Robert DenoŽl, éditeur

Marion Delbo

 

Née le 10 février 1901 à Aiguebelle, en Haute-Savoie, Germaine Marie Ernestine dite Marion Delbo fut comédienne sous le nom de Germaine Delbo puis actrice de cinéma sous celui de Marion Delbo.

Au concours du Conservatoire de juillet 1923, où elle paraît dans la catégorie « Comédie », Robert de Flers estime que « Mlle Delbo est une soubrette de franche allure et de verbe joyeux. » [Le Figaro, 5 juillet 1923].

Deux ans plus tard, nouveau concours au même Conservatoire, où Philippe-Emmanuel Glaser trouve que Mlle Delbo (deuxième prix de comédie) « a joué très joliment le rôle de Catarina de La Mégère apprivoisée. C'est une gracieuse et vivante comédienne. » [La Rampe, 5 juillet 1925].

Robert de Flers, présent lui aussi, a ce jugement : « Mlle Delbo, une " mégère apprivoisée " bien en voix et bien en chair, robuste et directe, plus en couleurs qu'en nuances et qui n'apprendra plus rien de ses maîtres. » [Le Figaro, 6 juillet 1925].

En septembre 1928 c'est Germaine Delbo qui tient le premier rôle dans la pièce de Steve Passeur : A quoi penses-tu ? au Théâtre de l'Atelier. La pièce est mal accueillie par la critique mais Paul Souday, qui n'a pas beaucoup aimé Dullin, estime que l'actrice « s'affirme comme une comédienne accomplie » [La Revue de Paris, 1er novembre 1928].

En février 1934 Germaine, qui a changé de prénom, tient un beau rôle dans une pièce de son mari Henri Jeanson, Parole d'honneur : « Mlle Marion Delbo doit être admise parmi les meilleures comédiennes parisiennes », écrit Jean Barreyre, « son jeu est brillant, léger, subtil ; il n'appuie pas, et pourtant il laisse toujours ses empreintes. » [Ric et Rac, 3 février 1934].

Elle apparaît pour la première fois au générique d’un film policier en 1932 dans « Le Jugement de minuit » d’André Charlot et Alexander Esway, dont les dialogues sont dus à Henri Jeanson. La presse de l'époque assure que Marion, qui y tient le rôle principal, montre des qualités dramatiques remarquables.

     La Revue hebdomadaire,  janvier 1933

Pourtant elle va enchaîner durant vingt ans des seconds rôles : dans « Hôtel du libre échange » de Marc Allégret [1934], dans « Joli monde » de René Le Hénaff [1935], dans « Club de femmes » de Jacques Deval [1936], dans « Elles étaient douze femmes » de Georges Lacombe [1940], dans « Soyez les bienvenus » de Jacques de Baroncelli [1942], dans « Tous les chemins mènent à Rome » de Jean Boyer [1948], dans « Julie de Carneilhan » de Jacques Manuel [1949], et dans « Juliette ou la clef des songes » de Marcel Carné [1950].

On la retrouve en 1954 dans la distribution d'une série télévisée : « Le Chevalier de Maison-Rouge » de Maurice Cazeneuve, et dans celle du « Passé d'une femme », autre série du même Cazeneuve en 1963 [29e enquête de « L'Inspecteur Leclerc »].

† †

     

Sur le plan littéraire, elle a publié quatre romans : Monsieur Durey en 1943, Le Soleil était gai en 1957, Côte de grâce en 1959, et Pauline ou le désordre en 1964, tous chez Denoël.

     


    Epouse depuis le 16 juin 1926 d’Henri Jeanson [Paris 6 mars 1900 - Equemauville 6 novembre 1970], scénariste et chroniqueur au Canard enchaîné, elle habitait en 1945 « La Tour de Nézant », une belle demeure à Saint-Brice-sous-Forêt qui avait appartenu naguère à Lise Deharme et qui avait été acquise en 1939 par son mari.

On trouve un portrait d’elle dans le volume de souvenirs de Robert Kanters, A perte de vue, paru en 1981 :

« Je fis connaissance avec plaisir de cette femme vive jusqu'à l'étourderie. Son roman Monsieur Durey avait été bien accueilli du temps de Robert Denoël. Elle avait été une comédienne de boulevard sympathique, la femme d'Henri Jeanson, elle avait connu beaucoup de monde.


    Mais c'était du passé. Elle vivait seule avec sa mère dans une grande maison près de Sarcelles dont elle sous-louait une partie pour vivre. Après avoir laissé traîner les choses longtemps, Jeanson demanda le divorce [...] Jeanson à la sortie du tribunal avait glissé quelques billets à Marion pour qu'elle puisse inviter à dîner les témoins qui venaient de déposer contre lui.


    Mais enfin, Marion était seule et pauvre. Elle s'entichait volontiers de jeunes hommes qui aimaient les garçons, mais à la différence de tant de femmes du monde complaisantes aux amants mais qui ne peuvent s'empêcher d'empoisonner leurs liaisons et leurs vies par des indiscrétions et des potins fielleux (Lise Deharme était maîtresse à ce jeu et y mettait toute sa méchanceté qui était grande), Marion était cordiale et pleine d'amitié, cherchant pour elle-même la consolation du vin et des somnifères.


    Elle me donna d'abord le manuscrit d'un court roman,
Le Soleil était gai qui, sans grande qualité littéraire, était adroit et pouvait avoir du succès [...] Le roman eut un succès modéré, et deux ou trois livres suivants présentèrent les mêmes qualités et le même défaut. Ces petits succès ne suffisaient pas pour arranger la situation matérielle de la pauvre Marion qu'une maladie entraînée peut-être par son goût peu modéré pour le gros rouge emporta assez vite. »  Marion Delbo est morte à Neuilly le 14 juillet 1969.

Marion connaissait Denoël depuis 1942 : « M. Denoël me conseillait beaucoup pour mes écrits, je le voyais de temps en temps, sans aucune régularité », dit-elle, avant qu’il publie, avec quelque succès, son premier roman : Monsieur Durey.

Dans la déposition qu’elle fit, le 15 février 1950, à la police, elle déclare : « Je connais Mme Loviton depuis une vingtaine d’années et, dans le courant de l’année 1943 ou 1944, je ne me rappelle plus exactement, je lui ai fait faire la connaissance de M. Denoël. Avec des amis, dont M. Denoël, nous avons déjeuné chez Mme Loviton. A la suite de ce déjeuner, dans les jours qui ont suivi, M. Denoël m’a fait part qu’il trouvait Mme Loviton très sympathique. »

    Les souvenirs de Marion ne sont pas très précis. Le déjeuner dont elle parle est évoqué par Denoël dans une lettre qu’il envoie à Jeanne Loviton début janvier 1943 : « Vous m’avez promis une visite. Après votre délicieux accueil de l’autre jour, comment hésiterais-je à vous le rappeler ? »

Jeanne Loviton le confirme dans sa déposition du 10 octobre 1946 : « J’ai fait la connaissance de Robert Denoël en janvier 1943. Il fut amené chez moi par notre amie commune Mme Marion Delbo. »

Quelles étaient les relations entre Marion et Denoël ? Elle dit à la police : « J’avais des rapports très amicaux avec M. Denoël mais, toutefois, il ne me tenait pas au courant de ses affaires et j’ignore tout de certaines cessions de parts qu’il possédait dans diverses sociétés. J’ai toujours pensé qu’il avait pas mal gagné d’argent car il avait beaucoup travaillé. »

Sans doute ne la tenait-il pas au courant de ses affaires, mais elle devait savoir qu’il avait en effet gagné « pas mal d’argent », puisque, au moment de la parution de Monsieur Durey, Marion avait pu compter sur son aide matérielle, comme on le lira plus loin.

Quand les relations devinrent plus intimes entre Denoël et Jeanne Loviton, ils cessèrent de voir Marion Delbo aussi régulièrement qu’avant. Elle dit à la police : « Je voyais assez souvent Mme Loviton mais, à partir du moment où elle a connu Denoël, elle a espacé nos relations, je ne sais pour quelle raison. Il est vrai qu’elle était moins seule, puisqu’elle connaissait M. Denoël. »

C’est, apparemment, Marion qui renoue avec Denoël au cours du mois de juillet 1945 : « J’ai déjeuné hier avec Marion qui voulait me consulter au sujet de Monsieur Durey pris au cinéma. Elle est en grand progrès, presque propre, sans démonstrations hystériques, assez grossie mais nettement mieux équilibrée. Elle m’a menacé d’un livre de nouvelles », écrit-il à Jeanne.

Il faudra attendre quelques mois avant que la « menace » se précise : « J’avais terminé un recueil de nouvelles et je voulais consulter Denoël. C’est la raison pour laquelle je l’ai invité à déjeuner avec Mme Loviton, le dimanche 2 décembre 1945, dans ma propriété de Saint-Brice », dit-elle aux policiers.

    On trouvera dans la rubrique Assassinat le détail de la journée du 2 décembre 1945 passée par Denoël et Jeanne Loviton chez Marion Delbo, en compagnie des époux Baron et de Claude Rostand.

La Tour de Nézant à Saint-Brice-sous-Forêt  en 2008  (photo François Carcassonne)

Lorsque l’inspecteur Ducourthial interroge Jeanne Loviton, la nuit même du meurtre, il est informé du nom de Marion puisqu’elle lui déclare : «Nous avons déjeuné ensemble chez des amis communs à Saint-Brice (S.O.) et très exactement chez Mme Marion Delbo (épouse de M. Henri Jeanson), dont le numéro de téléphone est ‘14' à Saint-Brice. »

Malgré cela, Ducourthial n’interrogera jamais l’hôtesse de Denoël. Il faudra attendre la troisième enquête de police pour que l’inspecteur Voges prenne sa déposition, le 15 février 1950.

Ce témoignage tardif était important pour la partie civile car Marion apportait une précision que n’avaient pu donner ses invités : « Vers 17 heures ou 18 heures, j’ai proposé à M. Denoël de rester dîner, il a accepté mais m’a demandé de consulter Mme Loviton. Je me suis rendue auprès de cette dernière, qui a accepté également, mais dix minutes environ après, elle est revenue vers moi, me disant qu’il ne leur était pas possible de rester dîner car, disait-elle, ils devaient rejoindre un ami puis se rendre au Théâtre Agnès Capri. J’ai insisté, lui proposant de téléphoner à cet ami ou à cette amie mais elle a refusé, disant qu’on ne pouvait le ou la prévenir, qu’il était impossible de joindre cette personne, qu’il fallait à tout prix se rendre au théâtre. »

    Charles Baron déclara à la police, le 16 février 1950 : « Je me rappelle parfaitement qu’ils devaient, pour une raison quelconque, passer chez eux avant de se rendre au théâtre. Peut-être était-ce pour se changer ou prendre les places déposées chez eux. On pouvait supposer en raison de leur hâte, de leur rapidité, qu’ils avaient quelque chose à faire ou quelqu’un à rencontrer entre le moment où ils me quittaient et le moment où ils devaient arriver au théâtre. Je me rappelle parfaitement que M. Denoël ou Mme Jean Voilier ont été appelés au téléphone chez Mme Marion Delbo. Le téléphone est au rez-de-chaussée mais j’ignore tout de cet appel téléphonique. »

Mme Baron, qui ne se souvenait pas de ce coup de téléphone, dit : « je me rappelle fort bien que Mme Loviton a déclaré qu’elle devait, ainsi que M. Denoël, assister à une première dans un théâtre dont je ne me rappelle pas le nom. Elle a ajouté qu’ils devaient retrouver des ‘amis’ qui devaient, eux aussi, assister à cette première. Elle disait craindre d’être en retard, ajoutant qu’elle devait passer chez elle pour se changer ».

Elle dit encore : « En ce qui concerne les amis que M. Denoël et Mme Loviton devaient retrouver dans la soirée, je me rappelle que Mme Loviton en a parlé chez Mme Jeanson, mais je n’ai aucun souvenir qu’elle en ait à nouveau parlé dans la voiture lors du voyage de retour. Je crois que le lieu de rendez-vous était le théâtre, mais je n’en suis pas certaine. Etait-ce pour dîner et aller au théâtre ensuite, je ne puis dire. »

Si l’on compare ces témoignages, qui se complètent, il s’avère qu’entre 17 et 18 heures, Marion Delbo a invité ses hôtes à dîner, que Denoël et son amie ont accepté, avant que Jeanne Loviton, dix minutes plus tard, se ravise en invoquant un rendez-vous avec un ami puis un spectacle au Théâtre de la Gaîté à Montparnasse.

    Ce changement de programme serait donc consécutif à l’appel téléphonique reçu peu avant, mais seul Charles Baron se souvenait de cet appel. Marion Delbo dit aux policiers : « Je ne me souviens pas si M. Denoël a reçu un appel téléphonique pendant le temps où il est resté chez moi. Je ne me rappelle pas non plus lui avoir indiqué l’endroit où est placé le téléphone. Il est possible, mais j’en doute, qu’il ait demandé une communication. Il en est de même pour Mme Loviton. »

Le 15 janvier 1950, l’inspecteur Voges interrogea Jeanne Loviton à ce sujet :

Demande : « Mme Jeanson et Mme Baron ont déclaré que vous aviez dit devoir, en outre, retrouver un ou des amis, avant de vous rendre au théâtre ? »


    Réponse : « Il est possible que j’ai dit cela uniquement pour pouvoir m’en aller. »


    Demande : « Vous aviez déjà l’excuse du théâtre ? »


    Réponse : « Le théâtre était trop tard, je voulais sans doute partir tout de suite. Il était tard, il faisait nuit, il brouillassait et j’étais très fatiguée. En outre nous étions chez Mme Jeanson depuis 13 heures. »


    Demande : « Qui vous a appelé ou qui a appelé M. Denoël au téléphone lorsque vous étiez chez Mme Jeanson? »


    Réponse : « A ma connaissance, personne au monde ne savait que nous étions à Saint-Brice. En tout cas je n’ai pas été appelée personnellement au téléphone. »

Dans le rapport qu’il rédige un peu plus tard, le policier écrit : « Il faudrait admettre dans ce cas qu’elle n’avait pu convaincre son ami de rester ou bien que ce retard était voulu et correspondait à une obligation contractée par elle ou son ami et dont l’heure pouvait être la même que celle fixée pour le théâtre, c’est-à-dire 21 heures.
Les témoignages qui précèdent peuvent conduire à cette déduction et permettre de supposer que M. Denoël pouvait avoir rendez-vous avec quelqu’un sur le parcours ou sur les lieux mêmes du drame.


    Le changement d’attitude dont paraît avoir fait preuve Mme Loviton chez son hôtesse Mme Marion Delbo, surtout si l’on place le coup de téléphone entre son acceptation et son refus de rester à dîner viendrait confirmer cette hypothèse, qu’un autre point jusqu’à ce jour inexpliqué viendrait encore renforcer, le détour fait par Denoël pour se rendre de la rue de l’Assomption à la rue de la Gaîté en passant par le boulevard des Invalides, alors que différentes voies aussi praticables et plus directes pouvaient le conduire à cette destination. »


    Voges et son équipe se sont livrés à des vérifications qu’aurait pu faire avec succès Ducourthial en 1946, s’il y avait pensé :

1°  auprès du central téléphonique " Jasmin " « en vue de savoir si Mme Loviton s’était fait inscrire au service des abonnés absents le dimanche 2 décembre 1945 comme, paraît-il, elle en avait l’habitude lorsqu’elle s’absentait le dimanche, et le cas échéant, recueillir le nom ou le numéro des abonnés qui avaient pu l’appeler à cette date. »

2°  au bureau de poste de Saint-Brice, « au cas où M. Denoël ou Mme Loviton auraient téléphoné de chez Mme Marion Delbo ».

3°  au Centre de la comptabilité générale des P.T.T., 18 boulevard de Vaugirard, « dans le but d’obtenir le relevé des communications téléphoniques du mois de décembre 1945, de certains abonnés en vue de nous assurer si, sur leur relevé, nous pouvions retrouver un appel pour Saint-Brice. »

Malheureusement ces vérifications, venues trop tard, « étaient vouées d’avance à un échec et n’ont donné aucun résultat : d’une part, les relevés sont remis à chaque abonné à la fin du mois, et d’autre part les archives de cette administration remontant à 1945 ont été envoyées au pilon depuis longtemps. »

    Dans sa déclaration Marion Delbo explique comment elle a appris la nouvelle de la mort de Robert Denoël, le lundi matin 3 décembre 1945, à 8 heures 30 : « Mme Yvonne Dornès, amie de Mme Loviton, m’a téléphoné et m’a dit : " Hier soir en te quittant, Robert Denoël a eu un accident très grave. Denoël a eu un pneu crevé, il pleuvait un peu, Jeanne ne voulait pas rester sur le trottoir, ils se trouvaient en retard, elle est allée chercher un taxi au commissariat de police et quand elle est revenue dans le taxi elle a trouvé Denoël étendu par terre, blessé. "

Par la suite elle m’a avoué qu’il était mort et qu’il se trouvait à la morgue. Mme Dornès ne m’a pas dit qu’il s’agissait d’un crime et sur le moment j’ai cru que Denoël avait été victime d’un accident de voiture. Ce n’est que par la lecture des journaux que j’ai appris ce qui s’était passé. »

Elle a ensuite tenté d’appeler Jeanne Loviton au téléphone « mais je n’ai jamais pu l’avoir à l’appareil. C’est Mme Dornès, ou une infirmière, ou une femme de chambre qui me répondait, en me faisant connaître que Mme Loviton était sous le coup d’un choc nerveux et ne pouvait me répondre ».

Dans le courrier qu’il a adressé, le 24 mars 1950, au juge Gollety, Armand Rozelaar, qui qualifie l’audition tardive de Marion Delbo de « très importante » et considère qu’elle a apporté « des renseignements particulièrement précieux », s’interroge à propos de l’invitation à dîner : comment expliquer que Denoël et Jeanne Loviton acceptent tout d’abord cette invitation, alors qu’ils ont retenu la veille dans une agence deux places de théâtre pour ce dimanche à 21 heures ?

C’est sans doute qu’il n’est pas indispensable d’assister à ce spectacle ce soir-là, même si l’on a réservé des places, puisque « Zig-Zag » tient l’affiche depuis deux mois. Si Mme Loviton change d’avis ensuite, ce ne peut être qu’en raison de l’appel téléphonique survenu entre-temps.

Marion lui a alors proposé d’appeler cet ami qu’elle et Denoël devaient rencontrer avant de se rendre au théâtre, mais elle a refusé, « disant qu’on ne pouvait le ou la prévenir, qu’il était impossible de joindre cette personne, qu’il fallait à tout prix se rendre au théâtre. »

L’avocat s’interroge ensuite sur l’étrange attitude d’Yvonne Dornès, qui parle au téléphone d’un accident grave survenu à l’éditeur. Ce n’est qu’ensuite qu’elle apprend à Marion qu’il est mort mais sans dire qu’il s’agit d’un assassinat : « sur le moment j’ai cru que Denoël avait été victime d’un accident de voiture », a dit Marion, qui n’apprendra la vérité qu’en lisant les journaux.

Me Rozelaar relève encore que Marion a gardé un souvenir précis de cette journée tragique puisqu’elle déclare au policier : « Mme Dornès ne m’a pas parlé de ‘ l’ami ’ que M. Denoël et Mme Loviton devaient retrouver le soir même.»

Marion Delbo n’a revu Jeanne Loviton qu’en octobre 1946, mais entre-temps, elle avait reçu d’elle une lettre à recopier et à lui retourner : « Par cette lettre, je manifestais mon contentement de savoir que Mme Loviton était à la tête des Editions Denoël. J’ai fait ce qui m’a été demandé. J’ai su que Mme Loviton avait adressé semblable lettre à beaucoup d’auteurs de la maison Denoël », déclare-t-elle.

« La partie civile connaît ces lettres dont les Tribunaux ont été abreuvés au cours du procès commercial », commente Rozelaar.

Le 26 avril 1950, l’avocat envoie un nouveau courrier au juge Gollety : « Mme Marion Delbo devra d’ailleurs être entendue à nouveau, car elle n’a pas dit tout ce qu’elle sait. »

    Une lettre adressée le 28 avril au juge d’instruction par Armand Rozelaar nous apprend de quoi Marion aurait oublié de parler aux enquêteurs :

« En feuilletant les scellés des documents saisis chez l’agent d’affaires Hagopian, j’ai trouvé une lettre datée du mois d’avril 1946, sur papier à en-tête des Editions Denoël, adressée à M. Hagopian et signée de M. Maximilien Vox. M. Vox parle, dans cette lettre, d’une créance des Editions Denoël sur le couple Jeanson-Delbo, avec affectation hypothécaire.


    J’ai questionné Mme Denoël à ce sujet et elle m’a répondu qu’effectivement, elle se souvenait très bien qu’au moment de la parution de l’un de ses livres en 1943, Mme Marion Delbo avait eu besoin d’argent. M. Denoël lui a prêté alors une certaine somme et il a pris une hypothèque sur la maison de Saint-Brice.


    Sans doute cette créance et cette hypothèque ont-elles été prises au nom de la Société des Editions Denoël. La lettre de Maximilien Vox nous prouve qu’en 1946, cette créance n’avait encore fait l’objet d’aucun remboursement. Il serait intéressant de savoir ce que Mme Loviton, qui gère personnellement la Société depuis 1947, a fait à cet égard. »

La réponse a été apportée au cours d’une confrontation entre Cécile Denoël et Jeanne Loviton, qui eut lieu le même jour dans le cabinet du juge Gollety :

La partie civile : « En prenant la gérance des Editions Denoël, qu’a fait Mme Loviton en ce qui concerne une créance en fait personnelle à Robert Denoël mais en droit attribuée à la Société sur les époux Jeanson-Delbo, avec affectation hypothécaire au profit de la Société sur l’immeuble de Saint-Brice ? »

Le témoin : « La Société Denoël étant, par suite des instances en cours et de la publicité malencontreuse de la partie civile, dans une situation tragique, l’Administration des Domaines s’est employée à recouvrer les créances de la Société, parmi lesquelles celle sur Mme Jeanson, et le remboursement a eu lieu voici peu de temps. »

Apparemment, la partie civile avait d’autres questions à poser à Marion Delbo et à son mari car, dans le dernier courrier qu’adressa Cécile Denoël au président de la Chambre des Mises en accusation de la Cour d’Appel de Paris, le 10 juillet 1950, on peut lire, en conclusion :

« J’ajoute que le dossier a été communiqué au Parquet et qu’une ordonnance de non-lieu est intervenue au moment précis où je demandais l’audition de trois nouveaux témoins. Il s’agissait de Mme Marion Delbo, de M. Henri Jeanson, et de M. Glodek.


    En effet, Mme Marion Delbo, si elle a été entendue par la police, ne l’a jamais été par le Juge d’Instruction et n’a jamais été confrontée avec la partie civile.


    Or, Mme Marion Delbo est un témoin capital. M. Gollety a bien voulu me le dire à plusieurs reprises. C’est en effet chez Marion Delbo que Robert Denoël et Jeanne Loviton se sont connus. C’est chez elle qu’ils déjeunaient le jour du crime. C’est chez elle que l’un ou l’autre ont reçu un coup de téléphone.


    C’est Mme Marion Delbo qui nous révèle que Mme Loviton a adressé des lettres circulaires à tous ses témoins pour leur demander de lui écrire des lettres par lesquelles ces témoins attestaient leur joie de la voir à la tête des Editions Denoël.


    M. Henri Jeanson était à l’époque le mari de Mme Marion Delbo. Et chacun sait que M. Henri Jeanson, qui collabore avec M. Galtier-Boissière à la rédaction du
Dictionnaire des contemporains, est parfaitement informé sur tout ce qui se passe à Paris, dans le monde de la politique, de la littérature et des arts. »

Le 6 juillet, le juge Gollety avait en effet prononcé un non-lieu dans l’instruction criminelle, auquel Cécile Denoël fit immédiatement appel en demandant un complément d’information, considérant la partialité du réquisitoire du procureur général Besson, et les conclusions toutes différentes apportées par le rapport des enquêteurs de la police judiciaire.

Le 28 juillet 1950, la Chambre des Mises en accusation de la Cour d’Appel de Paris confirmait l’ordonnance de non-lieu rendue le 6 juillet par le juge Ferdinand Gollety. Ni Marion Delbo, ni Henri Jeanson, ne furent jamais entendus par le juge d’instruction.