soirée littéraire lui était réservée, le 10 décembre, dans la grande salle du Journal : trois « Renaudot », Marcel Aymé, Charles Braibant et Louis Aragon, étaient chargés de le présenter au public. L'initiative de cette manifestation revenait à Aragon, dont Rogissart avait été le candidat pour des raisons extra-littéraires, comme on peut le voir à la lecture d'un texte qu'il rédigea en 1979 : « Le silence fait autour de Mervale, d'un inconnu nommé Rogissart, ne pouvait guère que correspondre à l'atmosphère de liquidation du Front Populaire, en ces jours-là. »

A Charleville on annonçait un banquet en son honneur, et il recevait les palmes académiques. Il y avait de quoi déboussoler un écrivain débutant mais Rogissart  gardait la tête froide : « Et voilà comment 200 pages révolutionnent un groupement, une corporation... mais moi, pas ! », écrit-il à Emile Faynot, le 13 février 1938.

Le 31 décembre Denoël lui a annoncé que « la vente de Mervale marche extrêmement bien. Vous avez dû voir que la critique vous soutenait d’une façon tout à fait intéressante. Hier, je lisais encore un excellent article dans La Revue des Deux Mondes ; la conférence d’Aragon paraît aujourd’hui dans Commune, ce qui vous fait aux deux extrêmes de l’opinion des commentaires très favorables. »

Il a opportunément contacté les milieux de l'enseignement, qui réagissent « très favorablement et les démarches que nous avons entreprises auprès des inspecteurs et de vos collègues ont donné de très bons résultats. »

Les tirages sont au rendez-vous : « Nous avons tiré actuellement 15.000 exemplaires de Mervale, ce qui pour l’époque nous semble tout à fait réconfortant. Malheureusement, la vente est arrêtée à cause de la grève des transports qui ne nous permet pas de satisfaire les commandes. »

C'est en effet un très beau résultat puisque la première édition Denoël n'a été mise en vente que le 8 décembre. Avec 15 000 exemplaires tirés en trois semaines, Rogissart peut rêver : « Je pense arriver pour Mervale au 30e mille, ce qui serait fort beau », écrit-il à Faynot en février 1938.

La plupart des écrivains novices sont attentifs aux tirages, qui ne sont malheureusement pas ceux des ventes, d'autant que Denoël a dû accepter de confier aux Messageries Hachette, à partir du 1er janvier 1938, la distribution de tous ses livres, ce qui signifie : dépôts à terme, et possibilité de retour des invendus.

D'ailleurs l'éditeur a, dès le 31 décembre 1937, tempéré son enthousiasme : « Votre contrat prévoit un règlement à fin décembre. Si nous devions faire en ce moment un inventaire régulier, le chiffre de vente serait tellement bas que cela n’en vaudrait pas la peine. Je vous propose donc, pour ne pas vous faire attendre fin juin, de prévoir un règlement de 10.000 exemplaires étalé sur six mois. Selon les termes du contrat, cela représente une somme de 19.800 frs. Si ce mode vous agrée, je vous réglerai donc une somme de 3.300 frs par mois jusqu’à fin juin. A fin juin, nous procéderons à l’inventaire réel, qui nous permettra de savoir la quantité approximative de retours. »

Le calcul de l'éditeur est inattaquable ; il prévoit une vente sûre de 10 000 exemplaires, ce qui, aux termes du contrat, assure à l'auteur 9 000 francs sur les 5 000 premiers exemplaires (10 %), et 10 800 francs sur les 5 000 suivants (12 %).

1938

 

Est-ce que Denoël envoie ponctuellement ses chèques jusqu'en juin 1938 ? C'est possible, mais il ne se manifeste plus après la date-butoir du 31 juillet et, le 31 août, Rogissart s'inquiète auprès d'Emile Faynot : « Je me demande combien en sont vendus d'exemplaires, car hélas, si on le voit partout, c'est qu'on ne vend guère. L'éditeur ne nous donne aucun compte et partant nuls argents. Je n'ose craindre de la gêne chez ce jeune homme ni de la mauvaise volonté de débiteur. »

L'écrivain relance Denoël jusqu'en septembre, ensuite il fait appel à un avocat de Charleville pour obtenir son dû : « Je viens de recevoir de Maître Henri d’Acremont une lettre me réclamant votre compte de droits d’auteur pour Mervale. Ce compte sera prêt dans quelques jours. Il est assez élevé. J’espère pouvoir le régler totalement avant la fin de cette année », lui écrit l'éditeur, le 23 septembre.

Rogissart n'est pas le seul auteur qu'il fait patienter, mais il s'y ajoute ici un problème de règlements différés par son distributeur : « Nous avons connu durant tous les derniers mois de très sérieuses difficultés de trésorerie, aggravées d’un fait assez singulier et qui vous concerne particulièrement. En effet, d’après l’accord que nous avions avec les Messageries Hachette, tous les livres publiés avant le 1er janvier 1938 ne comportaient pas de règlement de la part des Messageries. Ils viennent en amortissement d’un compte général. De telle sorte que tous les exemplaires de votre ouvrage, et vous savez que la vente a été surtout abondante à partir du 1er janvier, n’ont fait l’objet d’aucun règlement pour nous. »

Si Hachette ne lui règle pas les ventes des volumes parus avant 1938, pourquoi ne les paie-t-il pas lui-même à ses auteurs ? Parce que sa trésorerie est exsangue, et qu'il attend les prix littéraires de fin d'année : un roman de Pierre-Jean Launay, Léonie la bienheureuse, a de fortes chances d'obtenir un prix important et de renflouer ainsi ses caisses. Un peu inquiet tout de même, il ajoute : « Je m’excuse vivement auprès de vous de ce mécompte et j’espère qu’il ne nuira pas à nos bonnes relations. »

1939

 

On suppose que Rogissart a finalement reçu un relevé des ventes de son livre mais leur règlement a tardé encore et François Dallet, le secrétaire de Denoël, lui écrit le 27 mars 1939 : « M. Denoël met, actuellement, la dernière main à la Société dont il vous avait parlé. Comme vous vous en doutez la chose n’a pu se réaliser en quelques jours, et les bruits de guerre de ces derniers temps nous ont encore retardés. De toutes façons, M. Denoël compte vous adresser prochainement de nouvelles tranches du règlement sur Mervale, et vous n’avez pas à craindre le moindre désavantage de ce côté. »

La société évoquée ne sera pas constituée, et Denoël proposera de poursuivre les règlements par tranches des droits de Mervale. A combien s'élevaient-ils ? Dans une lettre de juillet 1939 à l'écrivain ardennais André Dhôtel [1900-1991], Jean-Paul Vaillant écrit : « Méfiez-vous de Denoël. Il ne paie pas Rogissart, à qui il doit 30 000 francs, et notre Société est en procès avec lui. »

Il semble donc que Denoël qui avait, en décembre 1937, racheté les droits de Mervale à la Société des Ecrivains Ardennais, n'ait pas non plus honoré ses engagements de ce côté. Cela n'a pas empêché Rogissart de lui adresser le manuscrit d'un nouveau roman : Le Fer et la forêt, premier tome du cycle des Mamert, qui en comptera sept.

Le 5 juin Denoël, qui en révise les épreuves, a bien vu les qualités d'une telle entreprise : « votre livre restera comme un document très probe, très minutieux, sur une période de la vie ouvrière fort mal connue. Par conséquent, c’est un ouvrage qui gagnera des couches de lecteurs d’année en année et qui fera un excellent livre de fond, quel que soit son premier succès. »

Après l'avoir remercié de sa patience, l'éditeur écrit : « Je pourrai sortir votre livre dans la seconde quinzaine de septembre, si vous m’en remettez le texte corrigé dans le courant de juillet. »

Le 1er septembre 1939, l'armée allemande envahit la Pologne et la France mobilise. Le même jour Rogissart a envoyé les dernières épreuves de son livre rue Amélie, où Denoël reste à peu près seul, tout son personnel ayant été mobilisé : « Evidemment tout mon programme est par terre. Je pense qu’il faudra quelques mois avant que je reprenne une activité à peu près normale, mais je ne désespère cependant pas d’y parvenir. [...] Dès qu’il y aura une possibilité quelconque d’activité normale, je remettrai les livres sur le chantier », lui écrit-il, le 22 septembre.

Les conditions de publication difficiles en raison de la mobilisation ont été compliquées par l'instauration de la censure, mais Denoël ne se décourage pas : « Votre livre est de ceux que je veux éditer le plus rapidement possible. Je pense reprendre très prochainement la composition et vous envoyer des épreuves dans les premiers jours de janvier. Nous pourrions paraître à fin février et nous inscrire très naturellement pour la compétition de décembre, ou même pour le " Prix de la Renaissance " », assure-t-il, le 9 décembre.

D'autre part il vient d'obtenir deux prix littéraires avec les romans de Jean Malaquais et Paul Vialar « qui vont me donner quelques disponibilités dans le courant de janvier et à ce moment, je commencerai à vous faire des versements réguliers sur vos droits. » Ce qui signifie que les versements annoncés le 27 mars par François Dallet n'ont pas encore commencé...

Un peu réconforté, Jean Rogissart écrit, le 25 décembre, à Emile Faynot : « Tout de même, Denoël m'annonce la parution pour janvier du Fer et la forêt (Jean Mamert) qu'il désire - qu'il dit - présenter aux futures compétitions littéraires 1940. »

1940

Le 1er avril 1940 Denoël croit pouvoir lui annoncer que l'impression de son livre va commencer, grâce à un arrangement avec les Sélections Sequana qui ont porté leur choix sur le roman de Rogissart : « Comme mes Editions sont encore dans une situation très difficile, je n’aurais pas pu ce mois-ci sortir l’ouvrage. Grâce à la combinaison "Sequana", je pense que nous arriverons à le mettre en vente pour fin avril. »

   

Il y arrive en effet : le 30 avril 1940, les premiers exemplaires sont imprimés et Jean Rogissart peut écrire à son ami Henri Manceau : « J'ai enfin la joie de voir sortir le 2/5/40 mon bouquin ». Manceau le lui confirme, le 13 juin : « Enfin, j'ai découvert " Jean Mamert " dans une librairie de Châtellerault. » Emile Faynot l'a trouvé, lui aussi, et l'écrivain en est heureux mais, lui écrit-il le 26 mai : « Malheureusement, je dois me battre avec les Editions Denoël pour avoir qq. sous. Je vais être forcé de voir un huissier... »

Entretemps la guerre s'est abattue sur le pays. Denoël, mobilisé, a quitté Paris pour le midi. Rogissart et sa famille, pris dans l'exode, se sont réfugiés à Parthenay, en Vendée. C'est l'écrivain qui, le 4 décembre, se manifeste le premier. Denoël lui répond dès le 12 décembre : « Depuis que je suis rentré dans ma maison, le 15 octobre dernier, j’avais demandé partout où vous vous trouviez, personne n’avait pu me donner de vos nouvelles. Ma maison a été fermée pendant près de quatre mois par les autorités allemandes. Tous les livres concernant la guerre, ou concernant l’Allemagne, ont été saisis et mis au pilon. C’est vous dire que le coup a été très dur pour moi. »

Il s'est remis au travail, avec un personnel réduit, et s'est préoccupé des livres publiés avant la débâcle : « J’ai remué un peu la presse, en faveur du Fer et la forêt et j’ai obtenu quelques articles. Malheureusement, les résultats matériels sont faibles. Je compte vous envoyer un peu d’argent dans le courant de la semaine prochaine et reprendre des versements réguliers à partir de janvier. »

La semaine suivante, il fait le point sur sa situation : « Rue Amélie, c’est la maison du silence. Toute l’activité d’autrefois a disparu. Les quelques personnes qui travaillent, font des inventaires, chiffrent, établissent le bilan de la catastrophe. Je ne publie rien encore. »

Il est heureux d'apprendre que Rogissart s'est remis à la rédaction du deuxième tome de Jean Mamert : « Vous avez bien raison de continuer Jean Mamert et j’admire votre courage dans cette épreuve. Le travail littéraire peut vous être d’un grand secours, vous aider à passer cette période douloureuse. [...] Je vous ai envoyé cinq cents francs. J’espère faire le double en janvier. Et continuer en février et dans la suite. »

Puisqu'il ne peut publier valablement de nouveaux livres durant cette période difficile, il envisage de rafraîchir ceux qui sont parus avant la guerre : « Je pense pour Mervale à une transformation des retours, c’est-à-dire à changer la couverture, à rogner les exemplaires et à les remettre en vente à un prix de 10 francs, par exemple. »

Denoël envoie alors à Rogissart un exemplaire des Chasses de novembre, un roman de René Laporte paru en 1936 qu'il a ainsi transformé et dont les « bouillons » se sont bien vendus, mais à prix réduit : « Voulez-vous demander à votre fils de me faire un petit dessin, selon le procédé employé pour ce livre ? La couverture sera naturellement identique comme couleur et aspect général au modèle que je vous envoie. »

Pierre Rogissart, qui a un joli coup de crayon, exécute plusieurs dessins que l'écrivain envoie rue Amélie : « Les vignettes que vous m’avez envoyées de la part de votre fils me plaisent beaucoup et je retiens bien volontiers la plus grande ». Il faut cependant la refaire, « de préférence au crayon noir Comté et au crayon sanguine », de manière à être clichée en deux tons sur le modèle du volume de Laporte.

Dans sa lettre Rogissart lui a parlé du ravitaillement, qui est plus aisé en province qu'à Paris, et Denoël saisit l'opportunité : « je vous serais très reconnaissant de préparer immédiatement le plus grand nombre de provisions que vous pourrez trouver et que quelqu’un de la maison ira chercher sur place jeudi prochain. »

1941

C'est le début d'un grand nombre d'échanges consacrés à la nourriture, qui est abondante à Parthenay, et que Rogissart enverra ponctuellement rue Amélie, pour le plus grand plaisir de l'éditeur, qui partage les victuailles avec son personnel.

Denoël n'en oublie pas pour autant son métier. Le 13 février 1941 il annonce à Rogissart qu'il a proposé Le Fer et la forêt pour le prix Populiste qui se décerne en mars, et dont il connaît bien les jurés : « J’ai alerté à ce propos Charles Braibant et Léon Lemonnier, qui sont naturellement fort bien disposés à votre égard. »

D'autre part, puisque les livres ne paraissent qu'avec parcimonie, il reste aux écrivains la possibilité de publier dans les journaux, et Denoël propose spontanément à Rogissart de s'entremettre : « Si vous aviez une bonne nouvelle d’une douzaine de pages, je pourrais sans doute la placer utilement dans un journal de Paris. »

Curieusement, il demande à l'écrivain : « Vous dois-je quelque argent pour les victuailles ? », ce qui doit être une boutade car son personnel, lui, a rédigé une lettre collective pour le remercier d'avoir pensé à « agrémenter les rutabagas ».

Le 27 février il écrit : « Je m’occupe du prix Populiste. Vous ai-je dit que j’avais vu Duhamel, qui connaît Mervale et qui m’a promis de lire Le Fer et la forêt. Nous avons nos petites chances. [...] Je vous enverrai un mandat pour vos droits dans le courant de la semaine prochaine. Et si mes espoirs se confirment, je pourrai sans doute hâter le règlement total. » L'académicien est alors président du jury du prix Populiste.

Le 8 mars Denoël remercie Rogissart pour son dernier envoi de victuailles : « Je vous ai expédié d’autre part 1 300 francs. Soit mille francs de droits d’auteur et 300 francs pour les provisions. J’espère pouvoir faire mieux sous peu. » Il n'a pas de nouvelles du prix Populiste, qui se décerne le 25 mars : « Je vais relancer nos amis à ce sujet. »

    

Le Matin,  26 mars 1941                                                              La Semaine,  10 avril 1941

Le 26 mars Denoël, qui a déjà télégraphié la veille, félicite Rogissart du prix Populiste qu'il vient d'obtenir pour son dernier roman : « Vous le devez à Braibant d’abord, à Durtain, à Duhamel, à Thérive et à Lemonnier qui ont voté pour vous. Je ne sais malheureusement pas le nom de vos autres parrains. Braibant vous les dira sans doute. Il serait de sage politique de leur envoyer à chacun un mot de remerciement. »

Il lui reste en magasin quelque 2 000 exemplaires : « Je fais remettre ces exemplaires sous couverture neuve, quand c’est nécessaire, et sous bandes. Nous procédons à un nouvel envoi d’office aux libraires et je m’occupe à secouer les journaux et revues afin d’obtenir un maximum de publicité. Je suis convaincu que nous épuiserons les exemplaires en stock et j’espère que je pourrai procéder à un nouveau tirage. Mais, en ce moment, on ne peut tabler sur rien. »

Rogissart lui a aussi envoyé deux nouvelles et il va s'efforcer de les placer dans les journaux parisiens. Denoël publiera bientôt une anthologie de poètes populistes où il aimerait le voir figurer : « voulez-vous m’envoyer trois poèmes qui vous plaisent particulièrement. »

Le 2 avril l'éditeur lui envoie 1 500  francs « à valoir en compte sur notre arriéré. J’espère vivement pouvoir faire beaucoup mieux à la fin du mois prochain. » Il a réussi à placer une de ses deux nouvelles à La Gerbe, où elle paraîtra la semaine suivante. L'autre a été acceptée par l'hebdomadaire La Semaine, qui a envoyé à Parthenay ses reporters : « Il en est résulté de magnifiques photos souvenirs d'une gloire éphémère », écrit Rogissart à Faynot, le 7 mai.

Le 9 avril il revient sur Le Fer et la forêt, qui vient d'obtenir d'excellents articles dans Je suis partout et Le Petit Parisien : « Je ne sais ce que cela donnera au point de vue de la vente. Il restait en stock chez Hachette et chez nous environ deux mille exemplaires du premier tirage. Il est probable que cela épuisera ce tirage. Peut-être même arriverons-nous à retirer. Cela fera partir également quelques centaines de Mervale et nous permet de penser que nous écoulerons facilement les retours sous une couverture nouvelle. »

Le 8 mai Denoël annonce que le tirage du Fer et la forêt sera bientôt épuisé : « Hélas ! nos difficultés deviennent tous les jours plus grandes : le papier devient très rare. Je ne peux réimprimer des livres épuisés et recherchés. »

A la fin du mois Denoël réclame à Rogissart un article pour Lectures 40, la revue qu'il s'efforce de mettre sur pied : « Il faudrait m’envoyer d’ici une dizaine de jours un article de 150 à 200 lignes divisé en quatre ou cinq paragraphes, sur les coutumes d’Ardenne, sur les anciennes coutumes qui subsistent et s’il en est de récentes, sur celles qui sont vraiment significatives. Coutumes, légendes, chansons (avec citations). Un article de bonne humeur, pittoresque, poétique même. Pas doctrinal et pas superficiel non plus. Quelque chose de substantiel mais d’enlevé, de vivant, qui renseigne et qui divertisse. »

Rogissart rédige rapidement l'article demandé et, le 9 juin, Denoël l'en remercie : « je le trouve excellent, très joliment écrit et plein de choses peu connues. Il sera peut-être un peu long et selon les nécessités de la mise en pages, je serai sans doute forcé de couper quelques lignes çà et là, mais ce sera peu de chose. »

L'article folklorique de Rogissart, intitulé « Mon Ardenne », est bien paru dans le 2e numéro de Lectures 40 mais tellement écourté pour des raisons de mise en pages, que Denoël lui renvoie les pages supprimées : « Gardez ce texte soigneusement, il est de premier ordre et un jour ou l’autre, ce qui n’a pas servi à Lectures 40 pourra trouver sa place dans un essai peut-être plus poussé, que vous écrirez sans doute sur notre petite patrie. »

A la mi-juin Denoël publie le volume de textes populistes qu'il annonçait en mars : les trois poèmes de Rogissart y figurent en bonne place.

Le 29 juillet il revient sur un sujet qui a été perdu de vue depuis quelque temps : celui des droits d'auteur impayés. Le 22 juillet il a signé les accords pour une association avec l'éditeur allemand Wilhelm Andermann, qui lui accorde un prêt de deux millions de francs. Ses soucis d'argent sont sur le point de se dissiper : « Je vous dois beaucoup d’argent et je m’excuse infiniment de ne pas l’avoir envoyé. Je pense que le dix août au plus tard j’aurai comblé l’arriéré. Mes accords sont signés mais le versement des espèces est soumis à des formalités que je n’avais pas prévues. Je vous demande de prendre patience avec moi ! »

Rogissart garde sa confiance à Denoël et lui envoie deux nouvelles pour sa revue : « Je retiens " L’Original " pour septembre ou octobre. Excellente nouvelle, ramassée, dramatique, du meilleur Rogissart. Je demande seulement à l’auteur de pouvoir l’appeler " La Fin du diable noir " ou un titre du même genre, plus attirant que celui proposé », lui écrit l'éditeur, le 4 août, en lui renvoyant la seconde, « L'Envoûtement », qui est trop courte pour Lecture 40 et dont la fin déçoit.

Le 19 septembre l'éditeur envoie à Rogissart six exemplaires de Lectures 40 où a paru sa nouvelle, accompagnés d'un mandat : « le prix de cette nouvelle : 800 frs + 300 frs pour l’article de folklore + 3.000 frs, à valoir sur notre arriéré. Soit, au total : 4.100 frs. Je m’excuse infiniment d’avoir tardé si longtemps à vous régler ces sommes, mais comme je vous le disais, j’ai passé un été très difficile, accablé de soucis et de travaux de tous genres. Je vais maintenant repartir dans d’autres conditions et nos rapports deviendront naturellement beaucoup plus aisés. »

Le 26 septembre il lui envoie un dernier courrier à Parthenay. Comme le lui a expliqué Rogissart, une directive ministérielle a enjoint aux membres de l'Education nationale de rentrer dans leurs foyers, et il doit impérativement libérer l'appartement qu'il occupe à Parthenay : « Je comprends fort bien votre angoisse à l’idée de regagner Nouzonville. Je n’ai eu aucune nouvelle ces derniers temps des Ardennes. L’on me dit que la vie y est dure. En tous cas vous pouvez compter désormais sur moi pour vous aider de toutes les manières. »

Le même jour il lui envoie un mandat de 2 000 francs, à valoir sur le compte de Mervale : « Je vais voir avec la comptabilité où nous en sommes pour cet ouvrage, et je tâcherai de liquider ce compte avant la fin de l’année. »

Il a demandé à Hachette d'envoyer sans délai ses livres à Charleville : « Mervale avait déjà été remis en vente dans les gares, et le résultat n’a pas été mauvais. Quant au Fer et la forêt, ce titre est épuisé dans nos magasins, mais selon une enquête que j’ai fait faire par mes représentants, il en reste encore çà et là dans les librairies. Je crois que nous en récupérerons en fin d’année quelques centaines d’exemplaires. Nous les recouvrirons, et nous procéderons sans doute à un nouveau tirage au printemps si d’ici là j’arrive, comme je l’espère, à résoudre toutes les difficultés pour le papier. »

Rogissart est homme de principes et il a veillé, avant de quitter Parthenay, à ce que son pourvoyeur habituel reste attentif aux demandes de l'éditeur : « Je vous remercie de ce que vous me dites au sujet du ravitailleur : mettez-moi en rapport avec lui dès que vous le pourrez, car l’hiver s’annonce difficile à Paris aussi. »

Dans le témoignage qu'il a donné à La Grive pour son numéro d'hommage à Rogissart, en 1962, Charles Braibant écrit qu'en 1941 il eut encore « le plaisir de plaider pour lui devant le jury du prix Sully » et qu'il le lui fit obtenir.

De quoi s'agissait-il ? Depuis l'été 1940 le gouvernement Pétain prônait, dans son programme de Révolution Nationale, le retour à la terre, et différents organismes officiels furent chargés de concilier cette politique avec l'embrigadement de la jeunesse, dans l'esprit des chantiers de jeunesse de La Porte du Theil. Des prix de toutes sortes furent ainsi créés, certains placés sous le patronage de Sully.

C'est la Corporation paysanne qui assura, le 23 juillet 1942, l'organisation du premier prix annuel littéraire « Sully - Olivier de Serres », à l'initiative du ministre de l'Agriculture, Jacques Le Roy Ladurie. Annoncé avec force publicité dans la presse de province et placé sous les auspices de la Société des gens de lettres, ce concours doté d'un prix de  20 000 francs était destiné « à stimuler la littérature ruraliste sous toutes ses formes et à récompenser les œuvres
littéraires consacrées à la vie paysanne »
. En raison des circonstances, le prix pourra être attribué en 1942 « à un ouvrage publié dans les deux dernières années, c'est-à-dire depuis le 1er octobre 1940 ».

Or le 26 décembre Robert Denoël avait écrit à un écrivain de sa maison « qu’il va se décerner en Zone libre un prix " Sully ", qui semble avoir été créé pour vous. ». Il ne s'agissait pas de Rogissart mais de Jean Proal, qui vivait alors dans le Comtat Venaissin et dont Denoël venait de publier Les Arnaud, un roman qui dépeint la vie dans un village de haute montagne.

A ma connaissance, ni Proal ni Rogissart ne reçurent ce prix, qui fut décerné à Marie-Madeleine Martin pour Aspects de la Renaissance française sous Henri IV. L'affirmation de Braibant est-elle fausse, se trompe-t-il d'année ?

 

1942

 

Dès le 28 janvier Denoël règle avec Rogissart la plupart de ses affaires impayées : « Voici vos comptes. Ils sont encore très largement créditeurs, comme vous pourrez le voir. Aussi, j’ai décidé pour en finir, de vous envoyer des mensualités de 4.000 frs. Dites-moi si ce mode de paiement vous convient. Je vous envoie votre premier mandat à la fin du mois. Vous serez peut-être étonné comme moi des retours signalés par Hachette.

Ces retours sont malheureusement réels et contrôlés, mais Hachette se propose de faire une remise en vente de tous les retours de Mervale contrôlés. Quant au Fer et la forêt, nous en avons récupéré quelques uns dernièrement et nous allons recouvrir ceux qui se trouvent chez Hachette. De la sorte, si les libraires de Charleville en désirent, dites-leur d’envoyer immédiatement leurs commandes. Nous pouvons fournir. Nous en avons déjà placé quelques uns à Paris et les représentants ont ordre de pousser la vente. »

Il s'informe aussi de l'état d'avancement du Temps des cerises, deuxième tome des Mamert : « J’espère bien qu’au printemps vous pourrez achever votre second volume et que nous pourrons paraître en été. Dites-moi où en sont vos travaux. »

Le 6 février Denoël écrit qu'il a renoncé à l'idée d'une édition populaire de Mervale, telle qu'il l'avait proposée en novembre 1940 : « Je crois que petit à petit nous arriverons à vendre les retours et cela d’autant plus facilement que vous nous donnerez de nouveaux ouvrages. » Il est heureux d'apprendre que la rédaction des « Semailles » avance bien : « Je l’ai annoncé hier à la Radio. C’est une publicité préalable qui n’est pas inutile. »

Rogissart a rencontré Denoël à Paris et lui a soumis le manuscrit de son roman, dont ils ont beaucoup discuté. Le 15 avril l'écrivain écrit à Emile Faynot qu'il a reçu de son éditeur « une appréciation très élogieuse du Temps des cerises, en même temps qu'une série d'aperçus techniques. Je dois évidemment en tenir compte. Entre autres, il désirerait un peu plus de folklore. »

Il met alors à contribution son ami ardennais pour ce qui concerne les costumes et l'ameublement bourgeois en Ardenne vers 1880. Faynot ne se fait pas prier et, le 21 avril, Rogissart le remercie des notes de folklore qu'il lui a envoyées : « Tout cela va donner à ce roman que Denoël estime déjà " excellent ", je ne sais quelle superexcellence. »

En septembre Rogissart dépose rue Amélie le manuscrit de son roman. Denoël, qui était absent, lui écrit, le 1er octobre, qu'il le préviendra quelques jours à l'avance de la sortie du livre, « mais vous pouvez compter déjà sur la publication dans les tout premiers jours de novembre. » L'écrivain, qui sait payer de sa personne, a fait le tour des librairies de Charleville : « Nous avons déjà reçu une commande de 200 exemplaires qui sera honorée. » Quant à Denoël, il a reçu l'autorisation de tirer l'ouvrage à 10 000 exemplaires : « Je ne crois pas que nous pourrons aller plus loin, faute de papier. Mais c’est déjà en cette période difficile un tirage très honorable. »

 

   ,

En novembre Rogissart se rend à Paris pour y signer le service de presse de son livre : « Je suis allé trois jours à Paris, ai vu Denoël, qui m'a bien hébergé », écrit-il le 26 novembre à Faynot. Comme Le Fer et la forêt, deux ans plus tôt, Le Temps des cerises a bénéficié du soutien de la Sélection Sequana qui a souscrit auprès de l'éditeur à un tirage supplémentaire de 2 700 exemplaires sous couverture spéciale.

1943

Le 16 septembre, Rogissart écrit à Emile Faynot : « J'ai expédié à Denoël Les Semailles et j'en attends l'impression (non du bouquin, mais de l'Editeur) ».

1944

En janvier le beau-père de Rogissart, d'origine juive, est arrêté, emprisonné à Drancy puis déporté en Allemagne. Le mois suivant Rogissart expédie à Denoël le manuscrit « revu et augmenté » des Semailles, que l'éditeur se propose de publier en mai.

Le 7 mars Rogissart écrit à Emile Faynot qu'il a reçu une longue réponse de Robert Denoël. L'éditeur accepte Les Semailles « dans sa version seconde, enrichie, corrigée, truffée de poésie, et d'humanité » : « il trouve cette version excellente en tous points, ce qui de sa part n'est pas un mince compliment, attendu qu'il lit avec une attention aiguë les manuscrits qu'il pense en valoir la peine. » Denoël a même ajouté : « De tous vos romans, celui-là me paraît le plus accompli ».

Le 27 avril il annonce à Faynot qu'il termine la correction des épreuves des Semailles, « parties de Paris depuis 8 jours et seulement arrivées à Joigny hier. Cela va faire un beau gros bouquin. » Le 12 juillet les ultimes épreuves sont chez lui mais, le 29, Rogissart est arrêté sur dénonciation par la Gestapo en raison de relations supposées avec des maquisards, et emprisonné à Charleville. Il restera à la prison de la place Carnot jusqu'au 12 août.

Denoël n'en sera prévenu qu'en septembre, alors qu'il se trouve lui-même dans une situation précaire : « Je suis ravi de vous savoir enfin hors de danger. Un de vos amis m’avait informé de votre arrestation et je craignais le pire. Vous voilà délivré de toutes les façons et prêt au travail. » [20 septembre 1944].

Il est forcé de parler de sa propre affaire : « Je me débats actuellement dans les histoires d’épuration. On me reproche certains livres à succès et mon succès tout court. Mais je pense m’en tirer sans de trop graves dommages. »

On ne connaît pas les termes de la lettre de Rogissart, dont la femme est alors menacée d'arrestation, mais celle que lui envoie Denoël, le 31 octobre, montre que l'écrivain lui a été favorable : « Votre lettre m’a touché de la manière la plus sensible. Elle arrivait au moment où j’avais besoin d’un témoignage d’amitié solide comme la vôtre. La vie très retirée que je mène actuellement, l’éloignement où je me trouve de mon travail, de ma femme, de mon enfant, tout cela me peine. [...] Peut-être, si je passais en jugement, vous demanderais-je de venir témoigner en ma faveur. Je crois ou plutôt j’espère que j’échapperai à cette mesure. Mais enfin, je retiens votre généreuse proposition pour le cas où elle pourrait m’être utile. »

La maison Denoël est administrée, depuis le 20 octobre, par Maximilien Vox, « un homme fort convenable », écrit Denoël : « Peut-être Les Semailles paraîtront-elles avant la fin de l’année : ce n’est qu’une question de papier. Les imprimeries tournent à nouveau. Mais il faut, en outre, pour un lancement que les transports aient repris d’une manière à peu près normale. Et cela semble encore lointain. » Les Semailles paraîtra en effet à la mi-décembre, au moment de l'offensive von Rundstedt dans les Ardennes.

Malgré sa position inconfortable, Denoël reste un éditeur attentif : « Je me réjouis de lire bientôt " La Moisson ". Avec ce dernier volume, vous aurez achevé une œuvre de grande classe, qui restera, j’en suis certain, à la fois comme une suite romanesque, d’une ampleur et d’une force peu communes, mais encore comme une " geste " ardennaise et ouvrière, sans précédent dans nos lettres. »

1945

 

Le 28 janvier Rogissart écrit à Emile Faynot : « Les Semailles se vendent bien. [...] J'ai fait partir La Moisson pour Paris. On s'en montre " emballé ". Ce on n'est pas Denoël, devenu je ne sais qui, niché je ne sais où. Mais c'est un on comme vous, lettré, et propice. » Rogissart ignore comment fonctionne sa maison d'édition depuis l'éviction de son patron mais, qui que soit celui qui se dit « emballé », rue Amélie (probablement Guy Tosi), c'est bien Denoël qui, en sous-main, la dirige, avec un administrateur provisoire qui n'a aucun pouvoir de décision dans le choix des manuscrits. Comme le lui écrit Denoël, le 3 août 1945, à propos de Moissons : « Naturellement votre manuscrit me sera communiqué. » Le 2 décembre l'éditeur est assassiné à Paris.

Le 26 décembre Rogissart écrit à Emile Faynot : « Question littéraire : la mort tragique de Robert Denoël va vraisemblablement me priver d'un éditeur, et surtout d'un excellent conseiller. Je vais donc aller à Paris vendredi et samedi prochains, et j'aurai une entrevue avec René Julliard, directeur des Editions Sequana qui m'avait spontanément sélectionné Les Mamert en 1940 et grâce à qui j'avais pu les voir publier. J'emporte avec moi le double manuscrit des Moissons, afin de voir s'il l'agréera dans sa forme épurée. »

 

1946

 

Ce n'est pas Julliard qui éditera Moissons mais bien Denoël : « On m'imprime enfin Moissons à Charleville, mais à tirage trop réduit », écrit Rogissart à Faynot, le 19 février. Ses successeurs n'ont pas l'autorité de Robert Denoël et l'impression va traîner jusqu'en juillet. C'est l'écrivain qui finira par prendre l'affaire en main : « Tout finit par arriver, même Les Moissons. J'ai tant tiré l'oreille à Anciaux que c'est tout de même tiré. » [lettre au même, 23 juillet].

Jean Rogissart a bien vu que son éditeur était aussi un irremplaçable conseiller littéraire et que sa disparition allait précipiter la chute de la maison Denoël, à présent dirigée par des fonctionnaires comme Maximilien Vox, ou par des héritiers contestés comme Jeanne Loviton.

Dès le 30 septembre il se plaint de ses successeurs à Emile Faynot : « La maison Denoël m'ennuie et me déçoit. Selon leurs lettres, ils auraient mal vendu Semailles, ce qui m'incite à ne pas trop me hâter pour Eteules [...] Sauf quelques heureux auteurs, ex. Marcel Aymé, aimés du public, les autres doivent leur faveur à je ne sais quelle réclame. Or, Denoël mort, je suis privé de protecteur. Et je songe à me délier d'avec eux, à regret d'ailleurs. »

 

 

Le 15 octobre - plus de deux mois après la fin de l'impression - Rogissart écrit à Faynot : « Vous possédez - enfin - Moissons et, plus heureux que moi, vous pouvez le lire dans le texte ne varietur. Moi, je l'attends, sans le voir venir. Ça viendra sans doute... »

1947

 

Le 15 janvier Rogissart se dit à nouveau déçu par son éditeur : « J'ai éprouvé pour mes étrennes une grosse déception. J'ai en effet reçu mon décompte de chez Denoël pour Moissons. Je crois bien que seuls les Ardennais m'ont acheté, et cette déception qui se chiffre par une perte financière [...] me contriste et me coupe tout enthousiasme, enthousiasme sans lequel il n'est ni amour ni conception. Je vois d'autre part rééditer des ouvrages de la même firme, ouvrages que pour ma part je trouve d'une singulière banalité, et je me demande ce qui peut bien déplaire dans les Mamert et d'eux détourner le lecteur... D'ailleurs, personne ne parle de ces Moissons. Il faudrait relancer les critiques. »

Il est aussi préoccupé par La Cense aux Rougnes : « je verrai chez qui l'éditer. D'ores et déjà avant toute lecture, Denoël la refuse. Voyez combien mes actions sont en baisse. Si je ne m'obtiens pas de zélateur, je suis bon pour le mutisme. »

On ne sait quand ni à qui Rogissart a proposé cet ouvrage rue Amélie, où plus rien ne s'édite sans l' « imprimatur » de la despotique directrice, Jeanne Loviton, qui ne jure que par Cendrars, Miller ou Malaparte, son amant du jour, et qui, quelques mois plus tard, va solder au dixième de leur prix de vente la plupart des ouvrages édités par Robert Denoël, son amant d'avant. Aucun livre de Jean Rogissart ne figurera parmi ces soldes.

 

1948

 

La Cense aux Rougnes est publié par la Société des Ecrivains Ardennais avec des illustrations de Bonaventure Fieullien. Le 12 novembre, Guy Tosi, directeur littéraire chez Denoël, écrit à Rogissart : « La Cense aux rougnes que j’ai enfin pu lire est un petit chef-d’œuvre : c’est nerveux, direct, nuancé. Il y a là-dedans cinquante morceaux d’anthologie. Le style est sans bavure et le récit se déroule avec une maîtrise qui m’enchante. Je vous le dis en toute sincérité. Je regrette de ne pas l’avoir lu ou de l’avoir mal lu à l’état de manuscrit. J’aurais beaucoup insisté pour qu’on le prenne ici, malgré son petit volume. »

 

    

 

C'est donc Tosi, le lecteur falot engagé en 1943 par Denoël et promu directeur littéraire rue Amélie par la grâce de sa maîtresse-héritière, Jeanne Loviton, qui a refusé l'ouvrage après l'avoir « mal lu à l'état de manuscrit ».

Et c'est ce même Tosi qui se lance alors dans une critique détaillée de Lune d'avril, qui ne lui paraît pas « présenter les mêmes qualités de forme et de contenu » que La Cense aux Rougnes : « J’avoue, Mon Cher Rogissart, que je n’ose répondre de " La Lune d’avril " dans la situation actuelle de la librairie et de l’édition. »

Tosi parle de la situation actuelle de la maison d'édition qui l'emploie : pendant deux ans, elle va décourager les auteurs qui avaient fait confiance à son créateur. La maison Denoël n'est plus qu'une coquille vide, tout juste bonne à être revendue à un concurrent. Ce sera chose faite en octobre 1951.

Le 17 juin 1949 les Editions Denoël adressent à Rogissart un courrier qui scelle leur séparation : pour diminuer l'encombrement de ses magasins, l'éditeur se propose de pilonner un certain nombre de volumes dont la vente a fortement diminué. C'est le cas de Moissons dont il reste 7 163 exemplaires. Certes l'auteur a la possibilité de racheter ces invendus aux conditions prévues à son contrat, mais il ne le fera pas, et le stock finira au pilon.

 

 

Dans une conférence Rogissart a manifesté son ressentiment vis-à-vis des successeurs de Robert Denoël, qui ne l'ont pas soutenu : « La maison en proie aux luttes intestines, mise sous séquestre, pillée, vouée à des administrateurs rapaces, me fut dès lors à peu près fermée. Je n'y trouvai plus l'homme qui savait éditer [...] ce qu'il jugeait digne de sa firme, conforme à ses idées littéraires ; les malheurs d'un chef d'entreprise ont parfois de fâcheuses répercussions sur ses relations. Ce fut mon cas. Moissons, mal soutenu, sans critiques, se vendit moins bien que ses aînés. Le refus de la maison de les rééditer, malgré mes demandes et en dépit d'une saine tradition commerciale, a fait que, pour se procurer des fonds, acheter du papier, éditer des best-sellers, les invendus furent mis au pilon. »

Rogissart voit très bien ce qui s'est passé dans cette maison d'édition dont l'âme et le talent avaient disparu avec son fondateur. Des conditions d'édition désastreuses, un manque de publicité flagrant, avaient voué ce roman à une mévente certaine.

Curieusement Rogissart, qui avait chargé son ami André Dhôtel de lui trouver un nouvel éditeur, propose encore, en 1955, un volume des Mamert chez Denoël, celui des Retranchés, dont Camille Belliard vient de publier à L'Amitié par le Livre une édition illustrée par Pierre Rogissart, son fils. En réalité l'édition Denoël, qui paraît en 1956, n'est qu'une recouvrure de l'édition Belliard, et c'est le dernier ouvrage de Rogissart qui paraîtra rue Amélie : l'écrivain publiera désormais chez Fayard, mais sans grand succès.

Il est advenu à Jean Rogissart ce qui s'est passé pour plusieurs auteurs lancés et soutenus par Robert Denoël. Comme l'ont déclaré ensuite Pierre Albert-Birot ou Jean Proal, par exemple, sa disparition a signifié la leur. Ils n'ont jamais pu se rétablir dans de nouvelles maisons d'édition. Après plusieurs refus chez Fayard, Jean Rogissart en fut réduit à proposer de payer le tirage du Clos des noires présences.

 

      Jean Rogissart, Charles Braibant, Mme Rogissart, Thomas Braun, le 28 mai 1956 à Mézières

Le 28 mai 1956 Jean Rogissart reçoit, en qualité d'homme de lettres, et à l'instigation de Charles Braibant, l'insigne de la Légion d'Honneur : « Je serais mille fois plus heureux d'obtenir un autre grand prix littéraire, comme André Dhôtel. Ça c'est une récompense, et enviable, et unique », écrivait-il, le 8 février à Emile Faynot, après en avoir reçu la nouvelle officielle.

 

    

Il avait heureusement noué des relations amicales avec Camille Belliard [1899-1987] qui, en 1930, avait créé L'Amitié par le Livre, une maison d'édition sans but lucratif dont le comité de lecture était composé de membres du corps enseignant : Rogissart en fit partie dès 1939. Fils d'ouvriers agricoles, instituteur établi en 1943 à Blainville-sur-Mer, dans la Manche, ce philosophe laïc et pacifiste aux allures de mage lui édita cinq ouvrages entre 1943 et 1961, dont deux volumes des Mamert. Le dernier, Cellule XIII, parut quatre jours après la mort de Rogissart à Joigny-sur-Meuse, le 11 septembre 1961, des suites d'une affection diabétique qui le minait depuis dix ans.

 

*

Jean Rogissart, dont la geste des Mamert raconte avec talent et probité la vie du petit peuple ardennais entre 1830 et 1945, était socialiste. Sous l'influence d'Aragon il fut même, après la guerre, un chantre du communisme soviétique. Il avait épousé une demoiselle juive dont le père fut déporté en 1944 et qui risqua elle-même d'être arrêtée à cette époque.

En décembre 1937 Denoël édite, en même temps que Mervale, un pamphlet antisémite de Louis-Ferdinand Céline, Bagatelles pour un massacre. En mai 1941 l'éditeur publie des Discours d'Hitler, et il place des contes de Rogissart dans un hebdomadaire antisémite, La Gerbe. L'écrivain ne peut ignorer les publications de son éditeur, qui figurent d'ailleurs en 4e de couverture de ses propres livres. En septembre 1944 Denoël lui apprend qu'il a été écarté de sa maison d'édition pour faits de collaboration.

A aucun moment Rogissart ne critique les choix éditoriaux de Robert Denoël, pas même dans ses lettres à des amis ardennais. Certes il ne publie que des romans mais son « parrain en littérature », Charles Braibant, qui doit aussi sa carrière à Denoël, l'a quitté en 1941 parce qu'il le trouvait « trop collaborateur ». Rogissart pourrait en faire autant et sans doute parviendrait-il à se faire éditer chez Corrêa puisque Braibant y dirige une collection.

Malgré ses déconvenues financières chez Denoël, Rogissart reste indéfectiblement fidèle à son éditeur. En octobre 1944, alors que l'épuration sauvage bat son plein, il lui propose de témoigner en sa faveur, si besoin est. Denoël en est probablement fort surpris car, à la même époque, il a essuyé un refus humiliant de deux auteurs qu'il a hébergés et aidés financièrement durant la guerre, Louis Aragon et Elsa Triolet : « Votre lettre m’a touché de la manière la plus sensible. Elle arrivait au moment où j’avais besoin d’un témoignage d’amitié solide comme la vôtre », lui écrit-il.

C'est d'un autre écrivain régionaliste que l'éditeur reçut un appui amical : Jean Proal, dont il avait publié le premier roman en 1931. Le 3 août 1945 Denoël tenait à lui dire combien son « amitié m’avait été précieuse durant cette année à plus d’un égard pénible. Les quelques contacts que nous avons eus, m’ont beaucoup aidé dans la lutte pénible que j’ai menée. Ce sont des choses que l’on a du plaisir à garder en mémoire. »

Robert Denoël avait publié en quinze ans les livres de plus de deux cents écrivains. Aucun ne lui vint en aide, ne témoigna en sa faveur, tous se tenant alors à une prudente réserve, ou invoquant les termes de leurs contrats pour justifier leur présence malencontreuse dans les catalogues d'un éditeur « collaborationniste ».

Il s'est trouvé deux « écrivains paysans » pour faire exception, s'abstenir de juger, et garder à leur éditeur et mécène la confiance qu'ils avaient placée en lui dès leurs débuts. Demeurer « loin du marécage parisien », comme l'écrivait un peu tard Robert Denoël, telle était la recette pour garder son âme intacte.

En 1962 Armand Lanoux écrivait encore : « Je me souviens de lui avoir dit cela. Il hochait la tête : " Vous avez raison. C'est vrai. J'aurais peut-être dû monter à Paris. Mais je n'ai jamais pu. " Il eut un mouvement fataliste du bras gauche à demi-levé, puis il dit encore : " Je n'aurais pas aimé ". »

 

*

 

Bibliographie sommaire de Jean Rogissart

Intimités. Charleville, Librairie d'Ardenne, 1925  [poésie]

Au chant de la grive et du coq. Mézières, Ed. de la Grive, 1930  [poésie]

Coline, le meunier du Fays. Mézières, S.E.A., 1932 [« Les Cahiers Ardennais », 6]  [roman]

Aux verts fuseaux de la Semoy et de la Meuse. Mézières, Ed. de la Grive, 1934  [poésie ; prix de Pimodan 1936]

Mervale. Mézières, S.E.A., 1937 [« Les Cahiers Ardennais », 12]  [roman]

Mervale. Paris, Denoël, 1937  [roman]

Le Fer et la forêt [Les Mamert, 1830-1870]. Paris, Denoël, 1940  [roman]

Le Temps des cerises [Les Mamert, 1870-1887]. Paris, Denoël, 1942  [roman]

Roc-la-Tour. Querqueville, L'Amitié par le Livre, 1943  [roman pour la jeunesse]

Les Semailles [Les Mamert, 1889-1895]. Paris, Denoël, 1944  [roman]

Les Hauts de Rièzes suivi de Coline. Blainville-sur-Mer, L'Amitié par le Livre, 1945  [roman]

Moissons [Les Mamert, 1894-1914]. Paris, Denoël, 1946  [roman]

L'Occupation et la Libération vues par des écoliers ardennais. Mézières, G. Bouche, 1946  [poésie]

Aux bruits des chaînes et des fers. Mézières, Ed. de la Grive, 1947  [poésie]

La Cense aux rougnes. Saint-Vaast-la-Hougue, L'Amitié par le Livre, 1948  [roman]

La Cense aux rougnes. Joigny-sur-Meuse, S.E.A., 1948 [colllection « La Bruyère »]  [roman]

Le Maquis de Revin. Mézières, G. Bouche, 1946  [poésie]

Lune d'avril. Blainville-sur-Mer, L'Amitié par le Livre, 1951  [roman]

Ardennes. Mézières, Editions A.T.M.O., 1954  [collection « Automobilisme ardennais », 1]  [récit]

Hurtebise aux griottes. Blainville-sur-Mer, L'Amitié par le Livre, 1954  [roman]

De Paris à Samarcande. Paris, Ed. France-U.R.S.S., 1955  [récit de voyage]

Les Retranchés [Les Mamert, 1914-1939]. Blainville-sur-Mer, L'Amitié par le Livre, 1955  [roman]

Les Retranchés [Les Mamert, 1914-1939]. Paris, Denoël, 1956  [recouvrure du précédent]

Le Pays d'André Dhôtel. Charleville, La Grive n° 92, octobre 1956  [discours]

Anna. Paris, Fayard, 1957 [collection « Les Œuvres libres » n° 140]

Passantes d'octobre. Paris, Fayard, 1958  [roman]

Les Grives. Paris, Fayard, 1958 [collection « Les Œuvres libres » n° 152]

L'Orage de la Saint-Jean [Les Mamert, 1939-1943]. Paris, Fayard, 1959  [roman]

« L'Ardenne et son folklore ». 13 feuillets in-4 dact., 1959  [causerie radiophonique, Nancy]

Le Clos des noires présences. Paris, Fayard, 1961  [roman]

Cellule XIII [Les Mamert, 1943-1945]. Blainville-sur-Mer, L'Amitié par le Livre, 1961  [roman]

Psaumes pour la forêt. Vieux-Virton, Ed. de La Dryade, 1961 [collection « Petite Dryade », 17]

Refus d'inhumer suivi de Notre-Dame des brumes. Mézières, S.E.A., 1968 [« Les Cahiers Ardennais », 19]

Le Temps des cerises [Les Mamert, 1870-1887]. Blainville-sur-Mer, L'Amitié par le Livre, 1971  [réédition]

Les Semailles [Les Mamert, 1889-1895]. Blainville-sur-Mer, L'Amitié par le Livre, 1972  [réédition]

Moissons [Les Mamert, 1894-1914]. Blainville-sur-Mer, L'Amitié par le Livre, 1973  [réédition]

Coline, le meunier du Fays [suivi de :] Mervale. Gespunsart, S.E.A., 1984 [collection « Les Classiques ardennais »]

Les Mamert. Charleville-Mézières, Terres Ardennaises, 1984, 2 volumes  [réédition]

Psaumes pour la forêt. Charleville-Mézières, Terres Ardennaises, 1987  [réédition]

Les Romans rustiques. Charleville-Mézières, Terres Ardennaises, 1994, 2 volumes  [réédition]

 

*

Cette notice a été rédigée grâce aux correspondances conservées aux Archives départementales des Ardennes à Charleville-Mézières, et à trois publications consacrées spécialement à Jean Rogissart : le n° 113 de La Grive (janvier-mars 1962), le n° 33 des Amis de l'Ardenne (juillet 2011), et le n° 116 de Terres ardennaises (octobre 2011).

 

*