Robert DenoŽl, éditeur

2016

 

Mars

 

Le 25 : Vente par la maison Piasa, rue Rossini, d'un portrait de Jeanne Loviton par Etienne Drian [1885-1961] : c'est un dessin au crayon (480 x 380), non daté mais qui doit remonter aux années Vingt. Il a été adjugé 450 euros.

    

Dans la même vente figurait un dessin d'Orféo Tambouri [1910-1994] représentant sa maison et son jardin, 11 rue de l'Assomption, daté du 21 mai 1973.

Avril

Le 26 : vente aux enchères chez Sotheby's Paris de la collection Dada-Surréalisme faisant partie de l'étonnante bibliothèque privée de R. et B. L. [Régine et Bernard Loliée].

    

Y figure l'édition originale de L'Art et la mort, qu'Antonin Artaud a dédicacée à Cécile Denoël, la femme de l'éditeur. C'est un des 15 premiers sur japon (celui-ci hors commerce) comportant l'eau-forte de Jean de Bosschère en frontispice. L'exemplaire a réalisé 4 000 euros, qui était l'estimation haute de l'expert.

 

Mai

 

Les 12 et 13 : Dispersion de la collection Michel Audiard [1920-1985] à l'Hôtel Drouot. On y trouve, de son auteur fétiche, Voyage au bout de la nuit sur alfa, relié en maroquin noir janséniste par Semet et Plumelle [21 931 €], L'Ecole des cadavres sur Lafuma relié en maroquin par Devauchelle [2 632 €], Les Beaux draps, un des 10 de tête sur Arches relié en maroquin par Devauchelle [3 509 €], Nord sur hollande, tirage de tête [6 015 €].

A cela ne se réduit pas cette collection due à un bibliophile de goût, qui avait réuni les éditions originales des Liaisons dangereuses en reliure d'époque [14 412 €], de la Recherche du temps perdu sur Lafuma (deux exemplaires), des Illuminations [8 772 €], du Rouge et le noir [8 522 €], de La Chartreuse de Parme dédicacée [77 255 €], des 22 volumes des Rougon-Macquart [15 038 €]....

On peut épiloguer à propos de la mise en vente de tous les objets familiers de ce scénariste et dialoguiste talentueux du cinéma français, mais cette seconde mort nous attend tous. Pour ma part, j'ai épinglé un petit accessoire bien connu, estimé 100/150 euros, et qui en a réalisé 3 993, frais inclus. Comme on dit familièrement : « Chapeau, l'artiste ».

 

Le 19 : vente aux enchères à l'Hôtel Drouot où l'on propose deux documents d'inégal intérêt : une photo de Céline due à Cillie Ambor (1933) « dédicacée » à Robert Cayla, le célèbre libraire parisien de la rue Saint-Sulpice, aujourd'hui retraité. Nous appellerons ce document estimé 1 200 à 1 500 euros, une photo « personnalisée ». L'expert a affiché par la suite son prix d'adjudication : 1 300 euros...

Le second est d'une autre portée : c'est une lettre adressée de Sébastopol par Eugène Dabit à ses parents le 17 août 1936, c'est-à-dire le jour même où il doit s'aliter, atteint d'un « typhus » qui l'emportera, quatre jours plus tard. Trois autres lettres et deux télégrammes aux mêmes destinataires composaient ce lot qui eût mérité de prendre place dans les collections de la BnF : il n'a pas trouvé preneur.

 

    

 

Le 31 : Sotheby's Paris met en vente un manuscrit de Paul Valéry : Corona. Ce beau volume relié en maroquin par P.-L. Martin avait appartenu à Jeanne Loviton. Il avait déjà été proposé aux enchères le 27 février 1979 à l'Hôtel Drouot, puis le 11 décembre 2008 chez Christie's France, où on l'estimait 5/7 000 euros, sans trouver preneur. Estimé cete fois 12/18 000 euros, il a été adjugé 15 625 euros.

 

Juin

Le 22 : L'Humanité se fait l'écho des inondations du 31 mai qui ont gravement endommagé le moulin des époux Triolet-Aragon à Saint-Arnoult-en-Yvelines et fait appel aux dons pour couvrir les frais de réparation.

 

Le lendemain, la presse publie une photo désolante de la bibliothèque, qui contient quelque 30 000 ouvrages, dont certains, rangés sur les étagères inférieures, sont déjà perdus. L'humidité menace tous les autres et il importe de les traiter sans délai.

L'Association « Maison Triolet et Aragon » paraît avoir trouvé une solution pratique : Le Parisien du 26 mai 2017 annonce que la propriété a été inscrite aux monuments historiques. Une fois la décision entérinée, tous les frais incomberont désormais à la collectivité. C'est une décision qui peut surprendre car, sur le plan architectural, le moulin ne présente rien d'exceptionnel. L'association a fait valoir l'importance de ce moulin dans l'écriture d'Elsa et d'Aragon, à l'image de l'atelier parisien de Picasso qui n'a aucune particularité architecturale « mais dont la lumière qui y entrait avait influencé ses peintures ».

Le 24, mise en vente à l'Hôtel Drouot d'une photo (170 x 235) représentant Abel Gance et Louis-Ferdinand Céline. Ce tirage argentique date sans doute d'avril ou de mai 1933, après que le réalisateur eût prit une option sur les droits cinématographiques de Voyage au bout de la nuit.

Ce document inédit, estimé 150 à 180 euros, en a réalisé neuf cents, hors frais. L'actrice si attentive à l'écrivain à la mode est Odette Vérité, qui deviendra Mme Sylvie Gance le 7 octobre 1933.

Juillet

 

Le 4 : Gallica entreprend la numérisation de L'Illustré National, un hebdomadaire de Jules Tallandier qui parut entre 1898 et 1923, au moins. Ce doit être un célinien avisé qui s'est chargé du travail car un seul numéro a figuré tout d'abord sur le site de la BnF : le n° 52 où l'on trouve en 4e de couverture le fait d'armes du maréchal des logis Destouches, le 27 octobre 1914 près de Poelkapelle. La mise en ligne des autres numéros se fait progressivement, et en couleurs. On peut regretter que le numéro 52 ait été, on ne sait pourquoi, numérisé en noir et blanc.

    

L'Illustré National, n° 52, [3 novembre 1915], 1ère et 4e de couverture

Le 6 : Dans son numéro spécial du Centenaire, Le Canard enchaîné passe en revue quelques expressions nées dans l'hebdomadaire et aujourd'hui admises dans le langage courant, telle que « bla-bla-bla » :

  Le Canard enchaîné,  6 juillet 2016

Les céliniens savent qu'elle a été forgée dans Bagatelles pour un massacre, où on la trouve à six reprises à la page 265. Paul Gordeaux [1891-1974], journaliste et auteur dramatique, a écrit, en collaboration avec son ami Marcel Espiau [1899-1974], plusieurs pièces à succès au cours des années Trente. Robert Denoël leur a édité Prisonnier de mon cœur, une comédie en trois actes parue en janvier 1938, au même moment que le pamphlet de Céline.

Son ami Pierre Bénard [1901-1946], rédacteur en chef du Canard, l'aura popularisée. C'est une information intéressante, mais qui méritait d'être complétée.

 

Octobre

 

Je fus à Béduer, dans le château acquis en 1939 par Jeanne Loviton, et revendu en 1985 à Roy Brown, un gentilhomme anglais, qui m'y invita durant une semaine. Béduer est sans doute le seul endroit où Jeanne n'ait jamais triché : « je retrouve mon Béduer des rêves que j'y ai tissés », écrivait-elle à Denoël, le 12 juillet 1945. L'endroit est enchanteur, car Béduer n'est pas un château à la mode récente, mais un castel moyenâgeux parfaitement restauré.

    

Ses caves abritèrent des centaines de films anciens appartenant à la Cinémathèque française durant la guerre. Le plancher d'une chambre recelait un coffre placé là en décembre 1945. Il était vide mais ne l'était certainement pas quand Jeanne Loviton l'y dissimula. Qu'avait-il contenu ? Probablement des papiers compromettants, mais le mystère demeure.

Le 27 : Décès du journaliste et écrivain liégeois Jean Jour. En 2006 il avait publié une biographie de Robert Denoël aux Editions Dualpha, qui n'eut pas le succès escompté, faute d'une diffusion efficace. Il était né le 9 avril 1937 dans l'île liégeoise d'Outremeuse, comme Simenon.

        

 

Décembre

 

Le 2 : mise en vente à l'Hôtel Drouot d'un ensemble exceptionnel d'œuvres de Gen Paul. On ne sait s'il s'agit de l'atelier de l'artiste ou d'une collection privée. Il ne s'y trouve guère de livres illustrés mais un dessin original pour Mort à crédit (encre et gouache, 24 x 18 cm), daté 1937 et non retenu pour l'édition de 1942, indique que l'artiste s'est attelé très tôt à l'illustration du roman.

    Dessin pour Mort à crédit, 1937

 

Le 2 : vente aux enchères par la maison Alde d'éditions originales d'auteurs des XIXe et XXe siècles. On y trouve un exemplaire curieux des Nouvelles révélations de l'Etre, une brochure d'Antonin Artaud publiée anonymement chez Denoël en juillet 1937. Celui-ci est somptueusement enrichi d'une dédicace à Paule Thévenin [1918-1993], qui publia après la guerre les Œuvres complètes de l'auteur chez Gallimard. Estimé 2 à 3000 euros, l'exemplaire a réalisé 5 500 euros.

    

 

Le 12 : mise en vente à l'Hôtel Drouot de deux brouillons de lettres de Jean Genet à Me Roland Dumas, son avocat dans le procès qui l'a opposé en 1978 à son ancien éditeur Marc Barbezat [détail dans la présente chronologie, à la date du 25 décembre 1943]. Estimés 1 200/1 500 euros, ils en ont réalisé 1 400.