Robert DenoŽl, éditeur

1942

Janvier

 

Le 11 : Clôture de l'exposition « Le Juif et la France » au Palais Berlitz. Elle a été précédée d'une réception organisée par l'Institut d'études des questions juives :

Le Matin,  9 janvier 1942

Le 16 : Sous le titre « Les juifs sabotent la France de demain », André du Bief [1897-1989], envoyé spécial du Matin à Marseille, rend compte de ses impressions en zone non occupée : « Pourchassé théoriquement, exclu des fonctions publiques, des emplois importants, interdit à certaines activités périlleuses, le Juif tient bon, non seulement mais encore il plastronne. On le voit s'étaler partout - et l'espace qui lui est encore dévolu reste vaste - avec une désinvolture, un cynisme, un dévergondage éhonté. »

Dans les restaurants, « il trône. Je dis bien il trône. On pourrait croire qu'il cherche à s'effacer, à se faufiler. Non point, il parle haut, en dépit de son accent accusateur : il rit fort de tous ses lourds traits que la chaleur de la chère congestionne. Il est, il demeure, il rayonne, le Juif typique, éternel, impossible. »

L'un d'eux, récemment importé de l'Est, pérore devant des Français admiratifs : il a deux ou trois cents bouteilles de champagne, du bois de chauffage, il achète des moulins, des propriétés par personne interposée. Un quidam naïf, qui paie ses taxes, se demande comment il s'y prend : « Alors le gros Juif rigole. Lui ne paye jamais rien du tout. Gras, rouge, le nez retombant sur la lèvre lippue, l'oreille en plat à barbe, les mains, de larges pattes d'étrangleur aux doigts carrés, aux ongles douteux, posées sur le bord de la table, il se renverse en arrière pour mieux rire et donner de l'aise à son ventre repu. »

Dans cette salle du meilleur restaurant d'Orange, il ne se trouve personne pour protester. Comment en serait-il autrement ? « Dans tous les restaurants, les cafés, les trams, volent de tels propos, circulent de tels parasites sans vergogne. Les trains, si rares et où les Français ont à peine place, les Juifs y trouvent toujours la leur. Race errante, ils voyagent plus que jamais. [...] Qu'attend-on pour les confiner, pour leur interdire la possession des cartes de circulation, pour limiter leurs voyages qui leur permettent leurs trafics et leur combines ? »

Le 16 : Inauguration place du Châtelet du Théâtre de la Cité, ex-Sarah-Bernhardt, dirigé par Charles Dullin.

Le 17 : Denoël écrit à Jean Proal : « Je ne suis pas étonné de la faiblesse de la critique. Pratiquement, elle n’existe plus faute de place. Les chroniqueurs donnent des informations rapides, sans plus. De votre côté, il semble au contraire que la vie littéraire ait pris une place beaucoup plus importante dans la presse ».

Le Figaro, 10 janvier 1942

Denoël fait sans doute allusion à un grand article paru une semaine plus tôt dans Le Figaro, dont un chroniqueur s'est rendu près de Proal dans sa retraite du Comtat Venaissin pour lui parler de son roman Les Arnaud et de ses projets immédiats : Où souffle la Lombarde, qui est presque terminé et que Denoël publiera en février 1943, et Bagarres, un roman qu'il a écrit pour se reposer des Arnaud, qui aurait dû paraître en septembre 1939 mais que Denoël lui a demandé de retravailler (il ne sera édité qu'en 1946).

Le 21 : Louis-Ferdinand Céline prononce une conférence sur la médecine standard à l'Ecole libre des Sciences Médicales, rue Danton (6e arrondissement).

Le Concours médical,  25 janvier 1942

Le 23 : Décès de Ferdinand Loviton, directeur des Editions Domat-Montchrestien et des « Cours de droit », place de la Sorbonne. Jeanne Loviton, son unique héritière, demande à son amie Yvonne Dornès « de l’aider à réorganiser et développer » ces deux maisons d’édition. Elles transportent leurs bureaux au 158 et au 160 de la rue Saint-Jacques, face à la Faculté de droit.

    

Le Figaro,  2 février 1942                                         Journal des débats,  3 février 1942

Un étudiant en droit de cette époque écrit, à propos des « Cours de droit » : « C’était un système prodigieux. Aucun étudiant n’allait aux cours... on s’abonnait aux polycopiés, qui sortaient tous les 15 jours et qu’une longue file d’étudiants allait chercher là, au coin de la rue Saint-Jacques et de la rue Soufflot. Ces cours avaient été pris en sténo, et revus par les professeurs, à qui ça faisait une rente... Vers 1948-1949 la Corporation avait mis en avant une proposition tendant à " nationaliser la mère Loviton " au profit des étudiants salariés ».

Le 24 : Alors que Denoël a entrepris de rééditer Voyage au bout de la nuit avec des dessins de Gen Paul, Céline ne manque pas de lui écrire, avant parution : « nous ne nous sommes pas encore entendus au sujet des tirages Luxe de Voyage. Je veux être réglé de mes redevances dès la mise en vente de ces tirages et sur leur totalité ».

Les relations commerciales entre les deux hommes sont toujours aussi tendues et Céline écrit au journaliste Marius Richard : « Quant à mon éditeur, nous sommes en guerre permanente sournoise et ardente comme il est naturel de vache à fermier. Il ne me lèche pas il me trait. » [Lettres, p. 679, lettre n° 42-4, s.d. (début 1942)].

Le 26 : Le docteur Querrioux proteste dans Le Matin contre l'abrogation de la « loi excellente » du 16 août 1940 qui limitait aux juifs l'accès à certaines professions médicales, et qui a été remplacée, le 22 novembre 1941, par un nouveau texte de loi où les dérogations sont telles « que tous les métèques, presque tous juifs, peuvent prétendre désormais à l'exercice de cet art. » Querrioux se demande qui l'a élaboré : l'Ordre supérieur des médecins ou le ministère de la Santé ?

   Le Matin,  26 janvier 1942

Fernand Querrioux avait déjà abordé ce sujet dans le même journal du 16 août 1941, pour « célébrer le premier anniversaire d'une loi inappliquée ». La commission de contrôle chargée d'examiner les quelque 5 000 dossiers n'avait commencé à fonctionner que le 6 février 1941, si bien qu'en août, « 448 médecins seulement ont reçu l'interdiction d'exercer leur profession ». Théoriquement, ces médecins avertis par les services de la santé publique devaient cesser de pratiquer dans les deux ou trois semaines, mais la plupart « font la sourde oreille et continuent tout tranquillement à consulter et à visiter des malades, se rendant ainsi coupables d'exercice illégal de la médecine. »

Le 28, Denoël, qui a pu faire un nouveau tirage des Arnaud, écrit à Jean Proal : « Il m’est très difficile de faire un nouvel effort de publicité, car j’ai déjà dépensé plus de 15.000 frs pour le lancement, mais je pense que les articles et la publicité orale faite par les premiers lecteurs, doivent donner maintenant de bons résultats.

Bagarres est certainement moins bon que Les Arnaud. Je me demande s’il ne faudrait pas faire un sacrifice et attendre d’avoir un livre " achevé " pour publier à nouveau. Avec Les Arnaud vous avez franchi une étape, mais vous le sentez vous-même, vous ne vous êtes pas encore imposé. »

Le 28, lettre à Jean Rogissart : « Voici vos comptes. Ils sont encore très largement créditeurs, comme vous pourrez le voir. Aussi, j’ai décidé pour en finir, de vous envoyer des mensualités de 4.000 frs. Dites-moi si ce mode de paiement vous convient. Je vous envoie votre premier mandat à la fin du mois.

Vous serez peut-être étonné comme moi des retours signalés par Hachette. Ces retours sont malheureusement réels et contrôlés, mais Hachette se propose de faire une remise en vente de tous les retours de Mervale contrôlés.

Quant au Fer et la forêt, nous en avons récupéré quelques uns dernièrement et nous allons recouvrir ceux qui se trouvent chez Hachette. De la sorte, si les libraires de Charleville en désirent, dites-leur d’envoyer immédiatement leurs commandes. Nous pouvons fournir. Nous en avons déjà placé quelques uns à Paris et les représentants ont ordre de pousser la vente.

Je vous envoie, par même courrier, quelques nouveautés intéressantes, le Lamennais de René Bréhat, dont je vous avais parlé, le Mallarmé de Charles Mauron et Les Copains de la Belle Etoile [par Marc Augier].

Je vais faire paraître prochainement un nouveau Luc Dietrich : L’Apprentissage de la ville et un roman d’aventures d’un caractère exceptionnel d’un débutant : Monseigneur de Zavarès [d’André Humbert].

Vers la fin du mois prochain paraîtra la collection pour enfants [« La Fleur de France »], dont je vous avais parlé. Nous sortirons huit titres que je vous demanderai de lire ou de faire lire. »

Le 28 : Denoël envoie à Céline un nouveau bon à tirer pour 2 100 exemplaires des Beaux Draps.

Le 29, il écrit à Evelyne Pollet dont le livre est enfin mis en route : « Il ne nous reste plus qu’à décider du titre pour donner le " bon à tirer ". Quant à moi, je ne regrette pas du tout " Corps à corps ", qui était un titre assez inexact et qui donnait certainement une fausse idée du livre en le plaçant sur un terrain sexuel.

Je viens de le relire très attentivement et je vous avoue que, contrairement à mon attente, je n’ai pas trouvé dans le texte de titre qui s’imposerait. Ceux que vous m’avez envoyés sont abstraits et sans portée sur le public. Ne croyez-vous pas que vous pourriez trouver quelque chose autour de l’idée de " Primevères ", ces fleurs prenant à la fin du livre un caractère symbolique ? Vous pourriez chercher aussi autour de l’idée de " Solitude du Cœur ".

J’attends, par retour du courrier, le titre définitif. Nous pourrons donc paraître sans difficulté au mois de mars. Je compte envoyer en Belgique un premier envoi de 1.000 exemplaires, en insistant peut-être dans la notice sur votre nationalité. Il me semble qu’il y a en ce moment dans la presse belge beaucoup plus d’articles sur les auteurs belges que sur les auteurs français. »

 

Février

 

Le 6 , Denoël écrit à Jean Rogissart : « Je crois que vers la fin de mars, ma trésorerie sera encore un peu plus à l’aise et je pourrai sans doute augmenter le rythme de mes versements. Je me dis d’accord entièrement pour l’édition du recueil de nouvelles demandé par " L’Amitié par le Livre ". C’est une bonne action et une excellente publicité.

Quant à la liquidation du stock de Mervale, je renonce provisoirement à l’idée de l’édition populaire. Je crois que petit à petit nous arriverons à vendre les retours et cela d’autant plus facilement que vous nous donnerez de nouveaux ouvrages.

Je suis heureux de savoir que " Les Semailles " avance. Je l’ai annoncé hier à la Radio. C’est une publicité préalable qui n’est pas inutile.

La série de mes petits volumes pour enfants est en cours de fabrication, mais nous nous heurtons à des retards dûs aux difficultés des temps actuels. Je pense, toutefois, que dans les premiers jours de mars, je pourrai vous envoyer une première série. Il est très difficile d’obtenir des auteurs des textes qui correspondent au plan initial. J’ai dû faire recommencer la plupart des manuscrits. Je considère cette première série comme une étape vers quelque chose de mieux. Mais déjà la présentation et l’esprit de la collection se dessinent bien. »

Le 7, il écrit à Jean Proal : « J’ai donné des instructions à Hachette pour que l’on diffuse abondamment de votre côté le nouveau tirage [des Arnaud], dont le départ dans notre région s’annonce très bien. Je compte, en effet, me rendre dans le midi vers le 15 février, mais il me sera matériellement impossible d’aller à Malaucène.

Je vous télégraphierai quand je serai arrivé et vous me direz si nous pourrions nous rencontrer à Nice ou, peut-être, à Avignon. Mais malgré tout le désir que j’ai d’aller vous voir dans vos montagnes, je ne disposerai pas du temps nécessaire. »

Le 9 : « Montmartre au ralenti », un article du vieux montmartrois André Salmon qui, durant cet hiver rigoureux, a du mal à retrouver ses amis d'antan dont beaucoup sont morts. Il reste heureusement à la cîme de la Butte l'atelier de Gen Paul qui réunit le soir ses amis, dont un qui est très écouté :

Le Petit Parisien,  9 février 1942

Le 12 : le Délégué général aux relations économiques franco-allemandes se dit d’accord pour que le ministère des Finances dépose une plainte contre Denoël, néanmoins : « une fois la plainte déposée, M. Barnaud estime qu’il serait plus politique de ne pas poursuivre. La véritable sanction consiste dans l’effet moral du dépôt de la plainte ».

Le 13 : Maurice Couve de Murville, dans une note destinée au ministre des Finances, Yves Bouthillier, reconnaît que « la situation financière de la maison Denoël et la personnalité de son gérant devaient créer des difficultés au renflouement de la maison par des capitaux français » ; il rappelle que le Crédit national a refusé un prêt après un avis défavorable du secrétaire général à l’Information.

Selon lui, si le gouvernement refuse de reconnaître le contrat avec Andermann, la maison Denoël ne pourra subsister. Il craint des incidents avec les autorités allemandes car Denoël, qui vient d’éditer les Discours d’Hitler, «est certainement appuyé par elles ; d’autre part Andermann a de puissants appuis à Berlin ».

Cependant le gouvernement français n’a jamais autorisé une seule participation allemande dans une affaire française d’édition : ne pas poursuivre créerait un fâcheux précédent.

On peut regretter que Couve de Murville ne s’explique pas davantage à propos de la « personnalité » de Denoël, qui paraît avoir fait problème au ministère de l’Information, autant que la situation matérielle précaire de sa société.

Le 17, Denoël écrit à Evelyne Pollet : « J’adopte donc définitivement le titre " Primevères ", qui me paraît excellent. Je vais réfléchir à la bande qui me paraît facile à trouver. Je n’ai nullement l’intention de présenter votre livre comme une découverte de Céline. Dans l’état actuel des choses, ce serait plutôt lui faire du tort. Je donne le " bon à tirer " aujourd’hui même. »

Le 17, Marie Canavaggia écrit à Céline : « Vous savez que je rattrape tout à fait mes mois de chômage ? Pas un mais deux boulots il m’a donnés Denoël... Avec le Voyage les Mémoires d’Alexandre Dumas ! J’ai beau avoir bien des soucis voici des mois que je n’avais tenu aussi bien le coup... Ça fait écran le travail et des sous aussi ! [...] Enfin je vous dis ça en manière de merci car si j’ai ces travaux c’est bien grâce à vous, je ne l’oublie pas... » Denoël avait en effet confié à Marie Canavaggia la correction des épreuves de la nouvelle édition de Voyage au bout de la nuit et des Mémoires d’Alexandre Dumas, qui paraîtront en mars.

Le 19 : Début du procès de Riom. Une juridiction exceptionnelle avait été instituée en juillet 1940 par le gouvernement de Vichy, afin de juger les hommes politiques de la IIIe République, considérés comme responsables de la défaite, en particulier Léon Blum, Edouard Daladier, le général Gamelin, Paul Reynaud et Georges Mandel. Le procès, qui tournera vite à la confusion du gouvernement, sera suspendu au mois d'août à la demande du chancelier allemand.

    

                                                                          Jean Bruller dit Vercors [1902-1991]

Le 20 : Publication clandestine, par les Éditions de Minuit, du Silence de la mer. L'idée de ce livre est venue à Jean Bruller après avoir lu Jardins et routes d'Ernst Jünger que le journaliste André Thérive lui avait offert au cours de l'été 1941. Trois cent cinquante exemplaires sont façonnés mais le livre ne circulera vraiment qu'à l'automne. Son pseudonyme, lui, resta mystérieux jusqu'à la Libération.

Le 23 : vente à l'Hôtel Drouot d'un exemplaire sur japon de Mort à crédit :

Annuaire général des ventes publiques en France, 1941-1942

Pour comparaison, un exemplaire sur hollande de La Débâcle (1892) a atteint 1500 F, un exemplaire sur hollande du Rêve (1888) : 1 350 F. Il est vrai que les éditions originales de Zola bénéficient de tirages de luxe plus importants. Mais au cours de 1942 et 1943, trois exemplaires de l'édition originale du Grand Meaulnes ont atteint 5 200 F, 5 800 F et 6 500 F.

En 1943 un des 22 japon hors commerce de Mort à crédit atteignit 4 800 F : il s'agissait donc d'un exemplaire avec le texte intégral. Un exemplaire sur alfa du même titre fut vendu 250 F.

Le 23, lettre de Denoël à Jean Proal : « C’est une bonne idée de présenter Les Arnaud au " Prix Populiste ". Je connais fort bien le secrétaire du prix, Léon Lemonnier, et j’espère pouvoir arriver à un résultat de ce côté. Mon voyage est un peu retardé, mais je compte quand même être de vos côtés avant le 15 mars. »

  

                                                                                                                                                      Le Figaro,  21 mars 1942

Le 26 : Le jury du prix Marcellin Cazes, présidé par André Salmon, s'est réuni à la brasserie Lipp et a décerné son prix annuel de 5 000 francs à Albert Paraz pour Le Roi tout nu. Ce roman, qui aurait dû paraître en 1939, est finalement sorti de presse en novembre 1941.

 

Mars

 

Publication des premiers titres de la collection pour enfants « La Fleur de France » et du roman de Luc Dietrich, L'Apprentissage de la ville. Dès le 16 mars Denoël écrit à l'auteur que son livre « connaît un grand succès de presse en zone nono. Ici, je n’ai encore rien vu de valable. » Le 8 mai il lui annonce que « La première édition est épuisée : nous avons remis sous presse, j’attends le second tirage mardi ou mercredi. Paris n’est pas chaud. Par contre l’étranger et la zone nono nous vendent très bien. La presse est molle malgré mes objurgations. » [collection famille Dietrich].

       


   

Nouvelle édition de Voyage au bout de la nuit, illustrée de 15 dessins de Gen Paul. La bande annonce porte : « La seule édition actuellement en vente de ce chef-d’œuvre » ; c'est, en effet, sous cette seule forme que Voyage sera édité durant l’Occupation, ses quatre tirages successifs totalisant un peu plus de 36 000 exemplaires.

 

 

Le 1er : Inauguration de l'exposition antibolchévique à la Salle Wagram, financée par la Propaganda Staffel. Elle se clôturera le 26 juin après avoir enregistré quelque 370 000 entrées. Devenue itinérante, elle sera montrée à Lille, Bordeaux, Lyon, Marseille, au cours des mois suivants.

Le 3 : Le ministre des Finances demande au secrétariat général à l’Information de poursuivre Denoël pour infraction sur les changes.

Le 3 : Bombardement par la R.A.F. des usines de Boulogne-Billancourt, et de nombreux quartiers alentours, causant la mort de plus de six cents personnes. Durant plusieurs semaines la presse française publie les réactions indignées de personnalités françaises et étrangères. Le 9 mars Le Matin et Le Petit Parisien publient un « Manifeste des intellectuels français contre les crimes anglais », suivi de plusieurs dizaines de noms.

    

Le Matin et Le Petit Parisien,  9 mars 1942

Ce manifeste sera reproduit dans plusieurs journaux dont L'Emancipation Nationale du 14 mars, puis dans les Cahiers de l'Emancipation Nationale du mois d'avril sous le titre « Nos amis les Anglais ». Toutes ces signatures exprimaient une légitime émotion et, à ma connaissance, aucune justification ne fut demandée à leurs auteurs, à la Libération.

Au Danemark il en alla tout autrement. Louis-Ferdinand Céline qui, en juin 1947, séjournait à l'Hôpital National de Copenhague, fut la cible d'une campagne de presse orchestrée par les communistes danois qui publièrent le texte du manifeste anti-anglais dans leur quotidien Land og Folk. Craignant d'être « convaincu d'avoir participé à des menées contre les efforts de guerre des alliés », Céline écrivit à une amie danoise qu'il n'avait jamais signé de manifeste de sa vie, ni anti-anglais ni autre, ajoutant : « Je défie que l'on me montre un tel papier signé de ma main, authentique. » [Lettre à Bente Johansen, 15 juin 1947].

Parmi les auteurs Denoël qui n'ont pas renié leur signature figuraient : Jean Ajalbert, Jacques Boulenger, Robert Brasillach, Gen-Paul, Alain Laubreaux, George Montandon, Lucien Pemjean, Georges Suarez.

En avril 1943, à la suite d'un nouveau bombardement allié sur la région parisienne, Le Petit Parisien publiera un nouvel appel des intellectuels français mais adressé, cette fois, à la Croix-Rouge internationale, et qui ne sera pas récupéré par des mouvements politiques. Là encore figure le nom de Louis-Ferdinand Céline.

Le 7 : René Philippon, président du Syndicat des éditeurs, adresse une circulaire à ses confrères leur demandant de ne plus publier de livres à tort et à travers sous prétexte que tout se vend, mais choisir ceux qui s’imposent ou que le public demande : « Les éditeurs qui nous seraient signalés par la Propaganda Abteilung comme ne s’étant pas pliés à cette discipline se verront rayés de la liste des bénéficiaires des distributions de papier. » Philippon doit vouloir dire : ceux qui sont imposés.

Le 16 : Denoël envoie à Céline un nouveau bon à tirer pour 3 500 exemplaires des Beaux Draps.

Le 17 : Paul Marion, secrétaire général à l’Information depuis le 23 février 1941, répond au ministre des Finances qu’il donne son « accord à ce qu’une plainte soit déposée, par ses soins, contre ce personnage » [sic].

       Paul Marion [1899-1954]

Le 19 : Lettre de Denoël à Jean Proal : « Il m’a été impossible de passer par Avignon, comme je l’avais projeté. Mon voyage a été court mais extrêmement utile. Le succès des Arnaud ne se dément pas. Le second tirage est à peu près épuisé. Nous en avons donc distribué à ce jour 8.500 environ. Nous remettons sous presse pour un tirage de 3.000 exemplaires.

Par même courrier, je vous envoie à titre d’à-valoir sur droits d’auteur une somme de 10.000 francs. Quant à Bagarres, je crois décidément que dans sa forme actuelle ce livre est inférieur aux Arnaud et que ce serait une mauvaise tactique que de le publier, sous ma firme tout au moins. »

Le 20 : L'Association des journalistes antijuifs (A.J.A.) donne à L'Ecu de France un déjeuner pour commémorer le cinquantième anniversaire du premier numéro de La Libre Parole, le journal d'Edouard Drumont. On célèbre aussi Jean Drault [1866-1951], président d'honneur de l'A.J.A., dont l'Histoire de l'antisémitisme vient de paraître aux Editions Calmann-Lévy aryanisées.

Parmi les convives : L.-F. Céline, P.-A. Cousteau, Henri Lèbre, Georges Oltramare, Henry Coston, Jean Hérold-Paquis, Jacques Dyssord, Titayna. Paul Bonny y fait la connaissance de Céline. Le capitaine Sézille, lui, s'est désolidarisé de cette initiative due à Oltramare, en raison du passé communiste de Jean Drault.

Le 20 : Yves Bouthillier autorise la Direction des Finances extérieures à déposer plainte contre Denoël.

      Yves Bouthillier [1901-1977]

Le 21 : Parution du premier numéro de La Question juive en France et dans le monde, revue mensuelle éditée par l'Institut d'études des questions juives. Présenté par Paul Sézille, secrétaire de l'Institut, il contient des textes de Louis Darquier de Pellepoix, Henri Labroue, Charles Laville, et Jean Drault, et se termine par un choix de livres commentés. Douze numéros seront publiés jusqu'en juin 1944.

Au même moment paraît la première livraison de Deutschland-Frankreich, une revue bilingue trimestrielle dirigée par Karl Epting et dont le rédacteur en chef est Karl Heinz Bremer. On y trouve des textes d'Otto Abetz, Friedrich Sieburg, Robert Brasillach, Ernst Jünger. La revue, diffusée par l'Institut Allemand, poursuivra sa publication jusqu'en juin 1944.

Le 25 : Jean Proal ayant regretté que le nouveau tirage de son livre soit si réduit, Denoël lui répond : « Dites-vous bien que je fais pour vous le maximum de ce que je puis faire en ce moment. Le 3ème tirage des Arnaud va arriver d’un jour à l’autre. Je répandrai les 3.000 exemplaires plus particulièrement dans le Midi.

Le papier devient introuvable. J’en suis navré, car avec la presse que vous avez eue, j’aurais pu conduire votre livre beaucoup plus loin. Mais tous les éditeurs en sont là. On ne trouve dans les librairies que des vieux titres, ou des ouvrages qui intéressent peu le public. »

Le 25 : L.-F. Céline écrit à Karl Epting, directeur de l'Institut Allemand : « Aussitôt reçue votre étude je me suis entendu avec Denoël pour la faire traduire en français immédiatement. » Il s'agit d'un article paru dans la revue allemande Deutschland-Frankreich [1e année, n° 2] dont la traduction française ne paraîtra  qu'en avril 1944 dans La Chronique de Paris.

Le 26 : Céline remercie Jean Drault de son Histoire de l'antisémitisme, récemment parue aux Editions CL [Calmann-Lévy aryanisées] : « Je me suis jeté sur votre ouvrage, vous le pensez bien, et j’ai lu tout d’un trait. La synthèse en est magnifique, la plume de maître, le fond admirable. Votre ouvrage devrait être au programme des écoles, obligatoire. Les Droits et les Devoirs de l’Aryen, tout y est. Peut-être vous trouverai-je encore bien indulgent pour la chrétienté que je mets sur le même plan que la juiverie, tel est mon extrémisme. » [Lettre publiée dans Le Réveil du peuple du 1er mai 1942].

Le 27, lettre de l'éditeur à Evelyne Pollet à propos de Primevères : « Le tirage de votre livre sera bientôt achevé : il doit même être terminé actuellement. Mais il nous faut compter encore au moins quinze jours avant la réception, car il est imprimé en province. Ne vous impatientez pas ».

 

Avril

 

Voyage à Paris de Paul Vialar : « Quand je songeai à regagner la zone sud, ce fut Denoël qui me dirigea vers la Propaganda Staffel des Champs-Elysées afin que j’obtienne mon ausweis de retour ».

Et il ajoute, assez perfidement : « On me dira qu’il fallait qu’il eût, pour cela, des contacts avec les occupants. Bien sûr, il n’eût pu garder ouverte sa maison d’édition sans cela. Il n’eût pu, non plus, aider des gens comme moi, dont il connaissait fort bien les sentiments et, quant à moi, il m’aida de son mieux. » [Lettre à l'auteur].

Vialar ne dit pas les raisons de son voyage à Paris mais il les a exposées dans Ligne de vie : « coupé de Paris, de Denoël qui me devait beaucoup d'argent - on sait ce que représentent les droits d'un prix Femina et je n'en avais, avant la débâcle, touché qu'une faible partie, - de Denoël qui ne pouvait m'en donner tant que sa maison d'édition ne serait pas rouverte, je me trouvai, à Saint-Tropez [...] sans un sou devant moi. [...] je fis bientôt de rapides et clandestins voyages à Paris, qui me permirent de reprendre contact avec Denoël lorsque celui-ci eut, enfin, rouvert sa maison.

A ce sujet, j'affirme une fois de plus que jamais je n'eus un doute sur la loyauté de cet homme. Jamais il ne me vint à l'esprit qu'il pouvait d'une façon quelconque me trahir si je n'ignorais pas qu'il devait, de par son métier, se trouver en contact avec les Allemands. Je lui dois d'avoir obtenu des laissez-passer dont il ne pouvait ignorer à quoi ils me servaient. Je lui ai dû, plus tard, de m'abriter chez lui et de me donner de l'argent qui m'était nécessaire lorsque je fus recherché par la Gestapo. Il commit sans doute des erreurs mais jamais il ne fut un traître. »

Le 1er : Création de la Commission de contrôle du papier. Elle est constituée de cinq membres dont Bernard Faÿ, le nouveau conservateur de la Bibliothèque nationale. A partir du 27 avril, tous les livres devront désormais porter un numéro d’autorisation accordé par les services allemands, ce qui implique qu’ils sont approuvés ou encouragés par l’occupant.

Une lettre de Robert Esménard, directeur des Editions Albin Michel, à Roland Dorgelès, datée du 25 mars 1943, montre assez les contraintes qu'impliquait le nouveau système :

« Il faut tout d'abord que je soumette votre manuscrit à la Commission de censure française qui le transmettra à la Commission de censure allemande, afin d'obtenir un numéro d'impression. Or, les demandes ne peuvent être déposées que dans les cinq premiers jours de chaque mois et les réponses n'arrivent guère, malgré toutes les démarches auxquelles on peut se livrer, avant un délai de cinq à six semaines, et ce n'est qu'après l'obtention de ce visa que la fabrication peut être entreprise. »

Le 6 : A quarante ans, Bernard Steele, qui ne paraît pas avoir fait son service militaire, s’engage dans la Navy. Embarqué à Washington, il servira à la 8e Flotte, avant de gagner l’Algérie ; en 1945, il est attaché naval avec le grade de Lieutenant Commandeur à l’Ambassade américaine à Paris, où il possède un bureau personnel.

Dans sa lettre du 16 décembre 1964 à Dominique de Roux, Steele écrit qu'il s'est engagé « le jour de la catastrophe de Pearl Harbor », c'est-à-dire le 7 décembre 1941.

Bernard Steele, n° matricule 276 308

L'Américain veut sans doute dire que c'est l'attaque japonaise sur Pearl Harbor qui l'a décidé à s'engager car, pour ce qui concerne la date de cet engagement, le National Personnel Records Center (Military Personnel Records), Navy Reference Branch, est formel : le service actif de Bernard Steele débute le 6 avril 1942 et s'achève le 9 juin 1947.

On notera qu'à son retour de France en 1947, Steele débarque à Washington D.C., et non pas à New York, où il est domicilié, ni à San Francisco, d'où il est parti cinq ans plus tôt. Mme Louise Staman, qui rappelle que c'est à Washington que sont basés le F.B.I. et la C.I.A., voit dans tous ces éléments l’indice d’une appartenance à l'un de ces services spéciaux.

Le 9 : Armand Bernardini, qui travaille alors à un « Précis d'onomastique judaïque», dont il a publié quelques extraits dans L'Ethnie Française d'avril et de septembre 1941, fait paraître dans Le Matin un article sur les patronymes des gaullistes de Londres.

De Gaulle, par exemple, avec ses deux « l », comme Gallia, la France, est considéré par d'aucuns comme le sauveur du pays, comme Clovis ou Charlemagne, mais son patronyme, absent de l'Armorial de France, est des plus suspects. On trouve bien au début du XVIIe siècle, en Bourgogne, une famille de petits robins du nom de De Gaule (avec un seul « l »), mais elle n'est même pas mentionnée dans les registres de la grande revision de 1696.  L'ouvrage de Paul Chapuy, consacré à l'origine des noms patronymiques français, ne fait état d'aucun nom même approchant. Les ouvrages de toponymie ne mentionnent aucune bourgade ou village dont un de Gaulle eût pu être seigneur ou manant.

L'auteur a donc de bonnes raisons de poser en principe que ce « nom prédestiné » est a priori suspect d'être un nom forgé. Or il se trouve qu'en hébreu, Degol signifie, comme verbe, se glorifier ou s'exalter, et comme substantif, l'étendard. Quand on sait que de nombreux noms hébreux transcrits phonétiquement donnent des formes confuses avec des patronymes français, on peut se demander si l'homme-drapeau de la « France libre » ne brandit pas ataviquement l'étendard de Judas Macchabée.

L'entourage du général félon est truffé de juifs, tels Henry Bernstein ou André Maurois, mais aussi de juifs masqués, comme Jules Romains dont le patronyme provençal, Farigoule, pourrait être aussi d'origine rabbinique et provenir des verbes hébreux qui signifient celui qui explique et qui révèle. Georges Bernanos, lui, promène un nom de type bien hébraïque, qui signifie le fils de la fleur. Et que dire de Joseph-Elie Bois, au double prénom si judaïque, et dont le nom, enrichi d'un simple tréma, serait une forme très directe du nom biblique Booz (si souvent écrit Boas) ? Quant à Geneviève Tabouis, née Lequesne, elle tient de son mari un nom de consonance éminement sémitique qui veut dire boucher en hébreu et pourrait s'appliquer à l'abatteur rituel : « on s'enjuive comme on peut  ».

Bernardini, toutefois, ne pourrait se montrer affirmatif qu'en recourant à la méthode de l'enquête généalogique. Pour cela, « il faudra bien en venir un jour à la constitution de ces archives des familles françaises qui, seules, permettront de vérifier sûrement  et rapidement les ascendances d'un chacun. Un tel inventaire a été mené à bien en Allemagne où le Sippenamt rend d'inappréciables services. Il devra être entrepris dans tous les pays où l'on voudra résoudre véritablement la question juive. »

Le 10 : Maurice Couve de Murville écrit au procureur de l’Etat (Section Financière) pour porter plainte contre Denoël en application du décret-loi du 9 septembre 1939 sur les changes.

Le 11 : Annonce dans le Figaro de six nouveaux romans de « jeunes », dont un déjà couronné :

Le 14, lettre de Denoël à Evelyne Pollet : « Nous avons encore eu quelques difficultés avec la censure, au sujet de votre ouvrage. Mais ces difficultés sont aujourd’hui aplanies. Patientez quelques jours encore : votre livre va sortir. »

Le 15, Céline écrit au Dr Karl Epting, directeur de l’Institut Allemand : « Vous avez eu l’amabilité, un certain jour, de me faire savoir qu’au cas où mon éditeur arriverait à manquer de papier pour imprimer mes livres vous pourriez peut-être venir à mon secours. Je n’ai pas oublié ces alléchantes paroles. Nous avons lutté jusqu’ici contre la pénurie croissante mais à présent nous sommes à bout. Pour réimprimer mes principaux ouvrages il nous faudrait 15 tonnes de papier. »

Le 17, Denoël écrit à Jean Proal : « La vente de votre livre continue à être excellente. J’en ai remis plus de 2.000 ex. à Hachette cette dernière quinzaine, en insistant pour qu’un service plus abondant soit fait dans le Midi. D’autre part, mon représentant est en ce moment dans vos parages et il fera le plus grand nombre de libraires possible. Il lui est difficile, vu les circonstances, d’aller dans les petites villes, mais il approvisionne régulièrement toutes les grandes librairies.

Nous dépassons, en ce moment, 11.000 exemplaires sortis et je ne crois pas qu’il y aura, comme aux temps anciens, une grosse proportion de retours. Par conséquent, la partie est gagnée. J’espère que nous aurons l’occasion, ou plutôt la possibilité de retirer encore. Les questions de papier deviennent tragiques. »

Le 18 : Inauguration de l'exposition « La Vie nouvelle » au Grand Palais. C'est une exposition à la gloire de l'Europe et de la collaboration franco-allemande. Pierre Laval devient chef du gouvernement de Vichy.

 

Le 30 : Denoël fait parvenir 30 000 francs à Céline « à valoir particulièrement sur le compte de Bagatelles pour un massacre ».

 

Mai

 

Au début du mois, Denoël reçoit, par l’intermédiaire de Paul Colin à Bruxelles, le manuscrit du premier roman de Dominique Rolin, Les Marais. Le texte a paru en feuilleton [du 15 décembre 1940 au 16 février 1941] dans l'hebdomadaire Cassandre, grâce à Robert Poulet, qui l'a ensuite recommandé à l'éditeur. Dès le 8, Denoël écrit à Luc Dietrich : « J’ai découvert un très beau livre : Les Marais, un roman de Dominique Rolin, une Belge dont je ne sais rien. » [collection famille Dietrich].

Le livre est mis à la composition et Denoël en envoie rapidement des épreuves à Jean Cocteau et Max Jacob, qui se disent enchantés. L’un et l’autre prennent l’auteur pour un homme.

Denoël fait envoyer à Céline un exemplaire de presse du livre d'André Cœuroy [1891-1976] consacré au jazz, qu'il vient de publier.

 

L'écrivain remercie l'auteur en termes assez inattendus : « Mille mercis pour votre beau livre sur le jazz. Je suis certain que vous avez raison, toutefois puisque vous ne faites pas état des Juifs dans votre étude, il lui manque presque tout. J'ai vécu assez longtemps chez les Nègres tropicaux pour comprendre à peu près ce qui se passe.

Une offensive énorme menée par les Juifs contre notre folklore et nos traditions émotives - notre rythme - à l'aide du bougnoulisme instrumental.

Le nègre vous le savez n'aime que le rythme et le tam-tam - Pas du tout notre mélodie - il la hait il s'en débarrasse comme il peut en la désossant, la défigurant, la salopant. Il nous détruit intimement aussi sous le commandement youtre (tous vos faux jazzmen sont juifs). Il nous avilit, nous animalise, nous avachit à plaisir. Programme encore juif. Il poursuit l'œuvre de la religion anesthésiante ahurissante catholique.

Question de retour au corporel - Vous m'excuserez de trouver plus à notre façon les marches militaires allemandes - à rythmes héroïques, syncopés, plus dans notre destin que les dégoulis tropicaux avachis américano-youtres (que ce soit par le juif Lewis ou le juif Hilton). Ajoutez à cette mélasse une bonne dose branleuse de mélancolie slavo-chinoise et le complot sera complet...

Enculer l'aryen ! c'est le grand programme. Lui ramollir l'oignon, c'est le rêve de tous vos Lewis et vos Stravinsky biscornus - Les bougres savent bien ce qu'ils font...!

Si les blancs mécanisés sont décidément incapables d'une nouvelle floraison musicale, qu'ils s'abstiennent tout au moins de musique comme ils s'abstiennent au fond très bien de danse, de chant et de poésie...

Tout vaut mieux que d'être enculé, même musicalement, même par Ted Lewis ! » [Autographe à la BnF, Paris].

 

Le 3 : Meeting collaborationniste de Je suis partout à Magic City, avec la participation de Alain Laubreaux, Pierre-Antoine Cousteau, Charles Lesca, Georges Blond, Robert Brasillach, Maurice Bardèche.

 

Laubreaux, Cousteau, Lesca, Blond, Brasillach, Bardèche  (© Roger-Viollet)

Le thème de la conférence était, selon Le Matin qui en rend compte le lendemain : « Nous ne sommes pas des convertis » : « M. Brasillach a résumé l'opinion des conférenciers en rappelant qu'ils avaient toujours pris dans leurs écrits et dans leurs discours une position nettement antijuive et antimaçonnique. »

Le 6 : Dissolution de l’association Denoël-Constant pour l’édition des Beaux Draps. A cette date, le comptable enregistre la vente de 29 069 exemplaires, plus le tirage de luxe : au total, 451 935 F, dont 70 % reviennent à l’éditeur, et 30 % à la bailleresse de fonds, Mme Pauline Bagnaro, veuve Constant.

Le 6 : Louis Darquier de Pellepoix [1897-1980] est nommé commissaire général aux questions juives, en remplacement de Xavier Vallat. Darquier ayant commis l'imprudence d'annoncer trop tôt sa nomination, il eut droit à un écho portant le titre : « Un vendu chasse l'autre » dans le journal clandestin Libération, publié à Lyon :

Libération,  5 avril 1942

Le 8 : Armand Bernardini, toujours préoccupé de filiations juives, publie dans Le Matin le résultat de ses recherches concernant Franklin Roosevelt, le président américain. Après avoir rappelé que ce sont des Américains non suspects de racisme qui, les premiers, avaient écrit qu'un certain Claes Martinsen Rosenfeld dit Roosevelt, ancêtre du président, était venu s'établir, vers la fin du XVIIIe siècle, à la Nouvelle-Amsterdam, venant tout droit de quelque ghetto hollandais, et qu'Henry Coston, dans sa brochure récemment parue : L'Amérique, bastion d'Israël, avait publié à cet égard des documents édifiants, il déplore que le président se soit toujours refusé à fournir le moindre éclaircissement à propos de ses origines, sauf une fois où il s'est laissé aller à déclarer : « Dans un passé lointain, il est possible que mes ancêtres aient été juifs. »

C'est, une fois encore, sur l'onomastique judaïque qu'il va s'appuyer pour apporter la preuve « formelle et irrécusable » de la judaïté des Rosenfeld-Roosevelt : « Ce nom de Roosevelt n'est qu'une variante néerlandaise du nom yiddish de Rosenfeld (confusif avec un homonyme porté par des familles allemandes purement aryennes) et qui n'est que la phonétisation germanique des trilitères hébraïques R-S-N  F-L-T. Il est particulièrement savoureux de s'apercevoir que, pour des oreilles juives, Rosenfeld et Roosevelt signifient, tout simplement, " chef sauveur ". C'est-à-dire le messie temporel dont rêvera éternellement Israël. »

Certes on pourrait lui rétorquer que rien ne prouve que Claes Martinsen n'était point issu de ces Rosenfeld aryens qu'il vient d'évoquer, mais, écrit-il, « Les Juifs à cette époque ne se mariaient qu'entre eux. Or la femme de cet ancêtre était une Samuels. Un de ses fils épousa une Sarah Salomons. Un autre se maria avec une Syverts (nom hébraïque qui veut dire espoir). Enfin on voit qu'un Roosevelt épousa une personne du nom d'Hardenburg ou Hardenbruck. Or l'interchangeabilité de ces deux finales (transcriptions de l'hébreu " Baruk ", le béni) est spécifiquement judaïque. »

A ce moment Bernardini, abandonnant l'onomastique, fait allusion à un autre Roosevelt, 26e président des Etats-Unis, qui, en 1903, aurait fait savoir à un représentant d'une délégation juive que son pays avait beaucoup fait pour réparer les injustices à la race juive. A aucun moment il n'établit de filiation entre Théodore Roosevelt [1858-1919] et l'actuel président, alors qu'ils sont tous deux d'ascendance hollandaise, cousins, et que Franklin a épousé une nièce de Théodore.

Le propos de Bernardini est, en fait, politique : « Aujourd'hui Roosevelt II n'a pas hésité à précipiter les Etats-Unis dans la guerre pour tenter que soient rendus aux Juifs matés par la révolution européenne les fruits de leurs pillages et de leurs usurpations. Il prétend bel et bien être ce " chef sauveur " dont il porte le nom hébraïque. Mais les Américains feront bien de se méfier des prédestinations de la Kabbale. »

Le 10 : Révolution Nationale annonce que Robert Denoël va publier le prochain ouvrage de Lucien Rebatet, « un pamphlet sur notre temps, amer comme du Céline ».

L'auteur a proposé le manuscrit des Décombres [qui ne porte pas encore de titre] chez Gallimard, qui l’a accepté à condition d’en couper la moitié et de limiter le tirage à 5 000 exemplaires. Il l'avait aussi déposé chez Grasset, où on l'a refusé le 30 avril : trop d’amis de l'éditeur sont égratignés dans le livre.

Denoël avait déjà publié ses Tribus du cinéma en mars 1941 : « Je trimbalai mon énorme manuscrit dans son échoppe plutôt minable, d'une petite rue près des Invalides. » Là, aucune hésitation. Le contrat signé en 48 heures est accompagné d'une forte avance, 25 000 francs, et le premier tirage fixé à 20 000 exemplaires. Rebatet doit seulement couper quelques lignes hostiles à l'annexion de l'Alsace-Lorraine par le IIIème Reich. « Mon manuscrit restait sans titre. Denoël, en relisant la dernière page, me proposa : Devant les Décombres. Je fis sauter la préposition. Et en route ! » C'est, tout au moins, ce qu'affirmera l'auteur.

Robert Belot, qui a pu examiner le manuscrit des Décombres, écrit que la version manuscrite diffère parfois significativement de l'état publié : « Des noms connus sont biffés. Des pages sont passées à la trappe, notamment celles, torrides, où l'auteur déclare professer le plus absolu dégoût à l'égard des suppôts d'un régime défini comme le plus haïssable que la France ait connu. Des professions de foi trop crédules manquent, comme celle où l'Allemand est présenté comme un vainqueur audacieux qui va offrir à la France des perspectives de paix juste. » Qui a procédé à ces allégements : l'auteur ou l'éditeur ?

Une fois le succès du livre confirmé, Rebatet écrira, le 6 novembre, dans Je suis partout : « Tout ouvrage destiné à quelque succès doit avoir été refusé d'abord par d'éminents commerçants. Je remercie M. Gaston Gallimard d'avoir procuré aux Décombres cette indispensable auréole. Il a réellement fait les choses aussi bien que possible. Fourvoyé dans l'illustre maison de la rue de Beaune, je m'y suis entendu dire par un commis que mon manuscrit n'était plus d'actualité et ne trouverait pas trois mille lecteurs. M. Gallimard m'a rendu là le plus fier service. Je ne pouvais être édité que chez de vrais amis, chez Bardamu et chez Denoël. »

Les amis de l'auteur à Je suis partout, auxquels le nom de Gallimard donne de l'urticaire, ne cesseront de lui reprocher d'avoir refusé le livre : « Faute de papier, disait-il. Pour l'énorme bouquin d'Aragon [Les Voyageurs de l'impériale], le même Gallimard a résolu sans peine la question du papier. La nuance est politique, vous comprenez ? » [19 février 1943]. En juillet 1943, le neveu de Gaston Gallimard ne devra qu'à l'intervention d'Ernst Jünger de n'être pas réquisitionné pour le S.T.O., à cause d'une phrase malveillante [ « ... ou alors qu'on envoie en Allemagne M. Gallimard »] placée à la fin d'un article du même Je suis partout [16 juillet 1943].

En novembre 1945, alors que Gaston Gallimard bat le rappel des témoignages à décharge en vue du procès de sa maison, un auteur nommé C.-J. Odic écrira qu'il est reconnaissant à l'éditeur d'avoir su refuser de publier Les Décombres « malgré les pressions officielles ». Pour cet écrivain déporté à Buchenwald, il n'est pas douteux qu'un tel ouvrage a été imposé par l'occupant, mais ce n'est pas le cas.

Le 15 : Parution chez Emile-Paul de Ville ouverte, un récit inédit de Jean Voilier illustré de lithographies de Paul Valéry.

   

Le 15 : Jacques Ploncard [1910-2005] annonce, dans Le Matin, le projet d'un institut de généalogie sociale dû à George Montandon et Armand Bernardini, avec l'aide de Jacques Meurgey, chef du service héraldique aux Archives Nationales : « Sur le plan de l'épuration ethnique de la France, il apparaît certain que la déjudaïsation du pays ne pourra être scientifiquement réalisée que lorsqu'il existera un moyen d'établir la généalogie de chaque famille française. »

Un tel recensement a d'autres fonctions, économique et sociale, mais c'est bien en vue d'une épuration ethnique que cet institut devrait être créé, comme le confirmera Bernardini le 27 mai, dans le même journal.

Le 16 : Inauguration de l'exposition Arno Breker à l'Orangerie des Tuileries, saluée avec enthousiasme par Jean Cocteau dans Comœdia. L'écrivain, qui avait trouvé élégant de louer un ennemi comme un ami, regrettera plus tard ce billet compromettant : « Je connaissais Arno Breker de longue date. Je savais qu'il avait eu tous les ennuis possibles à Berlin à cause de son francophilisme. Un caprice artistique d'Hitler l'a aidé matériellement et perdu artistiquement. L'élève de Rodin et de Despiau devenait une machine à fabriquer des colosses. Breker a rendu d'innombrables services à nos prisonniers et déportés en Allemagne [...] J'ai compris ma faute le jour de la mort de Max Jacob ».

 

                                                                                     Comœdia, 23 mai 1942

Le 18 : Denoël, qui est sur le point de publier Mille Regrets, s'inquiète du ménage Aragon-Triolet dont il est sans nouvelles depuis quelques mois : « Et où habitez-vous ? Et pour combien de temps ? Ne me laissez pas sans nouvelles. Bien affectueusement à vous deux. » [Carte-lettre à la BnF, fonds Triolet-Aragon].

Le 20 : Le prix Populiste est attribué à Louis Guilloux pour son roman : Le Pain des rêves (Gallimard). Deux romans édités par Robert Denoël avaient été sélectionnés pour le prix et ont obtenu des voix au vote final : La Foire aux femmes de Gilbert Dupé, et Les Arnaud de Jean Proal.

Le Matin, dont les préoccupations sont autres que littéraires, publie un petit bilan à l'usage de ses lecteurs :

Le Matin,  20 mai 1942

Le 21, Denoël invite Dominique Rolin à venir le voir à Paris, aux premiers jours de juin, pour le lancement de son livre : « Le coup de foudre, si l'on en croit la romancière, fut immédiat et réciproque. Il s'ensuivra, pendant trois ans, une correspondance amoureuse clandestine, ponctuée de rares rencontres passionnées à Bruxelles et à Paris », écrit Frans De Haes.

Dans Le Jardin d'agrément, Dominique Rolin a raconté sa première rencontre avec Denoël : « À Paris, le bureau de l'éditeur qui m'a fixé rendez-vous pour la première fois me déçoit. La pièce est exiguë, mal éclairée, meublée sommairement, encombrée de livres. Rien à voir avec la magnificence rêvée qui m'a portée jusque-là. [...] L'homme en question est d'une taille impressionnante. Son regard brouillé de myope m'observe derrière des lunettes à monture d'écaille. Il a l'ampleur à peine voûtée d'un chef. Jusqu'ici je n'ai jamais rencontré de chef. Mais attention ! Il s'agit d'un chef doux, attentif. Ses nombreux pouvoirs lui donnent le droit d'être heureux et communicatif. Il me les offre d'emblée comme s'il avait confiance en moi sans avoir besoin de me connaître. Et je les prends, ces pouvoirs. Je pressens qu'ils vont m'ouvrir une voie de libération jugée jusqu'alors improbable, impossible. »

Dominique Rolin est née à Bruxelles le 22 mai 1913. Elle est, depuis 1938, bibliothécaire à l'Université libre de Bruxelles. Elle a épousé en 1937 le poète liégeois Hubert Mottard [1910-1984] avec qui elle habite avenue du Cor de Chasse, à Boitsfort.

Sa grand-mère, Julia Mullem, qui avait épousé l’écrivain Léon Cladel, était descendante d’émigrés juifs polonais: « Je devais me battre pour tenter d'exister moi-même pendant la guerre, sans me rendre compte que je pouvais être inquiétée, puisque ma grand-mère maternelle était juive, ce que ma mère ne m'avait jamais révélé », dira plus tard Dominique Rolin.

Tous les enfants du couple portaient pourtant des prénoms juifs : Judith, Sarah, Rachel, Esther, Saül, Esaü. La mère de Dominique, Esther Cladel, épousera Jean Rolin, bourgeois protestant, à Bruxelles, en 1912.

Si Dominique Rolin n’eut jamais à souffrir de sa « judaïté » durant l’Occupation, ce ne fut pas le cas de sa tante, Judith Cladel, qui habitait Paris et qui eut affaire, en avril 1942, avec le Commissariat général aux Questions juives, pour prouver la « non-appartenance à la race juive » de sa sœur Eve, qui avait épousé un M. Théo Lebsohn.

Le 22, lettre de Denoël à Rogissart : « J’exerce un métier difficile, grevé de servitudes d’ordre matériel fort nombreuses, qui oblige son homme à une gymnastique épuisante : il s’agit de sauter à chaque instant des préoccupations spirituelles aux contingences les plus plates, de parer aux besoins de ficelle, de colle ou de papier d’une entreprise qui se développe et presque à la même minute d’envisager le problème du roman à propos d’un manuscrit ; de faire des comptes de fin de mois et d’aider un écrivain à voir clair en lui-même ; d’étudier les lois propres à chaque œuvre qui m’est soumise et de courir tout le jour les comités d’organisation en quête de matière première ou d’autorisations.

C’est à peine si j’ai le temps de voir un peu comment le monde vit, de garder le contact avec les gens de valeur...Je suis sûr que vous aurez beaucoup amélioré Le Temps des cerises, j’entends la présentation, car pour le fonds tout y était. Ce livre-là portera, ce sera mieux que le succès d’une saison : on le lira longtemps. Il consacrera votre réputation, en élargissant votre public et en vous faisant toucher au surplus une certaine élite qui vous connaît encore mal. Comptez sur moi pour y aider de toutes les façons. »

Cette lettre porte l’en-tête imprimé de Lecture 40, dont la rédaction est située au nį 10 de la rue Amélie, mais avec le même numéro de téléphone que celui des Editions Denoël : Ségur 90-99.

Le 24 : Après une semaine d'exposition à l'Orangerie, d'interviews et de célébrations, Arno Breker termine son périple parisien sur les Champs-Elysées, en compagnie de la « jet-set » parisienne. Si la présence de Robert Denoël n'avait pas été remarquée lors de l'inauguration de l'exposition, le 16 mai, elle le fut ici.

Le Petit Parisien,  24 mai 1942

Le 27 : Quelques jours après l'envoi des exemplaires du service de presse de Mille Regrets, qui comportent un petit carton portant, imprimé : « De la part de l'auteur absent de Paris », Denoël s'inquiète du manuscrit du Cheval blanc qu'Elsa Triolet tarde à lui transmettre et qu'il doit présenter à la censure, ce qui retarde les délais de publication : « Pensez-vous terminer votre roman pour la rentrée ? vous savez que nous sommes obligés maintenant de soumettre tous les manuscrits à un comité de censure français qui décide de l'opportunité de la publication. Il en est de même pour la réimpression. Cette mesure a été prise le 16 mai dernier. » [Carte-lettre à la BnF, fonds Triolet-Aragon].

Le 27 : Article d'Armand Bernardini dans Le Matin, relatif à l'institut de généalogie sociale annoncé le 15 mai par Jacques Ploncard.

« La création de ces archives généalogiques des familles françaises dont M. Jacques Ploncard a récemment entretenu les lecteurs du Matin est assurément la condition primordiale de toute épuration ethnique de la France. C'est qu'en effet de nombreux Juifs sont parvenus à se parer très légalement de noms de consonance parfaitement française. » Ploncard avait aussi parlé de l'utilité sociale et économique d'un tel fichier : il n'en sera pas question.

Le public, explique Bernardini, s'obstine à ne reconnaître comme juives que les personnes dont les noms rentrent dans un certain nombre de catégories bien délimitées : les noms bibliques ou immédiatement hébraïques comme Moïse et Isaac, d'une part, Cohen et Lévy d'autre part. Ou encore les noms de villes tels que Francfort, Lyon ou Lisbonne. Il veut bien tenir pour suspects les porteurs de noms de consonance germanique ou slaves : c'est qu'il a appris à ses dépens que les Dreyfus, les Rothschild, les Blum et les Stavisky, furent d'indésirables immigrés. Mais ses connaissances en onomastique hébraïque ne dépassent guère ces notions toutes primaires.

Or les juifs se sont ingéniés à brouiller les pistes en s'affublant de « noms comme tout le monde », tels Naquet ou Crémieux, si bien que certains patronymes peuvent être aujourd'hui tenus pour mixtes, c'est-à-dire susceptibles de recouvrir l'identité d'un enfant d'Israël aussi bien que celle d'un authentique Français. La place lui étant mesurée, Bernardini se limite à donner quatre exemples de ce genre d' « acrobaties ».

Quoi de plus français que Picard ? « Bien souvent il n'est que la déformation de Bicard qui n'est que la transformation de l'hébreu Bakar (le fils aîné). Celui de Lambert peut venir et vient fréquemment de deux mots hébreux qui désignent le peuple élu ! Benoît est parfois la traduction de Baruch (béni) dont le Bernard juif est un diminutif de tout temps très usité. »

Bernardini remet alors en cause la notion de juif telle que définie par la loi du 3 octobre 1940 : « Ainsi un Juif cent pour cent, pourra, en arguant de quatre grands-parents dénommés Picard, Lambert, Benoît et Bernard, se faire délivrer un certificat d'aryanisme ! La recherche généalogique arrêtée au deuxième degré se prête magnifiquement à de telles mystifications. »

Il prône donc la création rapide de cet institut salutaire : « tous les Français ont un intérêt majeur à la réalisation d'un projet qui rendrait désormais impossibles ces confusions et ces incertitudes dont les Juifs ont été les grands bénéficiaires. »

Le 27 : Jean Proal vit désormais à Paris et Denoël s’efforce de lui trouver un travail rémunérateur : « Prenez donc rendez-vous de ma part avec Pierre Minet qui cherche des conférences et des conférenciers littéraires pour Radio-Paris. Dix pages dactylographiées. Ça vaut mille francs environ. »

Le 27, Denoël répond à Evelyne Pollet dont le roman Primevères a subi la censure : « Je n’ai pas l’impression que vous vous rendez très bien compte de la valeur des lois. Ce n’est pas moi qui ai censuré votre livre : c’est la censure française. Il ne peut paraître sans que les passages incriminés ne soient supprimés. On ne vous consulte pas plus que l’on ne m’a consulté.

Le " bon à tirer " de votre livre est donné depuis longtemps déjà et j’attends des exemplaires d’un jour à l’autre avec une impatience que vos lettres renforcent encore. Si vous jugez que je suis responsable des quelques suppressions qui ont été faites par la censure française, vous m’attaquerez en justice. Je suis au regret de vous informer préalablement que cette attaque serait vaine. »

On ignore sur quoi a pu porter la censure de Primevères, et on ne sait si c'est Denoël qui, par erreur, a rétabli l'i du prénom de la romancière dont tous les livres portent : Evelyne, depuis que Louis-Ferdinand Céline lui a écrit qu'il aimait l'y « pour le ton médiéval ».

Le 28, Jean Cocteau note dans son journal : « Denoël m’envoie des épreuves d’un roman de Dominique Rolin, Les Marais ».

Le 28, Denoël adresse au secrétariat d'Abel Bonnard, ministre de l'Education nationale, les premiers titres de sa collection « La Fleur de France », en faisant valoir leur caractère éducatif. Il lui est répondu, deux jours plus tard, que les ouvrages seront présentés à la Commission des livres de prix et des bibliothèques scolaires.

Le 29 : Le directeur des Affaires criminelles au ministère de la Justice transmet à la direction des Affaires extérieures deux courriers attirant l’attention sur le fait que la plainte portant sur le prêt Andermann risque d’être inopérante car l’un des signataires est allemand.

Le 29 : Ordonnance allemande instituant le port de l'étoile jaune pour les juifs de la zone occupée. Ce signe distinctif et avilissant a été imposé par les Allemands en Pologne où, à partir du 1er décembre 1939, les juifs devaient porter un brassard sur lequel figurait l'étoile de David. En Allemagne, un décret du 19 septembre 1941 leur imposa de porter sur le côté gauche de la poitrine une étoile jaune avec le mot « Jude ». Dans les pays occupés : Belgique, France, Pays-Bas, une ordonnance, applicable dès le 7 juin 1942, précise que le mot « juif » sera rédigé dans la langue du pays.

Etoiles juives en Allemagne, en Belgique, en France, aux Pays-Bas

Le 6 juin, Lucien Rebatet consacre un article à cette ordonnance allemande, en regrettant « que l'étoile jaune ne soit pas imposée par une loi française ». Les services de Theodor Dannecker notent, le 9 juin, que 68.459 étoiles jaunes ont été distribuées à Paris, et 10.240 en banlieue parisienne, ce qui correspond aux chiffres du recensement des juifs en 1940.

Le 30 : Séance de dédicaces à la Librairie Rive Gauche. Charles Despiau et Arno Breker signent l'ouvrage que le sculpteur français a consacré au sculpteur allemand : « La queue est interminable. Il y a tant de chalands que la matière a fini par manquer. Et il a fallu aller chercher en hâte des exemplaires chez les confrères des environs jusqu'à épuisement même de leur stock. »

Breker obtient aussi un succès personnel auprès des dames : « Il signe même des photos de ses œuvres que des admirateurs lui présentent. [...] L'accueil de Paris l'a émerveillé. Il est touché et même un peu troublé du nombre de lettres d'admirateurs et surtout d'admiratrices qu'il a reçues. » [Le Matin, 1er juin 1942].

Le 30, mise en vente du deuxième recueil de nouvelles d'Elsa Triolet. L'allusion aux débuts de Jean-Paul Sartre est inattendue sous la plume de l'éditeur.

     Le Figaro,  30 mai 1942

Elsa Triolet dira plus tard que ces nouvelles ont été écrites « pour paraître légalement ». En réalité, tous ses ouvrages publiés par Denoël l'ont été « légalement ». Mille Regrets a été réimprimé plusieurs fois durant l'Occupation, et Denoël l'a annoncé et relancé dans toute la presse parisienne. Le 6 juin 1942 André Rousseaux lui a consacré sa notice hebdomadaire dans Le Figaro et, le 26 décembre, le roman recueillera une voix au prix des Deux Magots.

« Faut-il y voir l'ombre d'une quelconque complaisance pour l'occupant parce qu'elle publie officiellement ? Faut-il encore l'accuser de complicité avec les Allemands parce que, à l'instigation de son éditeur, une publicité pour son livre paraît dans Le Figaro ? Faut-il enfin lui reprocher tout simplement d'avoir écrit durant cette période? », écrit Lilly Marcou.

Faut-il enfin lui reprocher le choix de cet éditeur « collaborationniste » ? Pierre Daix, biographe d'Aragon, a trouvé la réponse qui s'imposait à un militant communiste : « C'est le choix hasardeux, mais c'est le choix de la contrebande qui implique une part de double jeu. » [Aragon, une vie à changer, 1994].

Quant à Denoël, qui s'est enthousiasmé pour ce livre mais qui, comme pour Bonsoir Thérèse, en 1938, a eu des rapports orageux avec l'auteur, il lui écrit : « J'ai partagé vos impatiences et vos fureurs, je les ai exprimées, moi aussi, en termes violents. Cela n'a pas avancé d'une heure la sortie du volume. J'ai été d'autant plus irrité que j'attache - contrairement à votre impression - la plus haute importance à la publication de ces nouvelles. Je suis convaincu que l'accueil sera excellent dans votre coin. Ici il y aura des réticences ; j'escompte toutefois un vif succès. Nous préparerons la voie à votre roman si vous avez envie de me le donner. » [Carte-lettre à Elsa Triolet, mai 1942, BnF, fonds Triolet-Aragon].

 

Juin

 

Le 1er : Lettre des Editions Denoël à Jean Proal à propos des Arnaud : « M. Keller, président des Editions de la Nouvelle Revue Critique, nous fait demander si vous seriez disposé à donner votre accord pour une séance de signatures dans sa librairie de L’Arc en Ciel - 17, rue de Sèvres. A cette occasion, il organiserait une exposition de vos ouvrages et des documents : manuscrits, photographies pouvant s’y rattacher. »

Le 1er : La presse rappelle que, conformément à l'ordonnance du 29 mai, les juifs devront, dès le 7 juin, porter l'étoile jaune : « Elle devra être portée bien visiblement sur le côté gauche de la poitrine, solidement cousue sur le vêtement. »

Le Matin,  1er juin 1942

Le 2 : Jacques Ploncard, dans Le Matin, fait l'historique du « signe distinctif » imposé aux juifs à partir de la semaine suivante : « Ce n'est pas d'aujourd'hui que l'insociabilité de la race juive mit les gouvernements dans la nécessité de prendre contre les Juifs des mesures de défense. [...] Il ne faudrait pas croire que ce moyen soit une invention de la " barbarie nazie " ; c'est le concile de Latran qui, sur la proposition du pape Innocent III, imposa aux Juifs le port d'un insigne spécial. Le motif principal invoqué était d'éviter les unions mixtes. Ainsi, dès le XIIIe siècle, nous voyons l'Eglise prendre soin de la santé physique et morale de la chrétienté. »

La rouelle, de couleur jaune, se portait ordinairement sur la poitrine et elle fut maintenue jusqu'au XVIIIe siècle : « Il a fallu l'idéologie égalitaire maçonnique de 1789 pour livrer sans défense les Français à l'astuce et à la duplicité juives. Il était temps que cela cessât. » [« La " rouelle " des Juifs »].

Le Matin,  3 juin 1942

Le même jour, les premiers juifs dont les noms commencent par A et par B se présentent dans leurs commissariats respectifs pour y retirer leur étoile jaune, qu'il reçoivent contre un point de leur carte de textile.

Le même jour, cinquante-quatre vedettes françaises prenaient le train à la gare du Nord pour l'Allemagne, où certains allaient jouer à Berlin, d'autres dans des camps d'ouvriers ou de prisonniers. Il y avait là Jane Sourza et Raymond Souplex, Lys Gauty, Nila Cara, Fréhel, les danseurs Myrio et Desha, Raymond Legrand et tout son orchestre...

Le 4 : C'est au tour de George Montandon de publier dans Le Matin un article relatif à l'institut de généalogie sociale dont le projet a été évoqué par Jacques Ploncard et Armand Bernardini dans les éditions des 15 et 27 mai.

L'anthropologue s'est intéressé particulièrement au passeport ancestral qui énumère tous les ancêtres jusqu'à dix générations et dont il a trouvé le modèle au cours d'un voyage tout récent en Allemagne : « Au moyen d'une numérotation ingénieuse (reprise de l'Espagne, qui l'avait appliquée en 1676), on peut ainsi rédiger un tableau ancestral sous forme de liste ancestrale. Le sujet étant le n° 1, son père est 2 et sa mère 3 ; les quatre grands-parents portent les n° 4, 5, 6 et 7 ; les arrière-grands-parents les numéros de 8 à 15, etc. Ainsi les ancêtres masculins du sujet ont tous des numéros pairs, les féminins tous des numéros impairs, et un fils quelconque a toujours un chiffre formant la moitié de celui de son père. On peut parler de l'ancêtre 18 ou du 29, etc. Leurs places respectives seront les mêmes dans n'importe quelle liste ancestrale, que celle-ci soit complète ou incomplète. »

Ce passeport ingénieux ne suffit pas, les « nécessités de l'heure » imposent un document complémentaire : le tableau raci-ancestral qui comporte le portrait des personnes mentionnées et leurs caractères anthropologiques. Selon Montandon, c'est le tableau de l'avenir, contenant la triple photographie des sujets (de 3/4, de face et de profil), le report de leurs empreintes digitales et la notation de leur groupe sanguin.

Ces documents sont obligatoires en Allemagne « pour certaines catégories d'individus » - il ne précise pas lesquelles - et devraient l'être en France car ils seraient conformes aux buts que poursuit la Révolution nationale. Une des premières tâches de l'institut de généalogie sociale en projet serait l'établissement de ces passeports.

Le 4 : Le capitaine Sézille écrit à Ernst Achenbach [1909-1991], à l'Ambassade d'Allemagne, qu'il n'a pas retenu la candidature de Henri-Robert Petit [1899-1985] - il le qualifie d' « homme taré » - qui a sollicité un emploi à l'Institut d'Etude des Questions Juives, pour des raisons de moralité [document CDJC n° XIa - 198].

Outre de multiples indélicatesses, les milieux collaborationnistes (y compris l'équipe du Pilori dont il est co-propriétaire) lui reprochent sa vie dissolue : il a abandonné sa femme et ses quatre enfants pour vivre avec sa maîtresse. C'est ce que lui reproche Sézille, qui ne manque pas d'éthique : le 25 août 1941 il avait demandé à Dannecker la fermeture du bar-dancing situé à l'entrée de l'exposition, toujours pour des raisons de moralité.

Le 8 : Paul Haurigot, représentant du secrétaire d’Etat à l’Information [Paul Marion], informe la Commission de contrôle du papier d’édition « du désir de M. le Secrétaire d’Etat à l’Information que la réédition chez Denoël des œuvres de M. Louis-Ferdinand Céline soit facilitée dans toute la mesure du possible étant donné la valeur et l’intérêt de ces ouvrages ».

C'est bien le même Paul Marion qui, le 17 février, donnait son accord pour qu'une plainte soit déposée contre «ce personnage», ainsi qu'il désignait Denoël. On apprendra après la guerre que Marion et Céline s'étaient entretemps liés d'amitié.

Au cours de cette réunion où il a plaidé pour une « censure de qualité et d’utilité » de la part des éditeurs, Haurigot dit s’être entretenu avec quelques éditeurs parmi les plus qualifiés : Gallimard, Grasset, Albin Michel, Denoël, Julliard, Baudinière, lesquels sont d’accord avec lui.

Le 10 : Denoël donne à Elsa Triolet des nouvelles de Mille Regrets, qui est bien accueilli par la critique et par le public : « La vente est d'ailleurs excellente, d'une régularité parfaite. Je n'ai qu'une inquiétude : m'autorisera-t-on à réimprimer ? » [Carte-lettre à la Bnf, fonds Triolet-Aragon].

Le 14 : Lancement du roman de Dominique Rolin au cours d'un déjeuner chez Lipp, en présence de Jean Cocteau, Robert Desnos, Yanette Delétang-Tardif, Dominique Rolin et Hubert Mottard, son mari, et de Robert Denoël. Cocteau note dans son Journal : « Déjeuner Denoël pour Dominique Rolin, l'auteur du livre Les Marais. C'est une toute jeune femme, ravissante, du type Madeleine Carlier. On est émerveillé qu'un livre pareil sorte d'une personne si fraîche et si bien portante. »

   

 

Le 18 : Sous le titre : « Un nouveau romancier belge à Paris », Paul Werrie, dans sa chronique du Nouveau Journal, rapporte une appréciation de Robert Denoël qui considère Les Marais comme « une révélation aussi bouleversante que Voyage au bout de la nuit ».

Le 22, l'éditeur écrit à Evelyne Pollet : « Malgré tout mon désir de vous être agréable et d’en finir avec l’édition de ce malheureux livre, je n’ai pas encore de nouvelles précises à vous donner. L’imprimeur semble avoir complètement perdu la tête et ne répond pas à mes lettres les plus pressantes. Voilà des mois que nous réclamons, des mois que l’on nous fait des promesses qui ne sont pas suivies. La situation est intolérable pour vous, elle ne l’est pas moins pour nous. »

Les hasards du calendrier ont amené deux romancières belges à paraître presque simultanément chez un éditeur d'origine belge mais, malheureusement pour l'une d'elles, Denoël n'a « poussé » que le roman de sa nouvelle conquête alors qu'il « chambrait » celui de la maîtresse de Céline depuis deux ans.

Le 23 : Le prix Mallarmé est attribué à Yanette Delétang-Tardif pour Tenter de vivre, un recueil de poèmes publié chez Denoël. L'éditeur annonce dans Le Figaro ses dernières nouveautés, et, huit jours plus tard, le livre d'une jeune romancière belge :

 

                                                                                  Le Figaro,  23 et 27 juin 1942

Le 30 : Décès de Léon Daudet à Saint-Rémy-de-Provence, à l'âge de soixante-quinze ans.

 

Juillet

 

Le 1er : Sortie dans les salles de la zone occupée du « Péril juif », un film de propagande allemand datant de 1939 et adapté pour la France en vue de l'exposition « Le Juif et la France », où il fut projeté durant toute sa durée.

Le 2 : La Gerbe publie un portrait de Dominique Rolin réalisé le 16  juin par Jean Cocteau.

Le 3 : Interview de René Philippon par un journaliste du Matin. Quarante pour cent de la consommation du papier étaient, avant la guerre, absorbés par les livres scolaires. Les difficultés de ravitaillement actuelles ont diminué cette industrie des quatre cinquièmes.

Le Matin,  3 juillet 1942

D'autre part les gens lisent beaucoup plus depuis le début de l'occupation et les éditeurs n'arrivent plus à faire face aux commandes. Un libraire qui assiste à l'entretien déclare que la pénurie de livres est telle que certains d'entre eux se vendent plus chers d'occasion qu'ils ne coûtent neufs, parce que, neufs, on ne les trouve plus.

René Philippon prône l'augmentation rationnelle du prix des livres qui, en France, restent moins chers que les livres étrangers : « Nous maintenions jadis nos bas prix pour faciliter la diffusion de nos ouvrages. Mais, si nous réussissions à le faire, c'était à cause des gros tirages. Maintenant que ces tirages se trouvent réduits des trois quarts, on pourrait envisager une hausse normale du livre. Celle qui est actuellement autorisée par le comité de surveillance des prix est insuffisante. » Le président du syndicat voudrait amener le livre français à une parité de prix avec le livre étranger. Dans l'Europe nouvelle les tarifs, eux aussi, doivent être européens.

Pour ne pas déplaire à l'occupant, le mot papier n'est pas prononcé mais c'est bien de cela qu'il s'agit : le rationnement drastique du papier par les autorités allemandes. Un mois plus tard c'est la vente du papier à lettres qui sera limitée.

Le 8 : Emission de la deuxième « Liste Otto », rebaptisée « Ouvrages littéraires français non désirables » et signée du président du Syndicat des Editeurs, René Philippon. Les livres d'auteurs juifs, les livres auxquels des juifs ont collaboré, et les biographies consacrées à des juifs, sont retirés de la vente, ainsi que les traductions de l'anglais.

Publiée dans Bibliographie de la France du 25 septembre, cette nouvelle liste concerne 1 170 titres publiés par 156 maisons d'édition. Chez Denoël, les 30 ouvrages et la revue Notre Combat interdits en octobre 1940, y sont confirmés.

Le 9 : Le nouveau ministre des Finances, Pierre Cathala, écrit au garde des Sceaux que renoncer à déposer plainte contre Denoël « constituerait un précédent pour l’édition ».

Le 12 : Mort à Montpellier de René Allendy. Ce médecin éclectique, né à Paris le 19 février 1889, qui s'était passionné pour la médecine, la psychanalyse, l'astrologie, les langues orientales, était l'un des douze fondateurs de la Société Psychanalytique de Paris. Gazé durant la Grande Guerre puis tuberculeux, il avait quitté Paris en 1940 pour se réfugier en zone sud car il était soupçonné d'être juif. En fait son père était d'origine mauricienne et René Allendy était, depuis 1914, membre de la loge maçonnique « L'Etoile Polaire ».

C'est par lui et son ami René Laforgue que les éditeurs Denoël et Steele avaient obtenu de publier la Revue Française de Psychanalyse entre 1931 et 1939. Robert Denoël lui avait édité six ouvrages entre 1931 et 1944, dont deux posthumes.

Le 16 : Rafle du Vél' d’Hiv', opération baptisée par les autorités françaises « Vent printanier », durant laquelle 12 884 juifs sont arrêtés à Paris, enfermés durant cinq jours au Vélodrome d'Hiver avant d'être internés puis déportés. Aucun organe de presse autorisé ne mentionne l'événement, conformément au black-out décrété par les autorités françaises et allemandes. Seules les feuilles clandestines s'en font l'écho - mais combien les lisent ?

Libération,  1er août 1942

Le 17 : Disparition des Editions Calmann-Lévy, transformées en Editions Balzac avec, à leur tête, Henry Jamet. L'aryanisation de cette maison d'édition traîne depuis plusieurs mois et ne sera entérinée qu'à la fin du mois d'août. Les Editions Aux Armes de France « appartiennent » à Louis Thomas, qui les a installées aux Champs-Elysées avec, en guise de consolation, trente-quatre titres du fonds Calmann-Lévy.

Le Petit Parisien,  10 octobre 1942

Le 20 : Denoël répond à Céline, qui lui a reproché de ne pas réimprimer ses ouvrages : « Vos interventions successives m’ont fait obtenir à ce jour un chèque-matière de 5 tonnes de papier. » Il détaille ensuite les tonnes de papier qu’il a utilisé pour la réimpression des principaux livres de l’auteur : « Cela fait donc 11 tonnes 500 de papier, c’est-à-dire plus du double que ce que vous m’avez fait obtenir. »

Le 28 : Contrat d'édition chez Denoël pour « Ludwig van Beethoven », un essai du musicologue parisien André Jolivet [8 août 1905 - 20 décembre 1974]. Sa publication sera « ajournée » par suite de restrictions de papier et ne verra le jour qu'en 1955 aux Editions Richard-Masse.

Le 28 : Relance commerciale dans Le Figaro du roman de Dominique Rolin, paru le 12 juin :

Le 28 : Réunion des membres de la Commission de contrôle du papier au cours de laquelle est dressé un premier bilan.

Depuis le 1er avril, elle a reçu 2 230 livres, en a retenu 1 170 desquels les Allemands en ont retranché 22. Devant l’incompétence des « censeurs » mis en place, de nouveaux membres sont pressentis.

Marcel Arland, Ramon Fernandez, et Brice Parrain, tous membres du comité de lecture des Editions Gallimard, seront nommés peu après.

 

Août

 

Parution d'un numéro spécial de Notre Combat pour la Nouvelle France socialiste consacré à Pierre Laval.

  

                                                                                                                   Affichette pour la revue, 27 janvier 1943

 

Il importe de se rappeler que Notre Combat, la revue à caractère patriotique que Robert Denoël a fait paraître entre le 21 septembre 1939 et le 31 mai 1940, lui a été confisquée en juin 1940 et a figuré sur les trois listes Otto publiées entre 1940 et 1943.

L'idée est reprise dès le mois d'avril 1941 par l'Ambassade d'Allemagne qui charge les Editions Le Pont de faire reparaître la revue sous un titre à peine modifié, mais avec une tout autre idéologie.

Notre Combat pour la Nouvelle France socialiste, qui est bi-mensuel, mesure 23 cm, comporte généralement 32 pages, et confie ses textes à des journalistes qu'on retrouve sur les couvertures de Notre Combat : c'est le cas de José Germain et de Georges Suarez. On peut voir que sa couverture escamote le titre complet : c'est donc un rappel direct de la revue d'avant la guerre. Et ce sont les mêmes Messageries Hachette qui le distribuent.

Sauf la périodicité, la revue dirigée par André Chaumet est une copie conforme de celle de Robert Denoël.

Le 4, Céline remercie Lucien Rebatet de l'envoi de ses Décombres : « Très bien ton livre je le ferai lire et relire... ». Mais il ne va pas assez loin, selon lui. Il faudrait demander à tous les contemporains et surtout aux antisémites leurs bulletins de naissance, ceux de leurs ascendants, et ceux de leurs épouses, sur quatre générations : « J'aurais voulu trouver cette claude capitale dans ton ouvrage. » On ne sait si Céline pense ici à Véronique Popovici, l'épouse roumaine de Rebatet.

Le 6 (ou le 8) : Mise en vente des Décombres de Lucien Rebatet. Le succès est immédiat : les 20 000 premiers exemplaires s'enlèvent en quelques semaines. Denoël ayant obtenu du papier pour le réimprimer, on estime que le livre atteignit les 65 000 exemplaires, ce qui en fait un des plus gros tirages de l’Occupation.

Comoedia,  8 août 1942

Dans Les Mémoires d'un fasciste, Rebatet écrit : « Denoël, encore plus sûr que moi de son coup, me contraignait à un service de presse gigantesque, des dédicaces à une flopée d'Allemands inconnus, de fonctionnaires français qui ne l'étaient guère moins, et aussi à Laval : " au Président Pierre Laval, pour qu'il nous tire des DÉCOMBRES ". Mais le rempart des bouquins, qui couvrait maintenant tout le local exigu de mon éditeur, était réconfortant à l'oeil. »

Claude Jamet écrit dans La France socialiste : « L'éditeur, Denoël, m'avait bien prévenu. " Ça vous hérissera peut-être, m'avait-il dit, en me montrant Les Décombres, de Lucien Rebatet. Mais, vous verrez, c'est quelque chose. » Si c'est quelque chose ? je vous crois ! C'est-à-dire que, depuis Les Beaux Draps, du génial Ferdinand, je n'ai rien lu de comparable à ce bouquin énorme, ce pamphlet-fleuve, ce torrent de souvenirs, ce monologue vociféré de 664 pages tassées. C'est-à-dire que c'est un événement, en forme de pavé... [...] Quoi qu'on en pense d'ailleurs, il faut saluer dans Les Décombres une réussite d'art. La verve, le nerf, la verdeur. L'humeur nue. A la Céline (on sent, par endroits, l'influence). Avec pourtant une juvénilité, une éclatante naïveté, je ne sais quoi de joyeux, de chaleureux dans l'engueulade, qu'on ne trouve pas chez Bardamu. Enfin, c'est un tempérament, ce Rebatet - nous n'en avons pas tant dans les Lettres françaises. Un écrivain entier, et qui fait le poids. N'est-ce pas, Denoël ? " C'est quelqu'un ". » [chronique reprise dans Images de la littérature. Sorlot, 1943].

A l'autre bord Jean Galtier-Boissière notait, le 15 août 1942 : « Lu Les Décombres. Je déteste Lucien Rebatet, " S.A. d'élite ", et ses idées, mais je reconnais qu'il a écrit un pamphlet d'une verve extraordinaire. » [Mon Journal pendant l'Occupation].

   

Au cours de l'instruction du procès de l'écrivain, en novembre 1945, Robert Denoël - qui veut minimiser sa responsabilité - déclarera que son tirage « ne fut que d'environ 50 000 volumes », alors qu'il avait 200 000 commandes en souffrance, restées insatisfaites pour cause de pénurie de papier. Et qu'il avait refusé formellement toutes les demandes de traduction, même en Allemagne.

L'éditeur ajoutera que le livre avait rapporté 500 000 francs à son auteur, soit deux fois ses revenus annuels. Sa cote bibliophilique avait été immédiate : le 25 juin 1943, Je suis partout annonçait qu'un des 50 exemplaires de luxe sur vergé d'Arches avait été vendu 2 700 francs en salle de vente, et que les exemplaires ordinaires se négociaient sous le manteau à 500 francs, soit huit fois plus que leur prix en catalogue.

Le Guide Grolier pour 1943 mentionne en effet deux exemplaires de luxe des Décombres passés en salle de vente, l'un le 24 mars 1943 [2 200 F], l'autre le 16 juin 1943 [2 700 F]. Le 6 décembre 1943, un exemplaire ordinaire a réalisé 750 F, hors frais, soit plus de dix fois son prix d'émission.

Le prix de vente d'origine [65 F] avait été trouvé très élevé, puisque l'éditeur proposait à la même époque les Mémoires d'Alexandre Dumas [572 et 502 pages] à 80 francs les deux volumes.

L'opposition la plus importante vint du gouvernement de Vichy qui, prévenu dès le 25, avait imposé une consigne de silence. Son rapporteur anonyme, après avoir écrit que l'ouvrage n'avait pu paraître qu'avec la complicité de l'occupant, écrivait : « La gravité des remous provoqués par ce livre de polémique, violente, agressive et passionnée, est d'autant plus profonde que le livre est écrit avec un incontestable et puissant talent. 20 000 exemplaires ont été tirés. En une semaine, ils ont été vendus, enlevés en zone occupée où ils sont passés de main en main et commentés. C'est un livre d'émeute [...] une arme d'autant plus terrible qu'il paraît être cependant documenté [...] Déjà, on se sert de ce livre, prôné par toute la presse de la zone parisienne, pour attaquer le Maréchal, à travers son gouvernement et ses hommes [...] comment se fait-il que les censures si tâtillonnes, si stupidement bornées, aient permis la publication d'un pareil livre ? »

Charles Maurras, durement mis à mal lui aussi, répliqua dans L'Action Française, le 12 septembre, sans jamais citer le titre du livre : « Cette volumineuse saleté essaye de salir non seulement l'Action Française, mais le gouvernement du Maréchal, l'Armée française, ses officiers, ses hommes, les vivants et les morts, et c'est peut-être là que l'on trouverait les plus basses immondices qui aient jamais été écrites sur les femmes de France. On voit que le triste garçon n'a pas trouvé la sienne dans notre pays. Vous le connaissez bien, nabot impulsif et malsain, l'œil égaré, éminemment grégaire et cramponné à toutes les têtes du troupeau [...] Ce qu'il a appelé lui-même " l'épilepsie juive " et dont il offre un exemple si parfait, fait de son livre une exhibition ingénue et cynique de tous les attributs du pourceau intégral. » [ « Fripouille ? Non : gribouille »].

A dater de ce jour les noms du pamphlétaire et de son éditeur furent bannis de L'Action Française. Le ressentiment de Maurras n'eut pas de fin. En décembre 1950, alors qu'il déambulait dans la cour de la prison de Clervaux, il rencontra Pierre-Antoine Cousteau et Lucien Rebatet : « Le vieillard s'avança vers Cousteau avec un affable sourire, et lui serra la main, mais comme à l'ordinaire, il décocha un regard terrible à Rebatet, qui s'était rapidement écarté. Les deux ennemis se dévisagèrent ainsi quelques secondes. »

Dans la presse parisienne, le livre de Rebatet devenait phénomène de société : « En tous lieux, à tout instant, au restaurant, en chemin de fer, à Paris, en province, dans l'autre zone, dès que que la converstation, par l'implacable loi des gravitations de la pensée par rapport à l'actualité, tombe sur ce sujet, je me sens pressé de tous côtés comme par des cavaliers haletants : "Vous êtes l'ami de Rebatet, comment est-il ? est-il grand, brun ou blond, farouche, violent, ou bien doux et souriant dans la vie courante ?" » [Alain Laubreaux : « Un livre exceptionnel dont toute la France parle annonce-t-il un retour au bon sens et à la vérité ? », Le Petit Parisien, 4 novembre 1942].

On peut se demander pourquoi Denoël ne fit rien pour obtenir du papier en vue de réimprimer un tel « best seller », dont l'auteur sera consacré « écrivain de l'année » à la radio française, alors qu'il parvenait à se faire attribuer les tonnes de papier nécessaires pour réimprimer les livres de Céline, par exemple ?

Deux explications s'imposent : ou bien l'éditeur n'a pas voulu, après le revers allemand à Stalingrad, cautionner plus longtemps un ouvrage polémique qui risquait de lui être reproché après la guerre, ou bien il a réimprimé discrètement le livre à l'identique avec du papier qu'il négociait au marché noir.

C'était d'ailleurs ce que pensait Rebatet qui, en 1944, envisageait de quitter les Editions Denoël pour les Editions Théophraste-Renaudot qui lui proposaient une édition de luxe du livre, ou pour les Editions Pierre-Charron qui lui assuraient un tirage de 10 000 exemplaires. On peut croire que le contrat établi par Robert Denoël en juin 1942 ne le lui permettait pas.

Dans ses Mémoires d'un fasciste, il écrit : « J'aurais pu être plus riche. Denoël me trompait certainement sur le tirage des Décombres, qui dut atteindre 100 000 exemplaires, alors qu'il m'en régla 65 000. Sa canfouine ténébreuse de la rue Amélie s'était transformée en une suite de bureaux clairs, spacieux, élégants, meublés de neuf. Céline et moi, ses deux auteurs à succès, faisions les frais de ce luxe nouveau.

Denoël m'avait invité à dîner avec ma femme et mon très amène censeur, le lieutenant Heller. Après le dîner, il nous avait fait asseoir sur un coffre espagnol recouvert de coussins, pour répandre ensuite dans Paris que ce siège du collaborateur enragé et de l'officier prussien était bourré de manuscrits d'Aragon, vedette de la maison avant la guerre, et de son épouse la juive russe Elsa Triolet, dont il allait d'ailleurs publier Le Cheval blanc avec le "Geprüft" (l'imprimatur de Heller), mais j'avais encore la naïveté de croire les éditeurs sur parole. »

Quinze jours après la mise en vente des Décombres, Robert Denoël envoie à Lucien Rebatet, qui s'est retiré à Moras, un télégramme : « Félicitations pour grand succès. Première édition épuisée en deux semaines. »

Le 15 : Denoël relance dans Le Figaro le recueil de nouvelles d'Elsa Triolet qu'il a publié trois mois plus tôt :

                                                                                                Le Figaro, 15 août 1942

Le 20 : Le ministre de la Justice, Joseph Barthélémy, écrit au ministre des Finances que, « conformément à la décision prise par M. le Chef du Gouvernement [Pierre Laval] », il a donné des instructions pour que des poursuites ne soient pas exercées contre Denoël.

Le 27, Denoël écrit à Evelyne Pollet : « J’ai enfin le plaisir de vous annoncer que votre livre est arrivé en feuilles à Paris. Il est maintenant au brochage et nous comptons le publier le 15 septembre prochain. Viendrez-vous à Paris pour le service de presse, ou devons-nous faire l’expédition nous-mêmes aux critiques? Je vous félicite vivement de vos succès en Belgique. J’ai remarqué plusieurs de vos nouvelles et je suis heureux qu’un éditeur ait songé à les recueillir. »

Le 29 : Robert Denoël donne au Figaro, pour sa chronique de l'été « Les écrivains en vacances », des nouvelles de ses auteurs :

Elsa Triolet travaille au Cheval blanc, Jean Rogissart au Temps des cerises, Albert Paraz à des dialogues pour le cinéma, Yanette Delétang-Tardif à Tenter de vivre, Paul Vialar à La Meute. Tous ces ouvrages paraîtront chez lui au cours des mois suivants. Denoël est un éditeur heureux : il tient en outre deux succès de librairie avec Les Décombres et Les Marais, dont André Rousseaux rend compte - avec de fortes réserves - dans le même numéro.

Le 31 : Lucien Rebatet, qui prend quelques vacances à Vichy, a appris que le premier tirage de son livre est d’ores et déjà épuisé, et il écrit à Denoël :

« On me dit que, d’après vos services, il ne reste plus un exemplaire des Décombres rue Amélie. En somme, gros succès. A mon sens, ce n’est d’ailleurs qu’un début, mais il faut être capable de pousser le bouquin. Il faut absolument que nous fassions une seconde édition dans les plus brefs délais, sinon tous les beaux papelards dans la presse ne serviront à rien.

Je serai rentré dans 15 ou 20 jours. D’ici là, je vous fais confiance pour la question du papier. Je n’ai pas besoin de vous dire quels sont ceux qu’à mon avis il faut toucher pour ça. Vous le savez mieux que moi. Vous n’êtes plus Denoël si vous n’arrivez pas à retirer rapidement. D’autant que ce sera le moment où vous commencerez à gagner de l’argent d’une façon intéressante, et moi aussi...

Bon Dieu ! avec un départ pareil, nous devons arriver aux 50.000 ex. En tout cas, je compte désormais là-dessus. Je suis particulièrement heureux de la réaction à gauche, ou du moins dans les milieux catalogués comme tels. Mon bouquin aura servi à révéler la sympathie que nous avons de ce côté-là. Je suis content aussi d’avoir, sans concessions, fait pourtant un livre populaire. C’est à mon sens la véritable pierre de touche.

De ce côté-ci de l’Allier, on me dit que la plupart des bouquins ont trouvé acheteur. Pourtant, le seul papier qui ait paru jusqu’ici est celui de L’Effort (socialiste), qui a repris somptueusement le papier Cousteau d’Inter-France. Mais il y a eu une propagande orale. Maurras veut, paraît-il, répondre. On se marrera.

On me supplie de Romans (Drôme) de faire envoyer au moins 50 ex., 100 si possible, aux libraires. C’est la patrie du G.V.P... Aussi la population est-elle insatiable et a sauté en un clin d’œil sur les quelques exemplaires en vitrine.

Je vous joins une petite liste de corrections. Elle ne prétend pas, il s’en faut, à être complète. Le jeune Chauveau a relu, je crois, le bouquin en notant les coquilles. Il faudrait en tout cas que quelqu’un s’en charge avant le retirage. Je suis loin pour ma part d’avoir tout relu. Il manque quelque part une ligne, me dit-on. Je ne l’ai pas découverte. »

Denoël chargea Jean Tardieu, le mari de sa secrétaire Madeleine Collet, d'expédier 24 exemplaires du livre dans la Drôme mais Rebatet se plaignit ensuite de ne pas les avoir reçus, alors qu'il les destinait à des amis, notamment Henri Béraud et Horace de Carbuccia.

Lucien Rebatet se préoccupait légitimement de la vente de son livre à succès. En bon militant antisémite, il était aussi soucieux de débusquer les opposants à la politique du gouvernement de Vichy.

Le 19 août, alors qu'il résidait chez lui, à Moras-en-Valloire, il avait pris la plume pour faire connaître au chef de Cabinet du ministre de l'Education nationale à Vichy son indignation à propos du directeur de l'Ecole des Cadres du Secrétariat à la Jeunesse, Jean Drouot-L'Hermine, située à Sorlin-en-Valloire, une commune voisine de la sienne.

Ce fonctionnaire avait effrontément « vidé son sac » en sa présence, exprimé son mépris pour le président Laval, fait l'apologie de la dissidence gaulliste, et fait étalage d'une judéophilie passionnée. Rebatet s'était livré à une enquête et il pouvait affirmer que cet homme passait, auprès de la population de la contrée, pour « un des agents les plus actifs de la propagande anglaise, moscovite et juive. »

Après avoir assuré que les rédacteurs de Je suis partout n'étaient pas des maniaques de l'épuration, il estimait « que la présence à la tête d'un organisme officiel de la Jeunesse, d'un agent avéré de la propagande ennemie constitue un scandale absolument intolérable. Nous vous en faisons juge avant de rendre public par les moyens dont nous disposons, l'agissement de ce personnage. Nous espérons fort que cette campagne de presse ne sera pas nécessaire et que le cas de Monsieur D. pourra être promptement tranché. » [Archives nationales].

 

Septembre

 

Nouvelle édition de Mort à crédit, avec 16 dessins de Gen Paul. C’est sous cette seule forme que le roman sera édité durant l’Occupation, ses trois tirages totalisant un peu plus de 31 500 exemplaires.


    Apparition du journal clandestin Les Lettres Françaises.

Denoël rencontre Elsa Triolet à Avignon à propos du Cheval blanc. Dans sa préface à l’édition « Folio » du roman, Elsa écrit :

« Et moi qui ne pensais qu'à ces rumeurs sur son compte, entendues pour la première fois, rue de France, dans la librairie de Pierre Abraham : l'éditeur Denoël travaille avec les Allemands. " Est-ce vrai ? " Oui, dit-il, c'est vrai. C'est à peine si je parvins à articuler : " Mais alors, on ne peut plus être amis !... " Et lui qui me console et me prie de ne pas dire de bêtises, ses employés doivent manger tous les jours, n'est-ce pas...

Parlons du Cheval blanc ! Dans la nuit, il avait lu le manuscrit en entier. Il allait essayer de le publier sans coupures. Le risque de la publication, Robert Denoël l'assumait tout seul. Moi, j'étais cachée sous un faux nom, avec de faux papiers, et si jamais je me faisais prendre, Cheval blanc ou pas, mon compte était bon.

Denoël avait maintenu son point de vue : il n'y avait pas de coupures à faire, les coupures n'arrangeraient rien. Il se borna à amputer la toute dernière phrase du livre ».

Cet hommage tardif à son éditeur est équivoque : Elsa Triolet, qui vit sous un faux nom, avec de faux papiers, prétend que si elle était arrêtée, son compte était bon. Elle laisse donc entendre que Denoël, « qui travaille avec les Allemands », a pu éditer son livre grâce à ses relations à la Propaganda Staffel.

Il n’en est rien : le nom de l’auteur ne figure sur une aucune liste d’interdiction, et ses livres ont été vendus en France durant toute l’Occupation. Et on remarquera qu'Aragon et Elsa ont dérogé, durant toute l'Occupation, à la règle de la clandestinité qui interdit à un couple de résistants de vivre sous le même toit.


    C’est seulement en mars 1944, quelques mois avant la Libération, que la Gestapo adresse à Marseille l’ordre d’arrêter « la juive Elsa Kagan dite Triolet, maîtresse d’un nommé Aragon également juif ».

Et cet ordre est venu à la suite d’articles dithyrambiques des Lettres Françaises sur Le Cheval blanc, « de grande portée spirituelle », lesquels ont mis la puce à l’oreille des gens du Commissariat général aux Questions juives, qui ont lancé une enquête au sujet de l’auteur.

Comme l’écrit Pierre Assouline : « Paraître ou ne pas paraître ? C’est ainsi qu’il convient de poser le problème de fond, plutôt que : publier ou ne pas publier ? [...] Dans le monde des lettres, le principe cartésien par excellence a été adapté : je signe donc j’existe. Il s’agit avant tout de paraître, dans les deux sens du terme ».

Jean Guéhenno avait été plus impitoyable encore pour l'homme de lettres durant l'Occupation : « Incapable de vivre longtemps caché, il vendrait son âme pour que son nom paraisse. Quelques mois de silence, de disparition, l'ont mis à bout. Il ne s'y tient plus... Il va sans dire qu'il est tout à fait plein de bonnes raisons. " Il faut, dit-il, que la littérature française continue. " Il croit être la littérature, la pensée française, et qu'elles mourraient sans lui. »

Le 22 : Le Figaro publie un écho relatif à Jean Cocteau qui vient de découvrir un nouvel auteur de génie : il s'agit de Marion Delbo. Comédienne de talent, elle termine un ouvrage, Monsieur Durey, dont il écrit la préface, et qui sera publié en janvier 1943 par Robert Denoël. Curieusement, cette préface annoncée dans la presse ne figure pas dans le livre imprimé.

 

Le 26 : Comoedia annonce la parution (chez Denoël, on le suppose) d'un livre de souvenirs de guerre qui, à ma connaissance, n'a jamais vu le jour :

Comoedia,  26 septembre 1942

 

Octobre

 

Réédition de L’Ecole des cadavres, avec une préface inédite et 14 photos légendées. Sous cette forme, l'ouvrage totalisera un peu moins de 10 000 exemplaires.

Dans cette édition qui fixe le texte définitif, on relève que le nom de Léon Treich, supprimé dans l'édition de 1938, réapparaît. Celui du docteur Rouquès, qui avait obtenu la condamnation du livre en juin 1939, n'y figure plus mais son nom est cité dans la préface.

La seule modification importante est l'amputation de 25 lignes de la lettre scatologique du prétendu lecteur juif adressée à Céline :

Le texte intégral de l'édition de 1938, suivi de celui de l'édition de 1942

L'explication de cette curieuse auto-censure se trouve en ouverture des Beaux Draps : « Ça y est ! Il paraît que tout change qu’on est maintenant dans les façons, la Rédemption, les bonnes manières, la vraie vertu. Faudra surveiller son langage. Y a des décrets aussi pour ça. Je suis passé en Correctionnelle, faut pas que ça recommence ! Surtout ne dénommons personne ! Rien que des idées générales ! Madame de Broussol en a bien ! née Plumier ! [...] Châtions, châtions nos expressions !... »

Pour rappel, il avait été question, au cours de l'été 1939, d'une loi qui réprimerait les atteintes aux bonnes mœurs dans la presse et dans les livres. C'est pourquoi l'édition de 1938 de L'Ecole des cadavres avait été - préventivement - amputée de la page 17 qui contenait cette lettre signée « Salvador, juif ».

La loi en question fut votée le 2 septembre 1941 par le gouvernement de Vichy, ce qui amena Denoël a modifier le texte litigieux dans la présente réédition. Céline, furieux, ne manqua pas de fustiger dans Les Beaux Draps celle qu'il appelait « Mme de Broussol, née Plumier » : « La maîtresse richissime d'un de nos présidents du conseil, actuellement en prison, fut paraît-il à l'origine, à l'inspiration des “ décrets de pudeur ” récemment promulgués. Outre ! Décrets d'offusquerie ! de protection soi-disant de la morale et des familles ! [...] Madame, j’aurais des choses à dire si vous étiez encore en Cour, mais vous n’êtes plus aux faveurs… vous en entendriez des belles… »

      Cécile Kahn [1877-1946]

Le 2 octobre 1941, Au Pilori évoqua à son tour cette dame en l'appelant par son vrai nom : Mme Léon Brunschvicg, née Cécile Kahn, nommée sous-secrétaire d’État à l’Éducation nationale dans le gouvernement de Front populaire de Léon Blum, le 4 juin 1936, puis, l'année suivante, vice-présidente du Conseil supérieur de l’Enfance.

Cécile Kahn n'était en effet « plus en cour » à cette époque puisque, menacée par les persécutions antisémites et par son appartenance au gouvernement de Front populaire, elle avait trouvé refuge dans le Midi sous une fausse identité.

* Cette notice date de plusieurs années et doit être corrigée. La parution, en septembre 2012, d'une édition critique des Ecrits polémiques de Céline, a permis d'identifier autrement « Mme de Broussol, née Plumier ». Il s'agit de Jeanne de Crussol, née Marie-Louise Béziers [1904-1991], fille d'un industriel breton de la conserverie de poisson. En octobre 1924 elle avait épousé le marquis Emmanuel de Crussol d'Uzès. Elle fut, entre 1934 et 1940, la maîtresse d'Edouard Daladier. C'est donc bien elle que visait Céline dans Les Beaux Draps.

    

Marie-Louise Béziers [Les Modes, octobre 1924 et septembre 1934]

Voyons comment la presse présentait cette jolie dame amoureuse des arts qui tenait salon, avenue Henri-Martin (XVIe arrondissement) au cours des années trente. On y rencontrait des « parlementaires novateurs et de grands écrivains catholiques » : « la marquise de Crussol accueille la droite et la gauche, et se tient au centre », écrit une journaliste des Nouvelles Littéraires, le 7 juillet 1934. Ses auteurs préférés sont Valéry, Gide, Mauriac, Fargue, Malraux, Benda, Fernandez, Maurois, Durtain, Berl. Les hommes politiques sont moins cités, on ne sait pourquoi, mais Georges Mandel fait partie des assidus du mercredi. « Est-ce de la dispersion ? De la bigarrure ? », lui demande-t-on. « Non, tous ces hommes ont en commun de s'intéresser à l'esprit d'où qu'il souffle et de s'apprécier pour le souffle spirituel qui les anime. »

Quant à Céline, il voyait pour la seconde fois l'un de ses livres censuré par son éditeur : après Mort à crédit en 1936, L'Ecole des cadavres en 1939 et en 1942 - et pour le même motif : l'obscénité. C'est peut-être à ce sujet qu'il écrivait, de Huelgoat, à Gen Paul, le 6 octobre : « Denoël toujours ergoteur et jésuite. Il faut que je rentre pour me défendre. »

Dans son Bulletin du 11 février 1943, le Bureau de presse de la France combattante annonçait, sous le titre « Admonestation célinesque », cette réédition en ces termes : « De ce puant monceau d'immondices, extrayons le passage suivant dédié à Pétain. On y verra comment, sous la haute protection des Allemands, et grâce à eux, un agent hitlérien administre au " chef de l'état " une volée de bois vert, d'ailleurs bien méritée. »

 

Le 1er : Lettre de Denoël à Rogissart à propos du Temps des cerises :

« J’ai beaucoup regretté de ne pas pouvoir passer quelques heures avec vous lors de votre passage à Paris. J’ai fait plusieurs voyages : Belgique, zone libre, fort utiles je crois. Je vous préviendrai de la sortie du livre quelques jours à l’avance, mais vous pouvez compter déjà sur la publication dans les tout premiers jours de novembre.

Naturellement, on tient compte de vos desiderata, au sujet de la typographie des pages de titre. Nous unifierons, comme vous nous le demandez. Vous avez bien fait de faire le tour des libraires de Charleville. Nous avons déjà reçu une commande de 200 exemplaires qui sera honorée.

D’ailleurs, vous savez qu’à partir du 31 décembre, je reprends mon entière liberté d’action vis-à-vis d’Hachette et que je distribuerai moi-même mes ouvrages. Barjavel vous a-t-il dit que nous avions eu l’autorisation de tirer à 10.000 ? Je ne crois pas que nous pourrons aller plus loin, faute de papier. Mais c’est déjà en cette période difficile un tirage très honorable.

J’ai d’ailleurs l’intention de vendre le livre à un prix assez élevé : 35 frs sans doute, de manière à vous assurer des droits d’auteur convenables. J’ai vu Le Petit Ardennais où vous avez sans doute remarqué l’interview que j’ai donnée à votre sujet. »

Le 3 : Séance de dédicace des Décombres à la librairie Rive Gauche. L'auteur est stupéfait, en arrivant place de la Sorbonne, d'apercevoir une foule qui se presse aux portes de la librairie : « je vis une file qui piétinait le trottoir par rangs de huit ou dix, jusqu'à la porte de la librairie, et que contenaient des gardiens de la paix. Il y avait là quinze cents personnes peut-être. Mon entrée à " Rive Gauche " souleva une ovation. Je signai des Décombres à la volée, fort épanoui, je ne le cache pas, durant plus de cinq heures [...] Vers huit heures et demie du soir, le stock monumental des Décombres fut épuisé.», écrit Rebatet. Les auteurs du Dictionnaire commenté de livres politiquement incorrects affirment que 1 500 exemplaires furent vendus et dédicacés au cours de cette mémorable séance de signatures, mais ils se réfèrent sans doute au texte de Rebatet.

  Lucien Rebatet dédicaçant son livre à la librairie Rive Gauche, le samedi 3 octobre 1942

Le 7, lettre à Evelyne Pollet à propos de Primevères : « Je vous félicite vivement de vos succès littéraires en Belgique. Nul doute que vous en obteniez bientôt de semblables à Paris où votre livre est en vente depuis plusieurs jours. J’en ai fait expédier un nombre important en Belgique, où je suppose que la diffusion en sera aisée ».

Le 10 : Lettre d’Elsa Triolet aux Denoël, chez qui elle a passé quelques jours en compagnie d’Aragon : « Chers amis, c'était trop court... Merci de nous gâter cela fait du bien, formidablement ! Et vous vous y entendez l'un comme l'autre... Je vous embrasse avec toute mon affection. Elisabeth. »


    Quarante ans plus tard, dans sa préface à l’édition « Folio » du Cheval blanc, l’auteur remerciera l’éditeur et sa femme en termes moins chaleureux : « Pendant quelques jours, ils nous hébergèrent chez eux, dans un bel appartement suintant le neuf, près du Champ de Mars. [Denoël] semblait, malheureusement, fort prospère. Cécile sortait pour nous tout ce qu'ils avaient de plus beau : des draps fins, l'argenterie, ses talents de cuisinière. Il n'y avait pas de bonne, me semble-t-il, à cause de nous. »

Albert Morys, qui possédait la lettre du 10 octobre, faisait remarquer que Robert et Cécile Denoël occupaient cet appartement de la rue de Buenos-Ayres depuis avril 1939 et qu'il ne pouvait donc « suinter le neuf » ; si la bonne était absente lors de leur séjour, c'est que la présence du couple « était assez dangereuse pour ne pas faire partager ce même risque aux domestiques ».

Il y a peut-être une explication à l'état de neuf de l'appartement des Denoël. Dans une lettre du 8 mai 1942 à Luc Dietrich, Denoël écrit que Cécile « est en ce moment la proie heureuse des peintres et des menuisiers. Les murs se rebouchent, la crasse s’en va. Nous allons vivre dans le propre jusqu’aux prochaines inondations. » [collection famille Dietrich].

Quant à la « prospérité » de l'éditeur, le couple Aragon en avait largement profité puisqu'au procès de Robert Denoël, le 13 juillet 1945, on apprit qu'il leur avait remis durant l'Occupation, à titre d'avances et de droits d'auteur, des sommes s’élevant à 374 000 francs.

Le 15 : Début des « Journées d'Interfrance » au Palais de Chaillot. Dominique Sordet, directeur de l'agence de presse, y a réuni quelque 500 journalistes en vue d'une « fusion » des vues parfois divergentes des membres de la profession. Il s'agit de s'entendre sur la politique à adopter pour une collaboration saine dans les colonnes des journaux. Lucien Rebatet, dont on vient de réimprimer avec éclat Les Décombres, se plaint au cours du banquet de réception des restrictions de papier qui ont limité le tirage de cette première réimpression, qui sera aussi la dernière :

L'Echo de Nancy,  15 octobre 1942

Le 19, lettre de Denoël à Jean Rogissart : « J’ai une bonne nouvelle à vous apprendre. J’ai traité avec la Sélection " Sequana ", qui souscrit 2.700 exemplaires de votre volume pour ses abonnés. Vous savez peut-être comment ces opérations se passent. Sequana fournit le papier, nous fournissons le tirage et Sequana nous verse un droit assez peu important : 6 fr. par volume, que nous partageons une fois le prix de revient déduit. Nous vous verserons donc 2,50 par volume, soit 6.750 frs, qui viendront s’ajouter à vos droits d’auteur normaux. C’est une petite somme, mais c’est surtout un accroissement de clientèle fort intéressant. »

Le 26, Denoël écrit à Evelyne Pollet :

« Je suis enchanté que la publication tardive de Primevères ne vous ait pas trop déçue. Nous avons envoyé 1.000 exemplaires du tirage de 3.000 en Belgique. Nous ne pouvons pas proposer Primevères pour un prix, à cause du tirage limité. Notre tirage de 3.000 est actuellement épuisé et nous ne pouvons pas le réimprimer, faute de papier.

Par conséquent, si vous avez un éditeur belge qui consent à faire une édition pour la Belgique, n’hésitez pas à traiter avec lui. Votre livre a beaucoup plu et j’en aurais vendu certainement 10.000 exemplaires, si j’avais pu satisfaire la demande.

La publicité a été faire largement à Paris et en province française et beaucoup de prières d’insérer, semblables à celles que je vous ai fait parvenir par poste, ont déjà paru dans les journaux. Les Sélections Sequana voulaient retenir votre livre pour leur choix d’octobre. Malheureusement, il m’a été impossible de leur donner, toujours faute de papier.

C’est avec plaisir que je verrai votre recueil de nouvelles : " Un Homme bien ". Si vous écrivez autre chose, faites-moi parvenir le manuscrit. Le succès de Primevères me fait bien augurer de votre avenir littéraire ».


    En marge de la lettre, Evelyne Pollet a noté : « Ce qui fut fait pour 10.000 ex. » Primevères fut en effet réédité chez les Auteurs Associés à Bruxelles l’année suivante, sous son titre primitif : Corps à corps.

C'est le même éditeur qui publia en 1942 Un Homme bien... parmi d'autres personnages, un recueil de nouvelles dont la première, « Le Retour de l'amant », met en scène Louis-Ferdinand Céline sous le nom de Carbier. Il n'avait donc pas été accepté par Robert Denoël.

Le 29 : A l'occasion de la sortie d'un numéro spécial du Weltkampf consacré à la question juive en France, la Commission d'études judéo-maçonnique donne un déjeuner auquels assistent, outre des personnalités allemandes : L.-F. Céline, George Montandon, Pierre Costantini, Jacques Ménard, Henry Coston, Jean Boissel, Robert Denoël, Pol Riche, Gen Paul, Armand Bernardini, et quelques autres. Une demi-douzaine d'orateurs se sont succédé à la tribune.

Le Matin,  30 octobre 1942

Céline a été chargé de conclure : « Dans une étincellante improvisation, il fit un vibrant appel en faveur de la vraie Révolution qui ne pourra être considérée comme amorcée, tant que le mur d'argent de la juiverie restera debout » (L'Appel, 5 novembre 1942).

Le Matin, qui rend compte de l'événement le 30 octobre, écrit que Céline, « dans une étincelante improvisation, affirma que l'antijudaïsme en France est actuellement au pied du mur, mais que le mur reste tout entier à démolir.»

Le 29 : Pierre Masteau, qui a entrepris pour le quotidien L’Appel, une enquête intitulée « Pour un Ordre des éditeurs », va interroger Denoël, rue Amélie.

Celui-ci est d’avis d’interdire le compte d’auteur, sauf dans le domaine de la poésie ; il est favorable à une réglementation de l’édition populaire et de la littérature enfantine, « qui n’est trop souvent que très médiocre, laide et basse ; ce sont des œuvres parfois immondes, en tout cas qui n’ont jamais, ou presque, le désir d’éveiller chez l’enfant de nobles sentiments ou même simplement des sentiments humains. »
   

C’est un sujet qui le touche directement puisqu’il publie, depuis le mois de mars, une collection pour enfants : «La Fleur de France ». Il mentionne encore le rôle trop négligé en France des bibliothèques publiques, contrairement à ce qui se passe en Allemagne, où l’on a développé dans chaque ville, dans chaque village, des bibliothèques qui fonctionnent par abonnements et permettent aux éditeurs de faire des éditions à bon marché mais avec des tirages de l’ordre de 100 000 exemplaires.

Un éditeur ne peut accomplir seul un tel effort, d’où le besoin d’un Ordre des éditeurs. Denoël est d’accord, et ajoute que la mission de cet Ordre devrait être avant tout « d’effectuer sur le monde de l’édition une censure de la bêtise ».


    La plupart des éditeurs interrogés se sont prononcés contre cet Ordre : Denoël joue, une fois encore, le rôle de franc-tireur de l’édition.

 

Novembre

 

Dominique Rolin rencontre George Houyoux, l'ancien « patron » de Robert Denoël devenu éditeur à Bruxelles, qui lui propose de publier en édition de luxe ses récits et nouvelles. Denoël, qui a un droit de regard sur la production de son auteur, refuse : il estime le tirage trop élevé et le prix trop bas.

« Il protège bien entendu son investissement. En substance il fait comprendre à Dominique Rolin que publier maintenant chez Houyoux - entendez : un petit éditeur belge - nuirait à sa carrière », écrit Frans De Haes.


    En revanche Denoël accepte les projets de traduction néerlandaise des Marais et d'Anne la bien-aimée par Bert Parloor, qui paraîtront chez un éditeur gantois en 1943 et 1945.

 

Morys, « pour des raisons d’incompatibilité d’humeur avec mon père qui habitait chez moi, rue Pigalle », s’installe rue de Buenos Ayres, dans une chambre de bonne située au 7e étage, sous les combles. C’est un petit logement qui dépend de l’appartement des Denoël.

 

Denoël annexe le n° 12 de la rue Amélie, un ancien bureau de poste désaffecté, pour y installer les services de direction et de fabrication. Auguste Picq et les services comptables demeurent au 19.

« Au 12 de la rue Amélie, à côté du commissariat de police, se trouvait un bureau de postes. La Poste de la rue Cler fut agrandie et le petit bureau n’avait plus de raison d’être, il disparut. Robert prit une option sur le local, le fit transformer et y transféra la principale partie des Editions Denoël : direction, fabrication, etc. La comptabilité resta au 19 », écrit Morys.

Il décrit ensuite le nouvel local : « La vente et l’emballage occupaient une grande partie du rez-de-chaussée ; la majorités des bureaux étaient au premier, dont le bureau de Robert qui, enfin, était éclairé par une fenêtre, ce qui n’était pas le cas au 19 où Denoël et Steele avaient deux bureaux face à face dans une pièce qui aurait été trop petite si Steele avait été là en permanence, ce qui était rarissime.

Le " domaine de Picq " était resté au 19, qui restait à l’adresse du siège social pour des raisons purement administratives. En réalité, à la fin de la guerre, presque tout se passait au 12 où il n’y avait pratiquement pas de place perdue. »

Dans Les Mémoires d’un fasciste Lucien Rebatet écrit : « Denoël me trompait certainement sur le tirage des Décombres, qui dut atteindre 100 000 exemplaires, alors qu'il m'en régla 65 000. Sa canfouine ténébreuse de la rue Amélie s'était transformée en une suite de bureaux clairs, spacieux, élégants, meublés de neuf. Céline et moi, ses deux auteurs à succès, faisions les frais de ce luxe nouveau. »

On considère que Les Décombres fut un des grands succès de l'Occupation et, sans doute, Robert Denoël parvint-il à le faire réimprimer discrètement, mais la pénurie de papier ne lui permit pas d'en tirer le meilleur parti.

Il est difficile d'apprécier les véritables tirages des livres de cette époque, dont une partie provenait indéniablement du marché noir du papier. Un des rares éditeurs à avoir fait l'objet d'une expertise comptable serrée après la Libération fut Bernard Grasset, et les chiffres publiés par Jean Bothorel sont édifiants.

A partir de janvier 1942, les autorités d'occupation relayées par le Comité d’organisation du Livre distribuent aux éditeurs des « bons-matières » : tous doivent noter sur un « carnet-matières » les entrées et sorties de papier. On peut penser que cette mesure a été prise pour vérifier que les tirages des livres correspondaient bien aux fournitures de papier.

Avant la guerre, Bernard Grasset consommait en moyenne 270 tonnes de papier par an. En 1942, il en a reçu 55,47 tonnes ; en 1943 : 12,9 tonnes ; en 1944 : 4,5 tonnes.

Or, les volumes qu'il a édités en 1942 représentent 69 tonnes de papier ; en 1943 : 73 tonnes ; en 1944 : 71 tonnes. Certes, il disposait, en janvier 1942, d’un stock de 270 tonnes, mais il n’a pas été entamé. On peut mesurer l'ampleur du marché noir du papier...

Quant aux 100 000 exemplaires probablement tirés du pamphlet de Rebatet, ils font pâle figure devant les tirages atteints par le roman d'Henri Pourrat publié chez Gallimard, Vent de mars (prix Goncourt 1941), ou L'Homme, cet inconnu d'Alexis Carrel chez Plon : 200 000 exemplaires.

 

Le 3 : Denoël, reçu au ministère des Finances, demande que le prêt Andermann soit officiellement autorisé. Il lui est répondu que, si aucune poursuite n’a été engagée, la plainte n’a pas été retirée et qu’il faut attendre de nouvelles instructions.

Le Petit Parisien,  4 novembre 1942

Le 4 : Retentissant article d'Alain Laubreaux dans Le Petit Parisien à propos du livre de son ami Rebatet.

Le 5 : Au cours d'une vente aux enchères de livres de collection à l'Hôtel Drouot, des ouvrages d'auteurs juifs sont retirés, « conformément à une récente mesure qui interdit de vendre des livres d'auteurs juifs ».

Le Matin,  6 novembre 1942

C'est une application stricte et quelque peu abusive de la deuxième « Liste Otto » publiée le 8 juillet 1942, qui ne concernait pas spécialement les ouvrages de bibliophilie.

Le 6 : Lucien Rebatet publie dans Je suis partout, un article intitulé : « Confessions de l'auteur » : « La première page des Décombres porte le titre d'un livre " en préparation " [Ni Dieu ni Diable]. Il s'agit d'un roman d'analyse, du moins si les dieux le permettent, dont je trimballe le sujet depuis quelque quinze ans. [...] J'ai éprouvé l'impérieux et bizarre besoin d'en griffonner quelques chapitres au printemps dernier, pendant que j'achevais la correction des Décombres. Je crois que je n'aurais pas pu terminer cette harassante besogne sans ce petit dérivatif. Denoël m'a demandé d'annoncer ce livre. Je serais évidemment satisfait d'avoir quelque jour assez de loisirs pour l'écrire. Mais il va de soi qu'un ouvrage aussi inactuel est, par le temps qui court, au dernier rang de mes préoccupations. »

Ce roman, que l'auteur achèvera dans la prison de Clervaux où il fut emprisonné entre mai 1947 et juillet 1952, fut, grâce à Jean Paulhan, publié en février 1952 chez Gallimard sous son titre définitif : Les deux étendards.

Le 11 : A la suite du débarquement des troupes alliées en Afrique du Nord, les Allemands envahissent la zone libre, « pour défendre les côtes méditerranéennes ». Le lendemain, le général Weygand est arrêté et, quatre jours plus tard, l'amiral Darlan est déchu de ses fonctions. Le 27, la flotte française se saborde à Toulon.

Le 14, lettre de l'éditeur à Evelyne Pollet : « Primevères obtient un accueil excellent dans la presse de Paris et de province. La Gerbe a publié un bon article la semaine dernière, Sequana l’a également signalé à ses lecteurs et de toutes parts on me demande des exemplaires. Peut-être pourriez-vous envisager avec un éditeur belge une réimpression réservée à la Belgique ?

J’ai tiré Primevères à 3.300 exemplaires, comme il avait été convenu. Au cas où votre prochain roman serait accepté par la censure, je demanderais un tirage nettement supérieur à celui-là. Il est bien entendu, d’ailleurs, que je vous ferais à ce moment un contrat normal ».

Un contrat « normal » ? Interrogée, Evelyne Pollet reconnaissait avoir participé aux frais de l’édition de Primevères, mais sans pouvoir préciser dans quelle mesure car elle n’en avait pas conservé le contrat.

Le 27 : L'hebdomadaire bruxellois Voilà consacre sa couverture à Denoël, « découvreur de talents et lanceur de chefs-d'œuvre » et publie une interview de l'éditeur dans laquelle il retrace sa carrière [cf. Presse].

 

Le 30 : René Château [1906-1970] fonde la Ligue de la Pensée française, une organisation laïque, pacifiste, et collaborationniste de gauche, assez proche du RNP de Marcel Déat.

L'Ouest-Eclair,  23 janvier 1943


Décembre

 

Le roman de Dominique Rolin est sélectionné pour un prix littéraire mais rien n’aboutit en raison de la nationalité belge de l’auteur. Cassandre, l'hebdomadaire belge de Paul Colin, écrit : « On parle, pour le prix Femina, de Dominique Rolin. Mais l'auteur des Marais est belge. La querelle Plisnier va-t-elle recommencer ? Il y a tout de même une différence : Dominique Rolin, elle, a du talent. »

Le 3, Denoël écrit à Evelyne Pollet : « Le 19 novembre dernier, j’ai écrit aux " Auteurs Associés " à Bruxelles pour les autoriser à réimprimer Primevères. J’ai bien reçu, d’autre part, deux exemplaires de votre livre : Un Homme bien et j’en ai fait parvenir un à M. Louis-Ferdinand Céline.

J’ai reçu également le manuscrit [celui d’Escaliers] dont vous me parlez dans votre lettre. Je n’ai pas encore eu le temps de lire ces deux ouvrages, mais je compte bien les lire avant la fin du mois. Je ne manquerai pas à ce moment de vous faire savoir mon opinion. »

      Le Petit Parisien,  7 décembre 1942

Le 7 : Bobard journalistique paru dans Le Petit Parisien. Marcel Sauvage [1895-1988], qui a publié quatre ouvrages chez Robert Denoël entre 1932 et 1938, ne s'est pas mêlé de politique durant la guerre, et il vit alors paisiblement à Alger.

Le 10 : Denoël adresse à Céline un nouveau bon à tirer pour 5 000 exemplaires des Beaux Draps.

Le 11 : Loi décrétant que toute personne de race juive est, aux termes de la loi du 2 juin 1941, tenue de se présenter dans le mois à son commissariat de police pour faire apposer la mention « juif » sur sa carte d'identité et sur sa carte d'alimentation.

Le 14 : Surprenante interview de Jean Ajalbert par E.-F. Xau pour le quotidien Le Matin, à propos de l'élection, le 17, de deux nouveaux académiciens en remplacement de Léon Daudet et de Pierre Champion, et du prix qui sera décerné deux jours plus tard.

Pour l'un des deux fauteuils Ajalbert votera pour André Billy ; pour le second, il déclare : « je n'ai pas pour habitude, vous le savez, de ménager la chèvre et le chou. J'ai horreur des candidats qui ne sont ni chair, ni poisson. J'estime, au surplus, que, dans les circonstances actuelles, un vote doit être, avant tout, un acte. Aussi bien voterai-je pour Alphonse de Châteaubriant et Céline. »

Quant au livre à couronner : « Je voterai pour un auteur dont je voudrais que le livre fût entre toutes les mains, même entre celles de bien des gens dits de l'élite, qui, eux aussi, ont beaucoup à apprendre... et à comprendre... Je voterai donc pour Lucien Rebatet, l'auteur des Décombres... »

Le 15 : Le professeur Henri Labroue inaugure la chaire d'histoire du judaïsme à la Sorbonne, qui a été créée pour lui par le ministre de l'Education nationale, Abel Bonnard. Avocat et homme politique né à Bergerac en 1880, Labroue a fondé à Bordeaux, en avril 1941, un Institut d'études juives, et participé activement à l'exposition « Le Juif et la France » lors de sa présentation dans cette ville, d'avril à mai 1942. Quelques mois plus tard il a publié un Voltaire antijuif dans la collection des Documents Contemporains.

      Le Matin, 16 décembre 1942

Le jour de la leçon inaugurale, malgré la présence massive des amis de l'IEQJ, un énorme chahut est organisé par les étudiants dans l'amphithéâtre Michelet. L'orateur finit par s'éclipser sous les lazzis. Le Matin, qui rend compte de l'événement le lendemain, n'en a retenu que les applaudissements.

La presse clandestine propose un autre son de cloche, tel La Vérité, l'organe des trotskystes français :

La Vérité,  n° 40,  15 janvier 1943

« La plus effarante conférence que jamais on ait entendue dans une faculté commença : un répugnant ramassis des pires âneries d'un Montandon ou d'un Céline, débité avec une haine qui souleva le dégoût de l'auditoire. »

Les cours de Labroue [trois heures par semaine], se poursuivront neanmoins mais sans succès. Pendant l'année universitaire 1943-1944, une moyenne de deux à quatre élèves suivront ses exposés. La plupart des autres professeurs de la faculté évitent de lui adresser la parole. Il restera en place jusqu'en juillet 1944.

A la Libération Henri Labroue, qui s'est réfugié dans les Pyrénées, est arrêté et conduit au fort de Hâ, près de Bordeaux. L'Education nationale le révoque, sans pension et avec l'interdiction d'enseigner. Transféré ensuite à Fresnes, il est jugé en 1948 et condamné à vingt ans de réclusion. Libéré au bout de huit ans, il meurt à Nice en 1964.

Le 18 : Le Matin, qui a rendu compte quelques jours plus tôt de l'interdiction des mariages mixtes, préconise d'y ajouter la notion de souillure de la race.

Le Matin, 18 décembre 1942

Le 19 : Le prix Goncourt est attribué au premier tour de scrutin par sept voix à Pareils à des enfants de Marc Bernard (Gallimard). Lucien Descaves a voté pour Du côté d'où viendra le jour de Germaine Beaumont (Plon), Jean Ajalbert pour Les Décombres de Lucien Rebatet (Denoël), comme il l'avait annoncé.

Le prix Renaudot est décerné à Robert Gaillard pour Les Liens de chaîne (Editions Colbert). Olivier Sechan emporte le prix des Deux Magots avec Les Corps ont soif (Editions Jean Renard) par sept voix, contre une à Elsa Triolet pour Mille regrets (Denoël). Les prix Femina et Interallié n'ont pas été décernés.

Le 20 : Céline prend la parole devant l'assistance mondaine du Groupement corporatif sanitaire français, présidé par le docteur Paul Guérin : « " La France s'est enjuivée jusqu'à la moëlle ", constate le prophétique pamphlétaire », écrit Le Cri du Peuple, qui rend compte de l'événement le 23 décembre.

Le 21 : Jeanne Loviton détient 666 parts dans sa société des Editions Domat-Montchrestien, Yvonne Dornès en détenant 668. Le capital social de la société est de 400 200 francs depuis le 21 décembre 1938.

Le 22 : Inauguration de l'Institut anthropo-sociologique, rue de Monceau, sous la présidence d'Abel Bonnard et de Louis Darquier de Pellepoix. Il aura pour fonction « d'étudier, de déterminer et de protéger les bases scientifiques du sélectionnisme racial », sous la direction de Claude Vacher de Lapouge [1886-1963].

Le Matin,  23 décembre 1942

Le 24 : L'amiral Darlan est assassiné à Alger.

Le 25 : Pour Noël, Maurice Percheron a conçu une pièce pour enfants qui sera représentée chez les Denoël : «La grande pitié du prince Antheaume », mise en scène par Robert Denoël et Albert Morys, sur une musique de Pierre Capdevielle.


    Parmi les seize « acteurs » on trouve : Cécile Denoël, qui a repris son nom de scène : Bressant ; Noëlle Lemesle, dont les parents hébergeront Robert en août 1944 ; Albert Morys, qui occupe une chambre du 7e ; Svetlana Pitoëf, qui habite l’immeuble, elle aussi ; Eric Mathieu Bessi ; plus curieux : Joë Dulac.


    A propos de cette fête où se pressait le « Tout Paris », Morys écrit : « Sans compter les enfants, on dénombra environs deux cents invités ».

Le 31 : Les services de la Propaganda-Abteilung d'Edouard Wintermayer publient une liste d'ouvrages qui leur sont favorables intitulée « Gesamtliste des foerdernswerten Schrifttums bis 31.12.1942 » : elle répertorie 182 ouvrages publiés par 50 éditeurs. Ce document, qu'on peut traduire en français par « Liste générale des ouvrages de littérature à promouvoir », comprend six rubriques où l'on trouve neuf ouvrages publiés par Robert Denoël.

La première, intitulée « Neues Deutschland » (Nouvelle Allemagne), regroupe les publications autorisées des écrits du Führer et les livres relatifs à la « nouvelle » Allemagne. On y trouve les Discours d'Hitler publiés en juin 1941 par les « Editions Robert Denoël ».

La deuxième, « Aktiv-Schrifttum » (Littérature active), concerne les ouvrages de propagande et comprend sept sous-rubriques. Dans la deuxième, « Gegen England » (Contre l'Angleterre) figure le livre de Charles Albert, L'Angleterre contre l'Europe, publié en 1941 par Denoël. Dans la sixième, « Antijuedisches Schrifttum », c'est-à-dire Littérature anti-juive, figurent trois titres de la collection « Les Juifs en France » aux Nouvelles Editions Françaises [celui du docteur Fernand Querrioux a été oublié].

La quatrième, « Neueinstellung Frankreichs » (Restructuration de la France) comprend trois sous-rubriques dont la troisième : « Sozialpolitisches Schrifttum » (Littérature socio-politique) contient l'ouvrage d'Eugène Schueller : La Révolution de l'économie publié en 1941 par les « Editions Robert Denoël ».

Dans la sixième rubrique, « Schoengeistiges Schrifttum » (Belles Lettres), figurent trois titres des Editions Denoël : La Mort en Pologne d'Edwin Erich Dwinger [1941], qui est en réalité un ouvrage de propagande et qui sera d'ailleurs retiré de la liste deux ans plus tard ; Remise à neuf, un roman de Lucien François [1941] ; et Sur le Chemin des dieux, un essai de Maurice Percheron paru en 1942.

On ne doit pas s'y tromper : cette « liste Otto à l'envers », non destinée au public et aux professionnels du livre français, a son poids auprès des services de la Propaganda qui, depuis juillet, ont été restructurés en profondeur.

En mars Wintermayer a demandé aux éditeurs français de lui communiquer la liste des ouvrages traduits de l'allemand ou d'esprit collaborationniste parus chez eux : on ne sait comment ni dans quel esprit ils ont formulé leurs réponses.

Le fait est que la plupart des ouvrages politiques répertoriés ici se retrouveront sur la liste des livres reprochés à Robert Denoël lors de son procès, le 13 juillet 1945, sauf celui d'Eugène Schueller, oublié par l'épuration.

On peut se demander qui, chez Denoël, a désigné un ouvrage documentaire de Percheron relatif au Japon et un roman de Lucien François, sans valeur pour la propagande. Certains seront encore répertoriés sur la liste publiée en mars 1944 par les services de la Propaganda.