Robert DenoŽl, éditeur

2013

 

Janvier

 

Mémoire d'étude pour le diplôme de conservateur des bibliothèques dû à Amaury Castel : « Une approche du livre litigieux en bibliothèque : le cas des pamphlets de Louis-Ferdinand Céline » (Université de Lyon). Cet intéressant travail est disponible en ligne.

 

Février

 

Le 2 : mise en vente à Bruxelles de deux pièces « denoéliennes » exceptionnelles provenant de la famille Déome : un des 7 exemplaires de tête sur japon impérial de L'Ane d'or illustré par Jean de Bosschère, premier livre édité par Robert Denoël en 1928. L'exemplaire, superbement relié en maroquin doublé par Georges Cretté, était estimé 1 500 à 2 000 euros. Il en a réalisé 4 400, hors frais.

 

 

 

Le second document est curieux : c'est un portrait de Robert Denoël dessiné vers 1925 par son ami Auguste Mambour [1896-1968]. C'est probablement une esquisse en vue du tableau peint par l'artiste au cours de cette même année.

    

 

Ce fusain existe en deux exemplaires : je possède le second. Il provient de la collection Pierre Aelberts, qui me le vendit en 1982, après l'avoir utilisé en juin 1981 pour illustrer l'opuscule de Robert Poulet : Robert Denoël ou l'Edition à qui perd gagne.

L'exemplaire mis en vente par Jean-Paul Déome, fils du libraire Jean Déome, cousin et amant de Cécile Denoël, me paraît plus « authentique » que le mien. La position de la signature de l'artiste (du même crayon gras que la composition) est plus conforme à sa pratique au cours des années vingt. Après la guerre, Pierre Aelberts soutint financièrement Mambour, en échange d'authentifications de quelques dessins. Mon fusain est incontestablement mambourien mais la signature au crayon semble rapportée. De toutes façons je suis à présent propriétaire des deux.

Le 6, vente aux enchères à Paris par Artcurial de l'atelier de Luc Lafnet [1899-1939], un peintre liégeois ami de Robert Denoël, et dont l'ayant droit refusait depuis trente ans l'accès à des archives dont elle avait hérité. Cette dame « artiste », dont le nom n'est pas cité, avait épousé tardivement un viticulteur bordelais d'origine belge, Robert De Wilde, second époux de la veuve de Lafnet, qui, lui, avait su honorer la mémoire du peintre depuis 1945.

Autoportrait, 1935

L'ensemble de cet atelier, qui représentait quelque 500 pièces, dont certaines exceptionnelles, a été bradé en moins de 100 lots. C'est une honte pour les services culturels de l'Office belge du Tourisme,  somptueusement installés boulevard Saint-Germain et qui, une fois encore, ont brillé par leur absence.

Il s'est trouvé un journaliste belge pour rendre compte de cette liquidation sous le titre : « Succès pour Lafnet à Paris ». Si j'avais dû écrire à propos de ce forfait, j'aurais choisi : « On vient de tuer Luc Lafnet pour la seconde fois, avec la complicité de l'état belge ».

Le  15 : Jérôme Dupuis annonce dans L'Express la mise en chantier, par les Editions Robert Laffont, d'une nouvelle édition des Décombres, « complétée pour l'occasion par une suite de 300 pages largement inédites, écrites à la Libération par l'auteur dans sa cellule de Clairvaux ».

L'Express,  15 février 2013

Le journaliste rappelle que le pamphlet de Rebatet n'a été réédité qu'une seule fois depuis la guerre, en 1976, par Pauvert sous le titre Les Mémoires d'un fasciste, dans une version édulcorée, qui ne comprenait pas le glaçant chapitre intitulé « Le Ghetto ».

L'édition Pauvert avait en effet été amputée par l'auteur d'un long chapitre intitulé Petite méditation sur quelques grands thèmes (dont « Le ghetto » constitue la 3e partie, sur 7) qui occupe les pages 539-664 de l'édition Denoël. Mais Rebatet avait aussi procédé au toilettage de la version primitive (on en trouvera le détail ici) : la nouvelle édition suivra-t-elle la leçon de l'édition de 1942 ou celle, édulcorée, de la réédition de 1976 ?

L'édition Pauvert comportait un second volume intitulé Les Mémoires d'un fasciste. Cette suite aux Décombres avait été rédigée, écrit l'éditeur dans sa préface, à partir de décembre 1970. Son texte n'aurait donc rien de commun avec celui qui est annoncé ici, écrit à la prison de Claivaux où Rebatet fut détenu entre 1947 et 1952.

La nouvelle édition paraîtra dans la collection « Bouquins » dont le directeur, Jean-Luc Barré, écrit : « Nous allons proposer une réédition soigneusement annotée par un historien, qui replacera les choses dans leur époque et pointera les mensonges ou les inexactitudes. Une préface précisera d'ailleurs clairement l'esprit de cette réédition. »

L'historien désigné pour ce travail est une historienne : Bénédicte Vergez-Chaignon, agrégée d'histoire, éditrice et auteur de plusieurs ouvrages sur cette période : Le Docteur Ménétrel, éminence grise et confident du maréchal Pétain (Perrin, 2001), Vichy en prison : les épurés à Fresnes après la Libération (Gallimard, 2006), Les Vichysto-résistants de 1940 à nos jours (Perrin, 2008, prix de l'Académie française), Les Français au quotidien 1939-1949 (Perrin, 2009), Histoire de l'Epuration (Larousse, 2010), Dictionnaire de la France sous l'Occupation (Larousse, 2011, en collaboration avec Eric Alary). Le préfacier n'est pas encore connu (Pierre Assouline a décliné la proposition).

Le 15 : mise en vente à l'Hôtel Drouot d'un pastel de Gen Paul représentant Céline, « dont la technique date manifestement d'après la guerre », selon l'expert. Eric Mazet estime qu'il s'agit d'un faux grossier. L'estimation était de 1 500 à 2 000 euros ; le prix atteint : 1 800 euros.

Le 23 : mise en vente à Bruxelles de documents concernant Raymond Queneau provenant de la collection Claude Rameil [1930-2006], parmi lesquels le tapuscrit de Chêne et chien, ayant appartenu à Jean Hélion, ainsi que des essais pour le frontispice du livre, publié en juillet 1937 par Denoël.

    

Jean Hélion [1904-1987] : projets à l'encre de Chine pour le frontispice de Chêne et chien

 

Mars

 

Le 15 : L'hebdomadaire LIvres-Hebdo consacre son n° 945 à l'aventure éditoriale de Robert Denoël. On n'y apprend rien que nous ne sachions ici, sauf que Pascale Froment confirme son intention de publier sa biographie si demandée par l'intelligentsia parisienne  : « L'histoire d'un éditeur, c'est déjà un projet tentaculaire ; ajoutez à celà l'Occupation, et un crime ! », déclare-t-elle, après avoir assuré au journaliste qu'elle a rencontré la nombreuse famille Denoël : « On ne comprend rien au personnage si l'on ne se plonge pas dans son univers familial ».

A l'époque où elle a entrepris sa biographie, Mme Froment n'avait plus à sa disposition que deux sœurs Denoël, mais elle a eu le privilège de recueillir le témoignage de Robert Denoël, le fils unique de  l'éditeur, qui avait toujours gardé le silence sur cette sombre affaire.

Il n'avait que douze ans quand son père fut assassiné, et c'est donc sa mère qui décida ensuite de la conduite des procès intentés à Jeanne Loviton. Mais il en avait quarante lorsque l'administration du cimetière Montparnasse, après plusieurs mises en demeure restées sans réponse, prit la décision de transférer, le 10 avril 1973,  les restes de son père dans une fosse commune du cimetière de Thiais.

En quinze ans, Pascale Froment, biographe autorisée de l'éditeur, s'est forgé l'image d'un homme « n'ayant jamais vraiment connu le bonheur, et qui a raté sa sortie », déclare-t-elle élégamment.

Le 16 : Décès à Paris de Jean-Pierre Dauphin, né en 1940, initiateur des recherches céliniennes : les collections « Cahiers Céline » (Gallimard), « Textes et documents » (B.L.F.C.), « Calepins de bibliographie » (Minard) lui sont dues. Il était aussi l'auteur d'une monumentale Bibliographie des écrits de Céline (1985) et d'une Bibliographie des articles de presse et des études en langue française consacrés à L.-F. Céline (2011).

J'ai vécu souvent chez lui au cours des années 70. Seule sa mère savait rire, et sa bonne humeur illuminait leur villa d'Enghien, où il se morfondait depuis toujours, on ne sait pourquoi. C’était un perpétuel emmerdé. Chez Gallimard on ne l'aimait guère, toujours à nouer d'incertaines alliances avec d'illusoires alliés, qui lui tournaient ensuite le dos. Il aurait voulu être Paulhan, il finit archiviste. Je l'aimais bien, ce grand malheureux, qui crevait d'amour rentré. Il m'avait trahi en bien des occasions, mais je n’arrivais pas à lui en vouloir définitivement. Il est mort dans une maison de retraite où, seule, sa mère allait le voir, en tâtant les murs car elle était devenue aveugle. Il s’était fâché avec tout le monde, de sorte qu’on ignorait son véritable état de santé, qui était calamiteux. Cela ne l’a pas empêché de mener une recherche rigoureuse sur la bio-bibliographie de Céline, où il fut précurseur.

Il m’a tout appris à ce sujet, comme Pierre Aelberts, jadis, dans le domaine bibliophilique. Quand je les revois, désormais, je les compare à René-Louis Doyon, un grand éditeur fini, lui aussi, dans la solitude.

*  Ce texte iconoclaste m'a valu des courriels indignés de Pascal Fouché, co-auteur de la Bibliographie célinienne évoquée plus haut, et qui s'est institué « porteur du droit moral » du défunt, ce qui doit signifier qu'il veillera à défendre l'intégrité de son œuvre et de son nom. Quant à l'œuvre, je l'ai assez saluée. Pour ce que j'avais à dire librement de l'homme que j'ai connu, bien avant le sieur Fouché, je ne crois pas avoir outrepassé mon droit à la parole, qui n'est pas diffamatoire.

 

Avril

 

Le 12 : Parution dans la Bibliothèque de la Pléiade des « Œuvres autobiographiques complètes » de Blaise Cendrars. Quatre des principaux titres avaient été publiés chez Denoël : L'Homme foudroyé (1945), La Main coupée (1946), Bourlinguer (1948), Le Lotissement du ciel (1949).

 

Le 25 : Article de Nicolas Mouton dans L'Humanité : « Présence d'Elsa Triolet, la femme au secret », où il est question de l'absence des œuvres de l'écrivain dans les bibliothèques publiques, y compris celle d'Argenteuil, qui porte son nom. Il est précédé de ce curieux « chapeau » :

L'Humanité,  25 avril 2013

 

Mai

 

Est-ce l'article paru le 15 mars dans Livres-Hebdo qui donne des démangeaisons de vente à des librairies en ligne, toujours est-il que plusieurs d'entre elles annoncent la parution chez Fayard de la biographie de Robert Denoël par Pascale Froment, avec un numéro d'ISBN fantaisiste : l'essentiel est de s'assurer des commandes au moment de la sortie effective de l'ouvrage :

ViaOuest,  8 mai 2013

Le 25 : Les Années, une revue littéraire numérique, consacre son n° 33 à « l'écrivain de la quinzaine » : Louis-Ferdinand Céline, dont elle retrace la carrière, en rappelant que c'est Eugène Denoël qui eut le mérite de publier son premier roman :

Les Années, 25 mai 2013

Le 25 : la ville de La Châtre rend hommage à Jean de Boschère, à l'occasion du soixantième anniversaire de sa mort, le 17 janvier 1953. Elle y expose jusqu'au 28 juillet, à l'Hôtel de Villaines, plus de 150 documents originaux relatifs à l'artiste.

 

Jean de Bosschere est l'initiateur de la carrière éditoriale de Robert Denoël : L'Ane d'or, qu'il avait illustré en 1923 pour l'éditeur londonien John Lane, fut réédité par Denoël en 1928 à 150 exemplaires : c'était le premier livre publié à l'enseigne : « Robert Denoël, éditeur ».

Denoël lui édita ensuite : Satan l'Obscur [1933], L'Obscur à Paris [1937], et diffusa en 1938 et 1939 sa revue éphémère : Mouches à miel. Pourquoi l'écrivain éprouva-t-il le besoin de modifier l'orthographe de son nom après la guerre ? D'aucuns pensent que c'est pour franciser son patronyme flamand, mais, comme il avait débuté sa carrière à Paris en 1926, on se demande toujours pourquoi il avait attendu vingt ans pour procéder à ce changement.

Le 31 : mise aux enchères à la salle des ventes Alde, rue Rossini à Paris, de deux éditions originales de Céline dédicacées au libraire de Montparnasse, Louis Tschann [1893-1946] : « c'est le libraire qui vend le plus de Voyage », avait déclaré Denoël à Céline, qui s'était ensuite lié d'amitié avec lui.

    

 

Juin

 

Le 14 : mise en vente à l'Hôtel Drouot (Vincent Wapler, expert) de deux éditions originales de Céline dédicacées au pharmacien danois Knud Otterström [1906-1966], provenant de la collection François Marchetti :

   

Le premier volume est un exemplaire hors commerce sur pur fil de Mort à crédit, avec le texte intégral. Le second est un exemplaire sur vélin de Savoie de Scandale aux abysses. Les deux sont reliés par Peter Reinhardt.

 

Juillet

 

Plusieurs librairies en ligne publient un encart annonçant une « bande dessinée » due à Gordon Zola à paraître le 5 septembre : « Qui a tué Robert Denoël ? ». « Gordon Zola » est le pseudonyme d'Erick Mogis, né le 22 août 1964 à Aunay-sur-Odon, dans le Calvados. En 2004 il a créé une maison d'édition spécialisée en littérature humoristique et policière, les Editions du Léopard Masqué.

      

Sur la page d'accueil de son site, cette maison d'édition expose la couverture de l'ouvrage à paraître, dont le titre provisoire est : « Le Père Denoël est-il une ordure ? », et qui n'est aucunement une bande dessinée, comme l'annoncent ces libraires trop pressés d'engranger des commandes, mais un « thriller humoristique » : « Le fond historique est très sérieusement documenté mais j'y greffe une fiction totalement délirante », a déclaré l'auteur à la presse. Entretemps une nouvelle couverture a été mise au point et la date de publication repoussée au 7 novembre.

 

Octobre

 

Le 12 : mise en vente chez Michel Lhomme à Liège d'un exemplaire de La Quinine en thérapeutique estampillé par le « Bureau d'encouragement pour l'emploi de la quinine » d'Amsterdam. Cet exemplaire bien conservé a réalisé 1 000 euros, hors frais.

   

 

Le 16 : mise en vente chez Artcurial d'un exemplaire exceptionnel de Voyage au bout de la nuit : un des 10 exemplaires de tête sur vergé d'Arches portant le n° 1, broché, non coupé, tel que paru. L'estimation de l'expert est de 60 000 à 80 000 euros.

Nous connaissons depuis longtemps le sort réservé à de telles raretés, phagocytées par l'un ou l'autre groupe financier qui les séquestrera le temps d'une plus-value. L'enchère finale n'a plus aucune importance.

Mais on voit d'ici les articles faussement ébahis des journalistes si ce volume dépasse les 100 000 euros : « Ah ce Céline, quel phénomène ! Et le marché de l'art, comme il va ! » Céline devient l'un des plus sûrs baromètres d'un marché complètement déboussolé, où l'argent-roi a tout détraqué depuis trente ans.

Le 18 : « Au terme d'une bataille d'enchères entre huit téléphones », écrit Le Nouvel Observateur, le volume a réalisé 135 000 euros [soit 165 068 euros, avec les frais]. L'expert Jean-Claude Vrain a cru pouvoir déclarer après la vente (et sans doute avant) qu'il s'agissait « très vraisemblablement de l'exemplaire personnel de l'écrivain le plus scandaleux du XXe siècle. Le genre de détail qui, manifestement, a un prix. » La presse a, comme toujours, relayé l'information sans la vérifier, Gazette Drouot  comprise : c'était sans doute l'exemplaire de l'auteur, d'où son prix exceptionnel...

Si Céline avait voulu s'assurer d'un exemplaire de tête, ce n'est pas parmi ceux qui sont numérotés en chiffres arabes et destinés à la vente qu'il l'aurait choisi, mais parmi les dix Arches hors commerce réservés à l'auteur, l'éditeur, et leurs amis, qui sont numérotés en chiffres romains ou nominatifs [on a répertorié jusqu'à présent ceux de Max Dorian, Robert Beckers, Jean Ajalbert, Léon Daudet, Lucien Descaves, Max Descaves].

Il ne l'a pas fait puisqu'il écrit à Robert Denoël, le 24 juillet 1933 : « Je regrette bien de n'avoir pas pris d'Arches du Voyage. Alors il faut m'en réserver 12 de L'Eglise, numérotés. »

 

Novembre

 

Les Editions Gallimard annoncent la parution, le 9 décembre, de la correspondance Jeanne Loviton - Paul Valéry, préfacée par Martine Boivin-Champeaux. Ces « mille et une » lettres furent dispersées le 2 octobre 1982 dans une salle de vente à Monte-Carlo. A cette époque le bruit a couru que la plupart des lots avaient été acquis par le musée Paul Valéry, à Sète, mais il s'avéra ensuite que l'université Keio (Tokyo) en était le véritable acheteur. La date de parution a été reportée au 20 mai, puis au 4 juin, puis au 26 juin 2014.

Le 6 : mise en vente à l'Hôtel Drouot (Jean-Emmanuel Raux, expert) d'une lettre de Céline à Abel Gance datée du 19 mars 1935 : « Je reviens à la vie par la danse et la perspective d'un joli film dans ce sens dont on me parle. Mr Edmond Linval qui te remettra ce joli mot te parlera de ses projets - et lui seul peut rendre je pense ces projets viables et triomphants. »

On y a joint les tapuscrits de « Voyou Paul. Brave Virginie » et « La Naissance d'une fée » (18 pages in-4 chacun), deux ballets qui seront insérés en 1937 dans Bagatelles pour un massacre. Le chorégraphe Edmond Linval était alors premier danseur des Ballets Russes de Monte-Carlo. L'ensemble, estimé 700 à 1 000 euros, en a réalisé 1 600.

Le 6 : Christie's Paris met en vente un lot de trois ouvrages qui intéressent plus par leur provenance que par leur qualité bibliophilique. Il s'agit d'exemplaires ordinaires, avec des couvertures défraîchies ou insolées, de Mort à crédit et d'Apologie de Mort à crédit, et d'un alfa hors commerce de Bagatelles pour un massacre.

Tous proviennent de la bibliothèque de René Laforgue [1894-1962], le psychanalyste qui, avec René Allendy, avait dirigé dès 1931 la prestigieuse « Bibliothèque Psychanalytique » de l'éditeur. Les deux premiers lui sont dédicacés. Bien perspicace sera celui qui décriptera l'envoi de Céline... Eric Mazet propose « Sincère hommage ». Le lot a été adjugé 6 875 euros, frais inclus.

   

 Dans la même vente figure un des 50 exemplaires sur Hollande de L'Ecole des cadavres, massacré par un relieur inconnu. Ce volume relié vers 1950 en demi-basane rouge portait un envoi à Georges France [1911-1993], dit Jojo, créateur en 1935 du « Balajo » décoré par Henri Mahé, directeur du Moulin Rouge en 1951, du Palm Beach de Cannes en 1956... Selon Eric Mazet « Jojo » inspira à Céline le personnage de Cascade dans Guignol's band. Cet exemplaire modeste, estimé 2 000 à 3 000 euros, en a réalisé 3 500.

Le 8 : parution de Le Père Denoël est-il une ordure ? aux Editions du Léopard Démasqué. Je reviendrai ailleurs sur ce roman « historico-déconnant » où Gordon Zola assigne à Jeanne Loviton le rôle assez inattendu de « colmateuse de trou de balle ».

   

Le 14 : vente à l'Hôtel Drouot d'un ensemble de lettres autographes dont une quarantaine de Céline, les premières datées de 1914, les dernières de 1957. La plupart se retrouvent dans la biographie de François Gibault. Seul le pastel de Gen Paul qui figure sur la couverture du catalogue est inconnu du public. Rien d'étonnant à cela : c'est un faux.

 

    

Le 19 : vente à l'Hôtel Drouot d'une lettre surprenante de Jean Cocteau signée « Un de la Rela », que l'expert Guy Martin publie entièrement, sans malheureusement la reproduire et en se gardant de la commenter : « Nous n'ignorons pas que votre femme, dite Didi dans des milieux spéciaux n'est autre que la belle-sœur du traître Luchaire et qu'à l'instar de ce triste sire vous montrez des films obscènes à votre femme et à votre fils. En outre vous entretenez richement un jeune russe blanc du nom de Boris. Prenez garde Mr Baudinière s'intéresse de plus en plus à la S.P.I., et vous aurez sans doute le loisir d'épiloguer sur la fin de l'éditeur Denoël. Lui aussi se vantait de posséder dans son coffre-fort des documents contre Le Pelouse. Que l'aventure du traître Goering vous fasse réfléchir. Le Pelouse vous fera les pieds. Nous en avons assez des dictatures et des trusts. Allez voir la pièce de Mr Giraudoux. Elle vous instruira. C'est, si je ne m'abuse, une pièce à clef sur vos manigances. La cave de Mr Potra y est fidèlement reproduite. Madame Moreno y incarne l'âme des pelousards et vous y verrez où la cupidité ridicule entraîne les mecs tels que vous. »

Si nombre d'allusions restent obscures, on peut néanmoins mettre un nom sur le destinataire de cette lettre très inattendue sous la plume du poète : Henri Filipacchi [1900-1961], le tout puissant chef du service « Librairie » des Messageries Hachette, dont le procès avait eu lieu en cour de justice le 29 novembre 1945 et qui s'était terminé par un classement sans suite, ce qui avait fait grincer quelques dents car il était accusé d'avoir prêté la main à l'établissement de la liste Otto parue en octobre 1940. Notamment celles de Gilbert Baudinière, qui fut le seul éditeur à témoigner contre lui, et dont le procès personnel devait avoir lieu le 3 décembre 1945.

Henri Filipacchi avait épousé Edith Besnard [1908-], dite Didi, fille du peintre Robert Besnard et belle-sœur de Jean Luchaire : sa sœur Françoise [1903-1998] était en effet l'épouse du journaliste. On retrouve les « milieux spéciaux » évoqués par Cocteau dans les mémoires de Daniel Filipacchi, son fils [1928-] : « La dame qui s'occupait de moi petit était devenue femme de ménage dans un bordel » [Ceci n'est pas une autobiographie, 2012].

Ce qui nous intéresse dans ce texte est l'allusion à un mystérieux « Pelouse » à propos duquel Robert Denoël se serait vanté de détenir des « documents ». On en retrouve l'écho dans le témoignage que m'avait transmis en 1976 Arthur Petronio, qui avait rencontré l'éditeur en 1944 : « Robert me confia qu’il détenait dans un coffre-fort, ailleurs que chez lui, des documents très compromettants pour une haute personnalité de la Résistance, et que si on voulait lui faire des ennuis après la guerre, il aurait de quoi clouer le bec à ses adversaires. »

Le fil conducteur de cette lettre est La Folle de Chaillot dont la première eut lieu le 22 décembre 1945 au Théâtre de l'Athénée avec, dans les rôles principaux, Marguerite Moreno (qui a inspiré le personnage central) et Louis Jouvet, pour qui elle a été écrite dès 1942, retravaillée jusqu'en 1944, et dont Giraudoux aurait voulu qu'elle fût jouée le 17 octobre 1945 dans Paris libéré.

Cette pièce en deux actes qui tient du conte écologiste, populiste, anticapitaliste, et prophétique si l'on veut, se déroule d'abord à la terrasse de « Chez Francis », un établissement en bord de Seine, où un petit groupe d'affairistes conspire à forer partout dans Paris à la recherche de pétrole, ce qui détruirait l'harmonie entre ses habitants et la nature alentour. Ces gens-là sont des « mecs » sans métier, des spéculateurs, des financiers sans scrupules prêts à tout pour augmenter leurs dividendes.

La « résistance » à leurs projets est menée par une vieille dame extravagante qui ameute ses amis (un serveur, un chiffonnier, une fille de vestiaire, un jongleur, un mendiant) et organise un guet-apens dans les égoûts où elle convie ces affairistes véreux à visiter de supposés champs pétroliers souterrains, et où elle les enferme pour le compte.

Cette « folle » est une amoureuse de la nature, ce qui explique le mot « pelousard » : elle personnifie le petit peuple révolté par les « manigances » du grand capital. « Le Pelouse », dans l'esprit de Cocteau en décembre 1945 est donc le parti communiste, qui « fera les pieds » à l'homme du trust Hachette, Henri Filipacchi.

C'est une interprétation toute personnelle du document, qui n'engage que moi. Si elle se vérifie, il restera à mettre un nom sur le « pelousard » de Denoël car Cocteau, lui, visait « Le Pelouse » en général.

Le public a été sensible à ce document insolite. Estimé 400 à 600 euros, il en a réalisé 950.

Le 26 : mise en vente chez Sotheby's Paris de trois volumes « céliniens » : un exemplaire de presse de Voyage au bout de la nuit dédicacé à André Breton, un autre des Beaux Draps portant un envoi à Jacques Doriot (non reproduit). Un exemplaire du livre de Maurice Vlaminck, Le Bœuf, publié en 1944 chez Corrêa et dédicacé à Céline.

 

Le Voyage avec envoi à André Breton a réalisé 31 250 euros, frais inclus. L'exemplaire des Beaux Draps dédicacé à Doriot a atteint 5 000 euros. Et Le Bœuf de Céline, 1 875 euros.

Le 26 : mise en vente à l'Hôtel Drouot d'un exemplaire du Moine de M.G. Lewis (Denoël et Steele, 1931) agrémenté d'un bel envoi d'Antonin Artaud à Mme Bernard Steele. Née le 20 août 1902 à Passaïc, dans le New Jersey, Mary Mocknaczski avait épousé Bernard Steele le 26 décembre 1921. Dans cette même vente figurait un exemplaire hors commerce sur alfa de Grabinoulor (1933) portant un envoi à James Joyce.

   

 

Le 28 : vente de la Bibliothèque Dominique de Villepin à l'Hôtel Drouot. Cette magnifique collection contient six documents céliniens de grande qualité, parmi lesquels les éditions originales de A l'agité du bocal (1948, un des 3 premiers sur papier d'Auvergne), et de sa thèse sur Semmelweis (1924) dédicacée à Lucien Descaves. Un exemplaire du service de presse de La Condition humaine (1933) devrait attirer les collectionneurs, tant céliniens que malruciens :

    

Semmelweis a réalisé 42 000 euros, le pamphlet contre Sartre, relié en maroquin janséniste par Patrick Loutrel, a atteint 7 500 euros. La Condition humaine a atteint 46 000 euros : excellent investissement pour son ancien propriétaire, qui l'avait acquis 45 000 francs le 13 juin 1983 lors d'une vente Daniel Sickles à l'Hôtel Drouot. Grabinoulor s'est vendu 1 500 euros, hors frais.

 

Décembre

 

Le 9 : mise en vente par la Société Digard Pestel-Debord d'une partie de la collection de Maurice Chevalier, dans sa maison de Marnes-la-Coquette. Parmi les canotier, piano et mercédès ayant appartenu à l'artiste, un exemplaire de Mea culpa cordialement dédicacé. C'est un des 25 hors commerce sur alfa relié à l'époque par Esther Founès, qui a exercé à Paris entre 1920 et 1939.

   

Dans le catalogue le numéro suivant est La Vie étrange de l'argot d'Emile Chautard, un exemplaire en reliure toile de l'éditeur adorné d'un envoi (non reproduit) : « Un dur !... un fort !... un pépère !... un costaud ! un pote ! un frère ! un aminche ! un poteau... Et appelez cela comme vous voudrez... C'est Maurice !... et pour moi c'est Momo. Joë Casino de Paris, 1er décembre 1939 ». Un dessin à la plume non signé figure sur la même page : « Le chanteur est représenté un peu chargé ». Malgré l'état délabré de la reliure, Mea culpa a atteint 2 974 euros, frais inclus.

Le 16 : Artcurial propose aux enchères deux ouvrages rares : la thèse de médecine de Céline (1924) et un des 10 exemplaires de tête sur Hollande Van Gelder de Guignol's band (1944).

    

Guignol's band a atteint 21 484 euros (frais inclus). Pour mémoire, le 20 janvier 2011, l'exemplaire n° 1 sur Hollande, imprimé spécialement pour l'auteur et relié en demi-maroquin, avait réalisé 7 500 euros à l'Hôtel Drouot.

Semmelweis a réalisé 6 572 euros. On comparera cette enchère assez normale avec celle, déraisonnable, atteinte le 28 novembre par l'exemplaire de Semmelweis dédicacé à Lucien Descaves. Ou plutôt on cessera désormais de tenter toute comparaison rationnelle : dans un marché affolé, les incohérences deviennent la règle.

Relevons simplement les prix atteints, et gardons à l'esprit que Céline est un des rares auteurs contemporains à atteindre ces sommets peu rassurants, et surtout, l'un des seuls à se vendre. Dans cette vente bien cataloguée, près de 60 % des lots ont été retirés, faute d'acquéreurs : Beckett, Blanchot, Crevel, Eluard, Genet, Leiris, Paulhan, Queneau, Tzara, n'ont pas trouvé preneur.

Le 18 : Sotheby's Paris met en vente un des 10 exemplaires de tête sur japon (n° 1) de L'Eglise, relié en maroquin par Devauchelle. On l'a truffé d'une lettre de l'auteur (à Raoul Simonson ?) que l'expert, Pascal de Sadeleer, date de l'été 1936, et qui concerne sa pièce : « Elle ne fut pas tant refusée par les directeurs que discutée et la patience me fait défaut. Et puis pour tout vous dire c’est une ébauche du " Voyage " » ; puis il explique pourquoi il est sûr de ne pas réussir au théâtre :  « je n’ai pas le sens de l’intrigue et du ' plot '. Tout ceci me manque et je me fais une raison – bien facilement ». L'exemplaire, estimé 7 000 à 9 000 euros, en a réalisé 17 500.

Dans la même vente un exemplaire alfa hors commerce de Voyage au bout de la nuit relié en demi-maroquin par Roger Devauchelle, estimé sagement 1 500 à 2 000 euros, a atteint 17 500 euros.

Sous le n° 631 figure un petit volume provenant de la bibliothèque du critique littéraire liégeois Victor Moremans [1890-1973], que j'avais achetée en 1982. C'est un exemplaire de presse de Tropismes, le premier livre de Nathalie Sarraute dont Moremans avait rendu compte dans la Gazette de Liége du 22 mars 1939. C'était l'un des rares journalistes à s'y être intéressé et, à ce titre, le livre méritait mieux que les 438 euros, frais inclus, qu'un amateur éclairé lui a accordés.

On y trouve aussi un des 36 exemplaires de tête sur papier H ollande d'Entretiens avec le professeur Y (1955), petit volume qui, aux yeux des bibliophiles, est considéré comme une œuvre mineure. Cet exemplaire avait été relié par Devauchelle en maroquin noir avec un décor mosaïqué de papier souligné par trois « Y » : il a séduit les collectionneurs qui l'ont porté à 5 625 euros, alors que son estimation haute était de 1 500 euros.

L'œuvre de Céline se prête difficilement à la reliure décorée. La plupart de ses livres reliés au moment de leur parution, depuis Voyage jusqu'à Guignol's band, le sont en plein ou en demi-maroquin jansénistes. Les essais de décors datent d'après la guerre. C'est, je crois, Paul Bonet [1889-1971] qui s'y est risqué le premier pour ses exemplaires personnels, ce qui indique que ses clients ne lui en demandaient pas.

Quelques reliures « parlantes », qu'on appelle parfois « allusives », ont été réalisées au cours des années Trente. On les connaît mal. Le 8 février 2012 un exemplaire alfa de Voyage est passé en vente à l'Hôtel Drouot, recouvert d'une reliure en maroquin bleu nuit signée Léon Gérard. L'expert la décrit en ces termes : « Le premier plat représente un homme sur un débarcadère face à la mer, regardant l'avant d'un bateau. Dans le ciel brille une lune rouge à tête de mort. Un paquebot flotte sur le dos. Le centre du dernier plat est occupé par une spirale dont la partie inférieure représente une tête de femme squelettique. » L'estimation (6 000 euros) fut largement dépassée : 8 500 euros, frais non inclus. Le prix d'un objet de haute curiosité.

 

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Est-ce pour couronner cette année faste en bibliophilie célinienne ou pour inaugurer la suivante ? Le serveur PriceMinister propose une nouvelle édition compacte des écrits polémiques de Céline publiée on ne sait quand - mais récemment - par les Editions La Griffe Rouge sous le titre : « Les Ecrits maudits ».

 

 

L'ouvrage comporte 648 pages et il est proposé par un libraire « au service de la dissidence ». Son prix d'origine [?] est 89 euros, mais il est cédé à 69 euros. Aucune préface, aucune note : c'est un produit strictement commercial. Il s'avère que les premières commandes ont été passées subrepticement à ce distributeur dès le 28 mai 2013.

En août 2014 l'ouvrage n'est plus disponible sur Priceminister, ni sur Abebooks, où il fut proposé par la suite, aux mêmes conditions.