Robert DenoŽl, éditeur

 

1939

Janvier

 

Le 1er : A.-M. Petitjean passe en revue, dans L'Intransigeant, les plus gros succès éditoriaux de ces derniers mois : Les Grands Cimetières sous la lune, L’Equinoxe de septembre, L’Ecole des cadavres, « dont la vogue est exactement celle que supputait son éditeur » :

«Trois livres écrits non seulement avec de l’encre, mais avec du sang et aussi - puisqu’il s’agit toujours de littérature - en lettres de feu. Trois de nos plus grands romanciers, enfin, ou des plus célèbres, qui s’adonnent au pamphlet. [...] Bernanos, Montherlant, Céline, y apportent la garantie de leur indépendance ou de leur non-conformisme ou de leur anarchie. Ils écrivent tout haut ce que d’autres pensent et chuchotent. Bonne année, pamphlétaires ! L’année s’annonce, en effet, bonne pour vous. »

Le 7 : Le Petit Parisien révèle que Léon Treich [1889-1973], qualifié de juif dans L’Ecole des cadavres, a engagé une procédure pour diffamation, réclamant à l’auteur et l’éditeur 50 000 F de dommages et intérêts.

   

Le journaliste paraît avoir retiré sa plainte quand Céline a rédigé l’erratum demandé, qu'il avait ainsi conçu : «M. Léon Treich nous fait connaître par huissier 1° qu'il n'a jamais appartenu au P.S.F. 2° qu'il n'est pas juif. 3° qu'il appartient à une famille de catholiques pratiquants. Nous prenons acte et rectifions très volontiers. Nous regrettons que cette rectification n'ait pas été demandée à la France Enchaînée du 15-30 septembre 1938 dont nous avons reproduit exactement le texte. » [Lettre à l'avocat André Saudemont].

En réalité La France Enchaînée n'avait fait que reprendre les éléments d'un article intitulé « La Rocque sous l'emprise juive » paru dans L'Etudiant français du 10 juin 1938. Treich y était bien qualifié de juif et l'organe bimensuel de L'Action Française n'avait pas, non plus, été inquiété.

Le 8 : Le Temps confirme la procédure entamée par l'avocat de Léon Treich :

Le Temps,  8 janvier 1939

Le 10 : Parution des mémoires du tribun socialiste belge Emile Vandervelde. Dans un avertissement placé en tête du volume sa veuve écrit : « Emile Vandervelde venait d'achever la correction définitive des épreuves de ce livre, première partie de ses Mémoires, lorsque, en plein travail, en pleine force intellectuelle et morale, il fut, le 27 décembre 1938, enlevé à la tendresse et à l'admiration de ceux qui furent les siens ».

 

                                                                                 Emile Vandervelde [1866-1938]

Le 13 : Denoël a reçu, le 11 octobre, le manuscrit d’un nouveau roman, « Bagarres ». Il écrit à Jean Proal : «Je crois qu’il y a dans ce livre un parti-pris littéraire trop constant, en dépit de tout l’élan, de toute la force contenue que l’on y trouve. Vous devriez, une fois pour toutes, oublier Giono et vous débarrasser de cette influence par trop visible. Que cela surtout ne vous empêche point de terminer «Les Arnaud», dont j’espère beaucoup. Vous savez que j’ai en vous la plus grande confiance. Je suis absolument certain de votre destinée littéraire. »

Le 15 : La revue Europe, publiée depuis 1923 par Rieder, l’est, pour quelques mois, par Denoël. C'est Louis Aragon, propriétaire du titre de la revue, qui a négocié le contrat. Mais Denoël se débat alors dans de grosses difficultés financières et il néglige Europe, ce dont se plaignent, six mois plus tard, René Arcos et Jean-Richard Bloch auprès d'Aragon. L'accord germano-soviétique qui survient en août précipite la disparition de la revue.

Europe,  15 décembre 1938

Le 25 : Le prix Chantecler (5 000 F) est attribué pour la première fois chez Drouant à Marcel Aymé pour ses Contes du chat perché (Gallimard), par 12 voix contre 5 à Marie Mauron pour Le Quartier Mortisson publié en octobre 1938 chez Denoël. Ce nouveau prix littéraire créé par Marcel Espiau est destiné à couronner  « un ouvrage littéraire d'influence paysanne où sont évoqués la terre ou les animaux de basse-cour ».

   

Dans le même numéro de L'Intransigeant « Les Treize » annoncent, parmi les projets d'écrivains, Casse-Pipe, la suite de Mort à crédit. Et ils ajoutent : « (Il y a eu, entre, Bagatelles pour un massacre et L’Ecole des cadavres, aux Editions Denoël) », ce qui une manière d'écrire qu'ils n'en ont pas rendu compte.

Le 28 : Robert Denoël devient officiellement l'éditeur de la revue Europe, distribuée jusqu'alors par les Editions Rieder. C'est Louis Aragon, propriétaire du titre de la revue, qui en a négocié les conditions avec son nouvel éditeur.

 

                      L'Intransigeant,  1er février 1939            Dernier numéro publié chez Denoël,  août 1939

Denoël a accepté cette collaboration en vue de s'attirer la clientèle d'extrême-gauche de la revue mais, très vite, il s'en écartera lorsque le gouvernement s'orientera vers une politique anti-communiste. Europe se saborde peu après l'accord germano-soviétique d'août.

Le 29 : Denoël fait paraître une brochure-bilan : A l'occasion d'un dixième anniversaire. Les Editions Denoël 1929-1939, dans laquelle il rappelle les orientations de sa maison : « Une maison d’édition doit être le miroir de son époque, non pas un miroir abandonné au bord d’une route, mais un miroir orienté vers le talent quelle qu’en soit l’origine ou la direction. [...] Si les Editions Denoël veulent faire appel au capital extérieur en constituant une Société Anonyme, c’est en raison même du déploiement de leur activité. » 

 

Il cite les prix littéraires obtenus depuis ses débuts et leurs tirages : 1930 : L’Hôtel du Nord, 18.000 exemplaires ; 1931: L’Innocent, 15.000 exemplaires ; 1932 : Voyage au bout de la nuit, 112.000 exemplaires ; 1933 : Le Roi dort, 35.000 exemplaires ; 1936, année faste avec trois prix : Les Beaux Quartiers, 24.000 exemplaires, Sangs, 45.000 exemplaires, Les Chasses de novembre, 23.000 exemplaires ; 1937 : Mervale, 28.000 exemplaires ; 1938 : Léonie la bienheureuse, 35.000 exemplaires.

Denoël cite encore d’autres succès non couronnés mais ayant bénéficié de beaux tirages : Les Dictateurs de Jacques Bainville [1935], 40.000 exemplaires ; La Police politique de Léon Daudet [1934], 28.000 exemplaires ; Mort à crédit [1936], 35.000 exemplaires ; Le Quartier Mortisson de Marie Mauron [1938], 10.000 exemplaires ; Le Fascisme de Mussolini [1933], 10.000 exemplaires ; Hitler de Pierre Descaves [1936], 18.000 exemplaires.

Le programme pour 1939 est particulièrement brillant ; les meilleurs romanciers de sa firme, prévoit-il, vont lui donner un nouveau roman. Aragon : Les Voyageurs de l’Impériale ; Braibant : Les Vagues du Pénée ; Céline : Casse-pipe ; Hervieu : La Rose de sang ; Laporte : un roman exotique. A ces talents éprouvés viendront s’adjoindre «trois jeunes romanciers dont les livres s’annoncent comme des succès retentissants.»

Par la suite, il prévoit une édition de bibliothèque, « très soignée », de Voyage au bout de la nuit, un ouvrage monumental de Serge Lifar sur Diaghilew, une édition de luxe du Maurras de Simon Arbellot, et une Nouvelle histoire de la littérature française, « ouvrage capital » de Léon Pierre-Quint.

Il envisage une collection de « romans romanesques » destinés à un public féminin, dans laquelle parut Torrents, le roman à succès de Marie-Anne Desmaret. Des ouvrages documentaires, historiques et politiques, tels que Face à l’ennemi, du commandant Verdun, un volume destiné à la jeunesse qu’a accepté de préfacer le général Weygand.

« En bref », écrit Denoël, « notre programme, soigneusement étudié, se présente comme un coefficient de sécurité exceptionnel. L’année 1939 sera pour les Editions Denoël, une année fructueuse aussi bien par les tirages et les succès matériels que par la qualité des ouvrages publiés. »

Les chiffres qu’il donne ensuite, et qui sont destinés à attirer les commanditaires dans sa nouvelle société, paraissent objectifs, mais difficiles à vérifier, même s’il publie un bilan complet de son activité pour 1938.

Le budget annuel pour la publicité (journaux, revues, affiches, prospectus, T.S.F., cinéma), n’a pas été inférieur à 250.000 francs, « quel que fût le chiffre annuel de la maison ».

Le catalogue de la maison comprend 500 titres dont une centaine achetés à d’autres firmes. En 1938, elle a publié 52 ouvrages : « C’est un chiffre qui ne semble pas devoir être dépassé ». De 1929 à 1939, les Editions Denoël ont versé aux auteurs, à titre de droits, des sommes s’élevant à 2.790.000 francs.

La firme occupe 14 personnes : un secrétaire général, un chef de la presse, un chef de fabrication, un chef-comptable, une aide-comptable, une caissière, deux secrétaires-dactylographes, deux représentants de commerce, un chef d’expédition, un emballeur, un coursier. La direction commerciale et littéraire est assurée par le fondateur de la firme.

Les services de vente proprement dits ont été confiés aux Messageries Hachette, « mesure d’économie qui a donné les résultats les plus satisfaisants ».

Au total, « le chiffre de vente de livres et de droits s’est élevé, en 1938, à 3.691.298 F 25, ce qui représente une augmentation de 33 % par rapport à l’année précédente ». C’est une augmentation intéressante si l’on sait que la hausse du prix des livres est de 15 % par rapport à 1937.

Si l’on enlève du bénéfice de l’année le stock fabriqué, le bénéfice s’élève à 403.101 F 45, soit plus de 11 % du chiffre d’affaires. Et ce chiffre d’affaires n’est en aucune manière un plafond car 1938 doit être considéré comme une année défavorable : « L’exploitation s’est faite avec une trésorerie très limitée, au milieu de l’inquiétude générale. Il n’est pas exagéré d’affirmer que, dans des conditions meilleures de trésorerie, la firme pourra garder le rythme de sa progression actuelle et atteindre en 1939 un chiffre d’affaires très supérieur à celui qui est énoncé ci-dessus. »

En conclusion, « les Editions Denoël, s.a.r.l. de 365.000 F, sont sur le point de se transformer en Société Anonyme avec une forte augmentation de capital. C’est l’accroissement de la maison qui nécessite une large trésorerie ».

Mais il s’agit encore d’un vœu pieux car, dès la phrase suivante, qui est aussi la dernière, on passe au conditionnel : « Cette transformation procurerait à une firme d’édition en plein essor de magnifiques possibilités de rendement. Elle donnerait son efficacité au plus bel effort qui ait été accompli dans l’édition française depuis dix ans ».

A qui Denoël destinait-il cette brochure dont Auguste Picq, la mémoire vivante de la maison, n’avait conservé aucun souvenir ? Pas à des éditeurs, et surtout pas Gallimard, comme on le lui avait suggéré, « car il était hors de question qu’il devienne d’une manière ou d’une autre son employé », dira René Barjavel à Pierre Assouline.

 

Février

 

Parution, dans l'indifférence générale, du premier roman de Nathalie Sarraute, refusé tout d'abord par Gallimard et Grasset, et sans doute d'autres : « Le livre s'est promené d'éditeur en éditeur de 1937 à 1939 avant d'être publié par Robert Denoël », dira plus tard l'auteur.

 

                                                Nathalie Sarraute [1900-1999]

Victor Moremans est, avec Max Jacob et Jean-Paul Sartre, l'un des rares critiques qui consacrent un article attentif à cet ouvrage qui « peut être considéré comme l'échantillon avant-coureur d'une œuvre dont l'acuité et la profondeur nous surprendront peut-être un jour » [Gazette de Liége, 22 mars 1939].

Cette reconnaissance viendra en 1956 avec la publication de L'Ere du soupçon, l'un des textes fondateurs du Nouveau Roman. En juin 1947 les Editions Denoël soldent le volume au cinquième de son prix catalogue.

 

Le 1er : Jean Paulhan, qui se dissimule sous le pseudonyme de Jean Guérin, rend compte dans la NRF de L'Ecole des cadavres : « Cette ordure parfois magnifique et le plus souvent ignoble, ne relève plus de la critique.» Cette attribution est incertaine : il peut aussi s'agir d'Armand Petitjean, le protégé de Paulhan à La NRF qui, dès 1937, utilisait le même pseudonyme.

Le 17 : Numéro spécial de Je suis partout publié sous la direction de Lucien Rebatet : « Les Juifs et la France » qui, selon Robert Brasillach, obtient un succès comparable à celui obtenu en avril 1938 par un premier numéro spécial consacré aux juifs.

   L'Action Française,  17 février 1939

Le 17 : Dans Je suis partout, Robert Brasillach éreinte L'Ecole des cadavres : « C'est qu'il est foncièrement et profondément un désespéré. Il ne croit pas à la résurrection de son pays, pas plus qu'il n'a cru aux mensonges démocratiques, bien-pensants ou révolutionnaires. Il pense que la France est perdue et que, domination pour domination, il préfère celle de l'Allemand à celle du Juif. Nous n'acceptons pas ce désespoir, ce n'est pas le nôtre, et le dilemme nous paraît faux. »

Le 19 : Henri Guillemin rend compte de L'Ecole des cadavres dans La Bourse égyptienne, un journal paraissant au Caire : « il faut se munir d'une armure - ou si l'on préfère d'un blindage - pour aborder Louis-Ferdinand Céline. Il faut le prendre tel qu'il est ou ne pas le prendre du tout. Si j'avais ouvert son bouquin dans l'intention de discuter avec lui, j'aurais vu rouge à mon tour, je me serais donné un coup de sang. Piétiner les Juifs quand ils endurent ce qu'ils endurent, ces immolés, à l'heure où nous sommes, c'est d'une assez belle ignominie. Mais il le sait bien, Ferdinand ; et il a toujours aimé " en remettre ", en fait d'abominations, sur le personnage qu'il a adopté. Loi du genre. »

Le 22 : Lettre de François Dallet, secrétaire littéraire des Editions Denoël, à Evelyne Pollet à propos de son roman Corps à corps dont il semble qu’elle ait transmis le manuscrit à l’éditeur dès mai 1936 : « Ayant dû déjà retenir pour notre programme de 1939 un nombre important de manuscrits de tout premier ordre, et recevant, d’autre part, un grand nombre d’œuvres émanant de nos auteurs déjà en contrat, je me vois dans l’obligation de ne pas retenir plus longtemps dans notre maison votre manuscrit, que j’avais cependant prévu, voici quelques temps, parmi ceux qui viendraient à réalisation aux environs d’octobre 1938.

Il n’est pas dans les usages de la maison de le faire, et je ne veux pas, Mademoiselle, vous demander la collaboration financière relativement importante qui me permettrait de remettre à la disposition de « Corps à corps » la somme que j’avais prévue pour lui, et que des engagements antérieurs me font malheureusement reprendre à d’autres fins ».

Evelyne Pollet en parle à Céline, qui lui répond : « Il est arrivé à Denoël des choses très pénibles, et qui mettent sa maison déjà précaire, très en danger. Quant aux livres qu’il lance, je vous dirai par quels moyens ils voient le jour. Je ne parle pas de leur carrière... »

Le 23 : Evelyne Pollet reçoit le prix Marianne (3 000 francs) pour un conte inédit : « Mes photos ».

Le 28 : Louis Aragon épouse Elsa Triolet à la mairie du 1er arrondissement de Paris. Leurs témoins sont Georges Sadoul et Pierre Unik.

 

Mars

 

René Barjavel et sa famille s'installent dans un minuscule appartement de trois pièces situé près de la Porte de Versailles, au 20 rue Lacretelle.

Parution du livre de l'avocat René Gontier : Vers un racisme français. Au cours de son procès, en juillet 1945, Robert Denoël dira que ce volume a été saisi en 1940 par les Allemands : je ne l'ai trouvé sur aucune liste d'interdiction française. En revanche il a figuré sur la « Liste des ouvrages retirés de la circulation et interdits en Belgique » publiée à Bruxelles en septembre 1941.

On ne voit pas trop pourquoi les autorités occupantes auraient fait retirer du commerce un ouvrage dont Lucien Rebatet écrivait dans Les Décombres : « Grâce à mon cher et vieil ami René Gontier qui préparait sur le sujet un livre nourri et attrayant, promis bien entendu à un boycottage impitoyable, je m'étais initié honnêtement au racisme selon Günther et Rosenberg. »

Le 14 février 1939, René Gontier avait écrit au professeur George Montandon qu'il allait publier bientôt un essai sur les « données de la raciologie » et les législations racistes dans divers pays. Peut-être est-ce la notion de racisme français qui les avait indisposées ? Il indisposa aussi les autorités françaises à la Libération car il figura sur la liste des « ouvrages à retirer de la vente » publiée en juin 1945 par le ministère de la Guerre, et il fut reproché à Denoël lors de son procès, le mois suivant.

L'essai scientifique de Gontier, d'un racisme modéré, lui fut porté à charge car, durant l'Occupation, son livre fut la référence privilégiée des Francistes de Marcel Bucard. Son itinéraire durant cette période ne fut pas non plus exempt de reproches : en mai 1942 il avait sollicité son ami Louis Darquier de Pellepoix pour un emploi au Commissariat général aux questions juives. Enfin, on a retrouvé un exemplaire de son livre dédicacé à sa parution « A Louis-Ferdinand Céline, pour le remercier de ses admirables livres, cet essai sur le négro-mongoloïde juif ».

Le 14 : Luc Dietrich note dans son journal : « Je lis Bagatelles pour un massacre de Céline ou plutôt je relis ce livre sanguinolent, nourrissant, dur du jarret et du poing et d'une telle voix, d'une telle furie ; et ce regard rapide, perçant sur la bassesse de l'homme. Pauvre Céline, on le sent enfermé dans une boule qu'il amplifie de vacarmes et de gestes. Le grumeau des images, la sarabande. Céline a raison ! Nous voulons plaire, nous prostituons tout avec nos mots vide-ordures : cœur, amour, tendresse, etc. »

Le 26 : Décès de l'académicien Goncourt Pol Neveux. Durant plusieurs mois des intrigues vont se nouer pour faire élire un écrivain au siège vacant. Le candidat le mieux placé est Sacha Guitry, ce qui fait grincer quelques dents, notamment celles de Lucien Descaves. Le 18 juin il accorde une interview fulminante à un journaliste du Populaire au cours de laquelle il règle quelques comptes, dont celui de Louis-Ferdinand Céline, son protégé en 1932 :

Le Populaire,  18 juin 1939

Le 27 : François Dallet, promu « secrétaire général » des Editions Denoël, écrit à Jean Rogissart qui s’inquiète à propos de droits d’auteur qui n’ont pas été versés : « Je viens d’avoir une conférence à votre sujet avec M. Denoël, et je puis vous rassurer quant aux diverses inquiétudes qui percent dans votre lettre. M. Denoël met, actuellement, la dernière main à la Société dont il vous avait parlé. Comme vous vous en doutez la chose n’a pu se réaliser en quelques jours, et les bruits de guerre de ces derniers temps nous ont encore retardés.

De toutes façons, M. Denoël compte vous adresser prochainement de nouvelles tranches du règlement sur Mervale, et vous n’avez pas à craindre le moindre désavantage de ce côté. Votre manuscrit est entre les mains de M. Denoël qui vous écrira à ce sujet. Il en a déjà fait, je crois, une première lecture et vous avez tout à fait tort d’être si impatient. Vous avez été gâté par la fortune pour votre premier livre ; ne soyez pas pessimiste pour le second ; il n’y a aucune raison que tout n’aille pas au mieux. »

 

Avril

 

Le 1er : Les Denoël louent, au nom de Cécile, un appartement situé au troisième étage d’un bel immeuble de la rue de Buenos-Ayres, 1, à deux pas de la Tour Eiffel.

 


Le bail, qui a été signé le 24 janvier précédent, comprend un appartement, deux chambres de bonne au 7e et une cave, le tout loué annuellement pour 17 000 francs, plus 5 000 F pour les charges, 4 000 F pour le chauffage central et l’eau, soit en tout : 26 000 francs payables en quatre termes.

Morys le décrit ainsi : « Les pièces d’apparat donnaient sur le Champs de Mars ; magnifique exposition, vue et calme, les arbres cachaient les pattes de la Tour juste en face et la foule qu’elle attire. L’entrée, où trônait une immense armoirie normande, desservait, outre l’office d’une part, et le privé à l’autre bout, trois pièces en enfilade, à larges portes : la bibliothèque, le salon, la salle à manger. »


    Ce vaste appartement occupait tout l’étage, alors que « les autres appartements de l’immeuble avaient été scindés pour en faire deux par étage. Au rez-de-chaussée, habitait l’actrice Junie Astor. » C'est ce que confirme Céline qui, à la mi-avril 1942, écrit à l'actrice qu'il lui téléphonera avant d'aller lui rendre visite « en allant voir Denoël qui demeure par chez toi. »

         

         Junie Astor [1912-1967]          Jean Malaquais [1908-1998]

Jean Malaquais, qui lui rend visite en décembre, note dans son Journal de guerre : « Denoël, dans ses meubles, au Champ-de-Mars. Cossu. Plafonds lambrissés. Charmante, sa femme, aperçue entre deux portes. Lui, bien découplé, torse athlétique, poigne de bûcheron. M'a refilé cinq cents francs ».

Le 21 : Décret-loi du garde des Sceaux Marchandeau visant à protéger les minorités raciales dans la presse, et dont l’effet n’est pas rétroactif.

Céline en soumet le texte officiel à l’avocat André Saudemont [1900-1970] avec ce commentaire : « Il me semble qu’il signifie le retrait de Bagatelle et de l’Ecole sous peine d’immédiates poursuites qui ne sauraient nous surprendre. Denoël songe à expédier ces 2 livres en Belgique et à les faire vendre là-bas ? Est-ce possible et sans risques légalement ? Sommes-nous pour cela hors d’atteinte ? »

Le 25, parution de Scopies, un essai littéraire dû à René Bréhat, pseudonyme du docteur René Dagorne [1898-1986]. Ancien condisciple de Louis Destouches à l'école de médecine de Rennes, Bréhat a fait envoyer un « service de presse » de son livre à Céline en le prévenant qu'il se trouve en désaccord avec l'antisémitisme de ses pamphlets.

Céline lui répond quelques jours plus tard qu'il « attend de pied ferme cet anticélinisme », en ajoutant que « Denoël doit être aussi bien content - c'est un affamé de controverses et batailles sous son toit. »

Après réception du volume, il écrira à l'auteur qu'il le trouve « maçonnique et humanitaire à souhait. Il fut un temps où de telles professions avaient du risque, maintenant elles sont conformistes et en cour. »

 

Mai

 

Parution de Le mal d'enfance suivi, trois mois plus tard, de Le Passeur s'est endormi. Joë Bousquet publiera les livres suivants chez Gallimard.

 

  

 

Pourquoi l'écrivain quitte-t-il Denoël ? Des raisons politiques ne paraissent pas à l'origine de ce changement d'éditeur. René Nelli, exécuteur testamentaire de Joë Bousquet, m'écrivait en 1979 : « Joë Bousquet a été en excellents termes avec Robert Denoël mais je ne pense pas qu’il l’ait jamais rencontré. » Ce n'est pas le cas de Gaston Gallimard qui, au moment de l'exode, s'est réfugié chez lui, à Carcassonne, jusqu'en octobre 1940.

Lorsque Jean Paulhan lui propose, au cours de l'été 1940, d'éditer Traduit du silence, Bousquet accepte aussitôt puisqu'aussi bien, il tente de publier chez Gallimard depuis la fin des années vingt. D'autre part, Denoël a entamé le climat de confiance qui s'était établi avec l'écrivain depuis 1936.

Le 18 juillet 1938, Joë Bousquet lui a confié les manuscrits de trois romans : Le Mal d'enfance, Iris et Petite Fumée, et Le Passeur s'est endormi. Durant les premiers mois de l'année 1939, Denoël ne répond pas aux courriers de l'auteur qui souhaite connaître ses intentions. Exaspéré, Bousquet menace de porter ses textes chez un autre éditeur, et le fait d'ailleurs pour Iris et Petite Fumée, que publie Guy Lévis Mano, début août.

Aiguillonné par Jean Cassou à qui l'écrivain s'est plaint de l'inexplicable silence de l'éditeur, Denoël a fini par lui signer un contrat pour les deux romans qui lui restent. Ses conditions ne sont guère généreuses : 10 % de droits d'auteur, et des tirages plutôt confidentiels : 1 000 exemplaires pour Le Passeur s'est endormi, 1 200 pour Le Mal d'enfance. Avec raison, semble-t-il, puisqu'à la date du 11 mars 1943, il aura vendu 596 exemplaires du premier, et 601 exemplaires du second.

Une lettre envoyée le 30 avril 1939 par Bousquet à René Debresse, son éditeur entre 1932 et 1935, témoigne de son désappointement : « Il est évident que Denoël peut me répondre que les volumes sont déjà sous presse, mais franchement je ne le crois pas. Et je m'attends à le voir accepter avec soulagement cette libération. Il a des engagements avec Bosschère, Breton, depuis des années, et ne sort rien » [catalogue de vente à l'Hôtel Drouot, 6 mai 2010].

Ce différend n'empêchera pas Joë Bousquet de dédicacer chaleureusement, le 29 juin, Le Mal d'enfance à son éditeur : « A Robert Denoël qui est l'âme même de nos inspirations d'écrivains, en hommage de ma profonde reconnaissance et de mon affection. » La joie de se voir imprimer lui aura fait oublier ses déboires puisqu'il dédicace peu après Le Passeur s'est endormi à un ami en ces termes : « Je suis mis dans une humeur de débutant par la publication massive de 4 volumes, 2 chez Denoël, 1 à Bruxelles, le plus court et le plus nourri chez GLM, l'éditeur de Jouve et d'Eluard ».

Lorsque Joë Bousquet lui a confié trois romans six mois plus tôt, Denoël ne pouvait anticiper leur carrière éditoriale. Si, durant le premier semestre 1939, l'éditeur « chambre » ainsi des écrivains de qualité, c'est que, financièrement, il n'a plus la capacité de les publier dans de bonnes conditions. La brochure qu'il a fait imprimer en janvier était donc bien un appel à des capitaux frais : la Société des Editions Denoël est au bord du naufrage.

Le 4 : Les Messageries Hachette adressent aux libraires une circulaire concernant « l’interdiction de vente de Bagatelles et de L’Ecole des cadavres. »

Gazette de Lausanne,  7 mai 1939

Le 10 : André Roubaud publie dans Marianne une enquête : «Trois grands romanciers vus par leurs éditeurs». Robert Denoël y parle, comme on peut s'y attendre, de Céline [cf. Presse].

  

                              L'Intransigeant,  17 mai 1939                                     La Justice,  4 mai 1939                                            

Un autre projet de loi concernant les atteintes aux bonnes mœurs dans la presse et dans les livres est à l'étude et quelques écrivains, comme Céline, ont quelques raisons de s'inquiéter. Denoël, d'ailleurs, amputera préventivement en septembre L'Ecole des cadavres d'une page jugée « scatologique ».

Le 10 : Parution, chez René Debresse, d'un pamphlet de 15 pages dû à Pierre Loiselet : Le Vitalisme contre les petits pères du sénat. Il s'agit d'une protestation contre un projet de loi déposé au Sénat qui permettrait à toute ligue de faire interdire des œuvres du passé ou du présent portant atteinte à la moralité publique.

    

L'Intransigeant,  10 mai et 22 juillet 1939

Le « Vitalisme » était un mouvement littéraire et artistique initié depuis quelques mois par Marcel Sauvage, auquel avaient adhéré des écrivains comme François Dallet, Albert Simonin, Jean de Bosschère, Robert Desnos, ou Carlos Larronde ; chez les artistes, Maurice de Vlaminck avait apporté sa caution.

Le manifeste de Loiselet avait été signé par de nombreux écrivains et éditeurs - dont Denoël - qui craignaient qu'une telle loi permît de refaire les procès de Rabelais, Molière, Baudelaire ou Rimbaud, mais aussi d'auteurs contemporains.

Le 10 : La presse annonce que c’est d’un commun accord que Denoël et Céline ont décidé de retirer provisoirement les deux pamphlets de la vente :

L'Homme libre,  25 mai 1939

Le 13 : L'huissier parisien Lucien Doré, 17 rue du Bouloi, adresse à la demande de Céline une sommation aux Editions Denoël pour une traite protestée de 15 000 francs échéant le 21 avril. Cette somme représente les droits d'auteur sur les ventes de L'Ecole des cadavres. Outre la somme réclamée, elle impose à l'éditeur de « cesser toutes publications et retirages des titres de Céline déjà publiés ».

Le 26 : Dans sa rubrique « Indiscrétions », Je Suis Partout publie un commentaire ironique signé Midas : « On a retiré de la vente le livre antisémite de Louis-Ferdinand Céline, Bagatelles pour un massacre. Ferdinand, tu te dégonfles ».

Le 29, Céline commente ces avatars à Evelyne Pollet : « En effet, les ennuis n’ont pas manqué ces temps-ci. 2 procès en Correctionnelle avec 100 mille francs de dommages à la clef... Denoël en mauvaise foi et faillite, qui ne me paye plus. Les livres supprimés par décrets-lois... Une cascade. »

Parution du roman étonnant de Marie Amon : Barrières, que Max Jacob qualifiera de plus beau livre de l'époque. « Il y a beaucoup de talents nouveaux et des originalités. Surtout en prose ! Des femmes ! Marie Hamon [sic], Marie Le Hardouin, Dominique Rollin [sic], qui ont des succès compréhensibles », écrivait-il en 1943 à Gaston Criel. On note que ces trois auteurs sont publiés chez Denoël.

Albert Paraz , qui avait besoin d'argent, avait proposé à Denoël de faire des traductions de l'anglais : « C'est seulement en rentrant chez lui que Paraz s'aperçut que le manuscrit était en allemand. N'importe. Ce serait une bonne occasion pour l'apprendre. La difficulté était d'éviter les rencontres avec Marie Amon qui ne parlait pas français. », écrit Emmanuel Pollaud-Dulian.

Marie Amon, exilée en France, avait quitté Vienne au moment de l'Anschluss, et son livre avait été interdit de publication en allemand. Quant à sa traduction française, la critique relevait que « le traducteur, sans doute pour être plus fidèle à l'esprit du livre, abuse quelque peu de mots crus, et d'un parler paysan ou faubourien qui n'aurait sa raison d'être que dans nos campagnes et nos faubourgs, à nous. » [Roger Dacy dans Les Nouvelles Littéraires, 1er juillet 1939].

 

Juin

 

Le 2 : Céline répond à l'écho incisif paru le 26 mai dans Je suis partout par une lettre de cinq pages, « En réponse à une petite lâche saloperie de votre numéro précédent », qui ne sera pas publiée, mais dont on connaît plusieurs extraits : « J'ai deux procès, pour 100.000 francs l'un dans l'autre, en correctionnelle. Voulez-vous me les reprendre ? Me repasser pour la circonstance quelques uns de vos juifs bien nés ? Ou de vos douairières A.F. ? [...] Vous ferez les chaussures des Juifs et content ! Et vous trouverez à cet exercice mille explications parfaitement patriotiques et flatteuses ».

Il a demandé au journal la publication intégrale de ce droit de réponse, qui lui est refusé. Céline envoie donc peu après une seconde lettre de quatre pages à Brasillach, qui n'aura pas plus de succès que la précédente :

« Avant d'accuser (s'il vous plaît de vous mêler de mes affaires) il faut au moins connaître les faits. Simultanément en plusieurs endroits la police dès le décret a sommé les libraires de retirer Bagatelles et L'École.

Êtes-vous Brasillach plus costaud qu'un commissaire de Police ? nouveau Liabeuf ? Pas moi. Je vous ai dit que nous avions déjà 2 procès. Faut-il que nous en prenions 36 pour vous faire jouir, fillette ?

Est-ce se dégonfler que de se rendre aux ordres du Parquet ? Voilà ce qu'il faut expliquer à vos lecteurs. Ce n'est pas leur annoncer les choses ‘tout simplement’ que de ne rien leur dire du tout (sauf une petite saloperie tendancieuse).

Nous avons enlevé nos deux ouvrages avec Denoël sur l'avis formel de Saudemont notre avocat (faut-il aussi pour être plus vaillant encore nous passer d'avocat ?) qui nous défend à la 12e Chambre. Voilà ce qu’il faut apprendre à vos lecteurs. Ce sera moins lâche et pour une fois exact, en 2, 3, 12 ou 18 lignes. »

Le 5, Denoël écrit à Jean Rogissart : « Je viens d’achever la révision de la seconde partie de Jean Mamert. L’ensemble forme un tout excellent et qui retiendra l’attention d’un public que je souhaite très étendu. Ce public ne sera pas séduit immédiatement mais votre livre restera comme un document très probe, très minutieux, sur une période de la vie ouvrière fort mal connue.

Par conséquent, c’est un ouvrage qui gagnera des couches de lecteurs d’année en année et qui fera un excellent livre de fond, quel que soit son premier succès. Je m’excuse très vivement d’avoir gardé si longtemps votre manuscrit, mais je suis littéralement débordé de travail. Les difficultés accrues qui se sont élevées à l’occasion des menaces internationales me rendent l’existence commerciale extrêmement dure.

Je vous remercie de la patience dont vous faites preuve à mon égard. Croyez bien qu’elle sera récompensée. Je pourrai sortir votre livre dans la seconde quinzaine de septembre, si vous m’en remettez le texte corrigé dans le courant de juillet. Je vous retourne les deux parties, afin d’éviter les corrections typographiques inutiles : c’est pour que vous rétablissiez en minuscules tous les noms propres, qui s’y trouvent encore en capitales. Ce n’est pas l’usage de laisser les noms propres saillir de la page. »

Le 6 : Céline écrit à l’imprimeur Bellenand pour obtenir le chiffre des différents tirages de son pamphlet Mea culpa.

Le 13, François Dallet écrit à Evelyne Pollet : « M. Denoël m’informe qu’il veut amplifier son programme de l’été et l’automne prochains, et il me demande, pour cela, quelques nouveaux manuscrits. Il me prie notamment de vouloir bien lui procurer, parmi les manuscrits dont nous nous sommes déjà occupés, ceux pour lesquels je lui avais fait les rapports les plus nettement élogieux.

Le premier dont il me parle est " Corps à corps ". Comme vous le savez, je me suis dessaisi de ce manuscrit, et j’ai donc informé M. Denoël que " Corps à corps " n’était plus en notre possession. Auriez-vous l’occasion de passer à Paris ? M. Denoël et moi-même serions tout particulièrement heureux de faire votre connaissance, et de vous dire de vive voix combien nous avons regretté de n’avoir pas de place dans notre programme au moment où nous avons tenu votre roman. »

Le 19, Luc Dietrich note dans son journal : « Vois Denoël qui me demande de taper Arlette de dix sacs, ce que je fais. Denoël content. » Le 7 octobre Dietrich ajoute : « Vois Denoël qui peut rendre un sac pour le truc d'Arlette. J'aime le courage de Denoël. » [coll. Famille Dietrich]. Cette dame, amie de Dietrich et de Lanza del Vasto, n'a pas été identifiée.

Le 21 : Denoël et Céline sont conjointement condamnés pour diffamation envers le docteur Rouquès par jugement de la 12ème Chambre correctionnelle de la Seine, et astreints au paiement de 2 000 francs d’amende. Le livre sera remis en vente, fin septembre, avec trois feuillets litigieux arrachés.

En quoi Céline avait-il diffamé Rouquès ? Dans L'Ecole des cadavres, page 302, il avait commenté un écho paru dans L'Humanité du 5 novembre 1938 : « Hier a été inauguré le dispensaire du Syndicat des Métaux de la région parisienne… Plus que jamais cette organisation mérite le titre que notre journal naguère lui décerna : le plus beau Syndicat de France… Au cours du vin d’honneur qui suivit la visite prirent la parole les docteurs Kalmanovitch, Oppman, Rouquès, Lecain, Bli, etc… (tous juifs), les principaux artisans de cette réalisation. »

L'Humanité,  5 novembre 1938

Céline avait ajouté « tous juifs » à la suite des noms cités. D'autre part la citation était controuvée : les docteurs Kalmanovitch, Oppman et Rouquès ne prennent pas la parole, ils sont remerciés par MM. Léveillé et Doury, secrétaires du syndicat. Et les noms des docteurs Lecain et Bli n'apparaissent pas à la suite des trois précédents, mais plus haut dans l'article, parmi les personnes présentes dans l'assistance, aux côtés du professeur Henri Vallon et de l'architecte Le Corbusier.

    

Ce dont avait à se plaindre Pierre Rouquès, comme avant lui Léon Treich, c'était d'avoir été qualifié de juif. Dans le livre de Céline, le mot juif ayant été jugé infamant par la Cour, la question n'était donc pas de savoir si Rouquès était, ou non, juif, mais s'il avait été diffamé.

 

      Pierre Rouquès [22 août 1900 - 19 avril 1952]

 

« Issu d'un milieu aisé, Pierre Rouquès avait fait ses études à la Faculté de médecine de Paris. Il devient successivement interne des hôpitaux de Paris, assistant du Professeur Desmarest à l'hôpital Ambroise Paré, chef de clinique à la Faculté de médecine et chirurgien à l'hôpital de Créteil. Après les élections municipales de 1925, Pierre Rouquès crée une douzaine de dispensaires municipaux dans la " banlieue rouge ", notamment à Bobigny, Romainville, Bagnolet, Montreuil, Bondy, Gagny et Neuilly-sur-Marne.

Il contribue également à la création de la polyclinique des métallurgistes " Les Bluets ", dans le onzième arrondissement de Paris. En 1932, il participe à la formation du premier mouvement des médecins contre la guerre. Dès le début de la guerre d'Espagne, il lance le mouvement d'aide sanitaire et en octobre 1936, jette les bases du service de santé pour les Brigades internationales puis crée la Centrale sanitaire internationale. Il est à l'origine de la création de la Maison du blessé.

Mobilisé en 1939, il revient à la fin 1940 à Paris où il soigne clandestinement les militants communistes. Il participe au Front national des médecins et au service de santé des F.T.P. (Francs tireurs et partisans).

Chef de cabinet de François Billoux, ministre de la santé publique, du 9 septembre 1944 au 21 octobre 1945, il est ensuite élu conseiller municipal de Paris et conseiller général de la Seine.

Pierre Rouquès est décédé le 19 avril 1952, probablement des séquelles d'une chute de bicyclette advenue en juin 1942, chute qui lui avait occasionné une fracture du crâne. Il repose au cimetière du Père-Lachaise. » [Notice extraite du Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier et du mouvement social de Jean Maitron].

Le même jour, Céline écrit à Lucien Combelle : « Il a fallu, hélas ! plier bagages. Denoël comme moi et Hachette. Le commissaire et le parquet à nos trousses. [...] La 12e Chambre nous a déjà salés : 200 francs amende, 2 000 dommages. Livre condamné : L’Ecole... »

Le 23 : L’imprimeur Bellenand fournit à Céline les chiffres des trois tirages de Mea culpa : 5.040, 10.545 et 5.060 exemplaires, soit 20.645 exemplaires en tout.

 

 

Journal de Genève,  15 juin 1939

Le 30 : Vente aux enchères à la Galerie Fischer de Lucerne de 125 œuvres d'art exclues des musées allemands sur l'ordre des autorités nazies. Parmi ces sculptures et tableaux considérés comme art dégénéré, les signatures d'artistes français tels que Chagall, Braque, Derain, Gauguin, Laurencin, Matisse, Modigliani, Picasso, Vlaminck, ou belges, comme Ensor. C'est un autoportrait de Van Gogh qui emporta la meilleure enchère du jour : 175 000 FS.

Le 30 : Brasillach ayant refusé d'insérer la seconde réponse de Céline, celui-ci adresse à Je suis partout, en guise de droit de réponse, un quatrain de la même dimension que l'écho du 26 mai, qui est finalement publié par le journal :

La rédaction, qui a mis un mois pour publier la réponse de l'écrivain, commente ainsi son message «télégraphique » : « Nous sommes très heureux de cette mise au point - que nous désirions provoquer. Ainsi donc par un abus de pouvoir extraordinaire, on applique 1° à des livres, 2° de façon rétroactive, un décret qui ne concerne que la presse. Nous sommes bien sous la dictature juive. »

Cette explication est fallacieuse. Le décret Marchandeau, promulgué le 21 avril 1939 et abrogé le 27 août 1940, ne s'appliquait qu'à la presse et n'était pas rétroactif. Aucun livre n'a été condamné en vertu de cette loi dite « sur les habitants ». L'Ecole des cadavres a été condamné pour diffamation indirecte (le mot juif étant injurieux sous la plume de l'écrivain).

Dans la presse, le seul journal condamné au titre de ce décret-loi fut La France enchaînée : le 26 juillet 1939, la 12e Chambre correctionnelle (celle-là même qui avait condamné Céline et son éditeur) infligea une peine de trois mois et 500 francs d'amende à Louis Darquier de Pellepoix pour un article dénonçant l'invasion juive (cette condamnation fut annulée le 27 novembre 1940 par la cour d'appel de Paris).

Céline, qui veut croire que le décret a été mitonné tout exprès pour lui, écrit à Brasillach : « On ne lit pas les autres livres antisémites. Je suis le seul qui tire. Alors le Parquet se fout bien des autres. Mais moi, m'étendre est une joie savoureuse. [...] On dirait sans mégalomanie que le topo Daladier s'adressait à mes livres. Car enfin, qui est raciste et anti-anglais en France ?... »

 

Juillet

 

Le 5 : Sous le titre « L'Enigmatique Dr Abetz », Le Canard enchaîné évoque, allusivement, les relations qu'aurait entretenues Céline avec l'émissaire allemand, soupçonné de complot contre la France. L'écrivain répondra au journal, qui publie sa lettre le 12 juillet, qu'il n'a jamais rencontré Abetz dont il a appris l'existence par les journaux de ces derniers jours.

Le 9 : Lucien Sampaix publie dans L'Humanité un premier article mettant en cause Louis-Ferdinand Céline :

L'Humanité, 9 juillet 1939

 

La cible du journaliste est Louis Darquier qui a assigné L'Humanité pour diffamation. Sampaix met en cause la plupart des ligues et journaux antisémites créés depuis quelques mois en France et qui reprennent les théories et les mots d'ordre des services du docteur Goebbels.

Après avoir rappelé diverses réunions du Rassemblement Anti-Juif de France, rue Laugier, Sampaix écrit que Darquier « eut diverses entrevues avec un écrivain " français ", M. C... Et peu après, celui-ci soumit aux ligues antijuives un nouveau plan d'action antisémite. Sans doute M. Bailby du Jour, Carbucia, Daudet et quelques autres directeurs de journaux " nationaux " ne nous démentiront point si nous affirmons qu'ils ont eu connaissance de ce plan infernal. »

Ce plan en deux étapes consistait à réunir tous les groupements antijuifs épars puis à appliquer en France les méthodes de provocation « qui ont si bien réussi aux nazis en Allemagne » :

« Nous nous excusons auprès de l'écrivain C..., mais nous avons entre les mains des documents qui l'accablent, par exemple lorsqu'il écrit dans son plan :

" - Indépendamment de toute ligue, il faudrait prévoir le recrutement et la création d'un corps d'hommes prêts à toutes les besognes...

... Un service organisé de lettres anonymes adressées à tous les nationaux, généraux, militaires, haut clergé, avocats... chargées de menaces...

... Création d'un groupe de terroristes, travaillant ' pour les juifs ' contre les nationaux connus...

... Organisation et éducation d'un groupe de provocateurs à la soi-disant solde des juifs.

... Enfin, tous les moyens, même les pires, devront être employés. Il va de soi qu'en dehors de la nécessité de gros capitaux, cette organisation demandera une mise au point extrêmement délicate et secrète.

... L'action devra être foudroyante. " »

On ignore où Lucien Sampaix a trouvé ce programme digne des Protocoles des Sages de Sion mais, puisqu'il cherche à abattre Darquier, il n'a pu manquer de lire dans La France enchaînée, organe officiel de son parti, que Céline avait participé à une réunion du Rassemblement Anti-Juif, le 2 décembre 1938.

D'où peut-être la tentation d'en faire le complice d'un complot de cagoulards qu'il dénonce dans le même journal depuis plus de six mois, et de compromettre un polémiste qui eut le tort de publier Mea culpa, trois ans plus tôt. Dès le lendemain, Sampaix incrimine un peu plus Céline :

    

                                                           L'Humanité, 10 juillet 1939                                                  Lucien Sampaix [1899-1941]

 

« M. Cel..., écrivain, affirme avoir beaucoup de talent. Peut-être se vante-t-il, mais, pour l'instant, constatons que ce talent, il vient de le mettre à la disposition des ennemis de la France. Ce n'est pas la première fois, d'ailleurs !

Ainsi que nous l'avons exposé hier, l'écrivain Cel... est passé au service de Darquier dit Pellepoix, de Bucard et de leurs acolytes, autrement dit au service de Hitler. Pour eux, il a dressé un plan de lutte antijuive, un plan de provocation mis aussi au point que celui dressé jadis par Deloncle et Duseigneur. Puisque aussi bien nous avons ce plan entre les mains, étudions-le.

Tout d'abord, M. Cel... veut rassembler dans une sorte de comité de coordination les différents groupements antijuifs :

" De même que la prise d'une forteresse ou l'invasion d'un territoire exige un commandement unique, avec un plan bien ordonné et défini, de même la lutte antijuive ne doit plus se disperser en de nombreux partis. Il est donc indispensable que tous les chefs de ces ligues ou partis donnent leur adhésion complète à un plan d'action et se rallient à un commandement unique. "

Et l'écrivain Cel..., constatant  avec amertume que les mots d'ordre de Goebbels n'ont pas pris racine en France, explique avec force détails qu'il est indispensable de prendre un masque :

" L'antijuif ne doit pas paraître un hitlérien ou un fasciste. " Puis :

" Crier : 'A bas les juifs !' ne sert à rien. Il faut crier : 'Vivent les juifs !' et 'A bas les Français !' Inscrivez partout : 'Vivent les juifs', 'A bas les c... de Français !', alors vous verrez la réaction ! "

Pas mal comme provocation. Mais il y a mieux. Bien entendu, le directeur de conscience de Darquier dit Pellepoix a prévu la propagande partout, notamment chez les commerçants. Diviser la France, dresser les unes contre les autres les diverses couches du peuple laborieux, c'est l'ordre de Hitler. L'écrivain Cel... l'applique et l'explique :

" Adaptons notre propagande à l'esprit français ! Allez chez les petits commerçants et dites-leur que les juifs sont la cause de leur malheur, de la vie chère. Dites aussi : 'Achetez juif, le petit commerçant français vend cher et mauvais.'

Vous verrez que la journée ne sera pas assez longue au petit commerçant pour lui faire digérer sa rancune. Tous ses malheurs deviendront le fait des juifs.

Et si ce jour-là vous allez le voir et qu'en achetant un article vous lui disiez : 'C'est cher chez vous ! Les juifs vendent moins cher', il se sera découvert un ennemi, le juif, et de lui-même il viendra à vous avec son ardeur... et son argent. "

Le machiavélisme de l'écrivain Cel... et de Darquier de Pellepoix ne s'arrête pas là. Il faut aussi toucher les ouvriers par des distributions de tracts :

" Ouvrier, si ton patron est juif, aime-le ; seul le patron juif paye honnêtement ses ouvriers. Il est riche et juste. Il donne tout son argent à la détente. Ouvriers ! militez tous pour la dictature juive ! "

Toujours le même sens de la provocation. Et ce n'est pas tout ! Partout, la même méthode est envisagée : les paysans seront touchés par des tracts faits spécialement pour eux. Des tracts d'apparence " juive ", naturellement. Les anciens combattants et mutilés également. Exemple :

" N'oubliez pas que vous devez vos pensions d'anciens combattants et d'invalides à un ministre juif. La Marne a été gagnée par les juifs. Combattant, n'oublie pas que pendant la guerre ces juifs ont nourri ta femme et tes enfants. Militez tous pour un régime juif. "

Pour les soldats, ajoute l'écrivain Cel..., un tract sera diffusé dans les casernes :

" Soldat, libère-toi ! Le parti juif est puissant, il secourra les déserteurs et seul un dictateur juif obtiendra la suppression du service militaire obligatoire. "

Toute une propagande est ainsi conçue pour irriter la population contre les juifs et créer un courant d'opinion antisémite.

" Il faut ", dit M. Cel..., " créer dans les cafés, les restaurants, dans tous les lieux publics, des discussions entre compères où l'un serait le Français et l'autre le juif, ce dernier affirmant bien sa qualité de juif, les protections dont le font profiter ses ministres et ses sentiments de mépris à l'égard du Français. Quelques répétitions en salle close auraient tôt fait de former d'excellents discuteurs. " » [L'Humanité, 10 juillet 1939].

Lucien Sampaix poursuivit sa campagne en dénonçant la collusion entre les journaux antijuifs et les services d'Otto Abetz [qui fut expulsé de France le 12], mais évita désormais de diffamer « l'écrivain Cel... », à moins que la réponse de l'écrivain au journal l'ait incité à plus de retenue. L'Humanité refusa de l'insérer, sans doute parce que le nom de l'écrivain n'avait pas été entièrement écrit, ce qui le privait légalement de son droit de réponse. Céline s'adressa alors à Je suis partout qui la publia le 21 juillet.

Le 16 juillet encore, Raoul Cabrol [1895-1956] faisait figurer Céline dans sa « horde munichoise », aux côtés de journalistes et politiciens de droite :

                                                                                            L'Humanité, 16 juillet 1939

Qu'y avait-il à retenir de cette curieuse et maladroite mise en cause de Céline par un journaliste communiste ? Que l'écrivain antisémite, catalogué à droite depuis son pamphlet anticommuniste, avait fait les frais d'une très longue dispute entre journaux de droite et journaux de gauche, qui s'accusaient d'être payés, soit par Moscou, soit par Berlin.

     Pour Cabrol, le programme de Céline, armé d’une ventouse, tient en un mot :  « M...E »

L'affaire n'était pas terminée pour Lucien Sampaix qui, fort des 400 000 exemplaires tirés quotidiennement par L'Humanité, réclamait haut et fort l'arrestation de journalistes et hommes d'affaires compromis. Plusieurs inculpations allaient suivre, en effet, mais le président du Conseil, Edouard Daladier, mettait alors en garde les journaux qui, par des accusations ou révélations intempestives, compromettaient le « secret de l'enquête ».

Inculpé d' « indiscrétions », Sampaix passait en Correctionnelle le 29 juillet. L'Humanité s'indignait contre un procès « d'étouffement et de diversion » ; dans Ce Soir Aragon (qui serait présent au procès) mettait en garde le pouvoir contre une atteinte à la liberté de la presse. Gringoire, lui, alignait simplement le nombre impressionnant de condamnations pour diffamation dont avait écopé ce « tartuffe du patriotisme » entre mars 1937 et mai 1938 :  une bonne douzaine au total.

Le verdict rendu par la 12ème Chambre correctionnelle de la Seine - qui avait condamné Céline et Denoël le 21 juin, et Louis Darquier le 26 juillet - tombait après une heure de délibérés :

L'Humanité, 29 juillet 1939

Dès le 1er août Lucien Sampaix repartait en croisade contre « les traîtres, les espions, et leurs protecteurs », et, cette fois, il visait une personnalité du gouvernement en place : le ministre des Affaires étrangères, Georges Bonnet. Le 23 août était signé le pacte germano-soviétique. Trois jours plus tard, la publication de L'Humanité était suspendue.

Le 26 septembre, un décret-loi interdit le parti communiste. Sampaix est arrêté le 19 décembre, s'évade six jours plus tard, est repris le 27 mars 1941, condamné le 26 juillet aux travaux forcés à perpétuité, et fusillé le 15 décembre 1941. Né à Sedan, il avait quarante-deux ans.

Céline avait été fort courroucé de la campagne de Lucien Sampaix. Le 10 septembre 1942, il écrivait à Jean Lestandi, directeur du Pilori, à propos des « diffamateurs, des bourriques, des innommables » :

« J’en ai connu d’extraordinaires, le Juif Sampaix parmi tant d’autres, diabolique d’astuce. Il me réclamait au poteau chaque matin (dessin par Cabrol), sur quatre colonnes dans L’Humanité (un million de lecteurs). Il m’avait vu, de ses yeux vu, porter cher Bailby (!) bras-dessus, bras-dessous avec Darquier, mon plan détaillé de révolution nazie pour la banlieue parisienne. Une paille !

Ceci se passait sous Mandel. Je sortais de correctionnelle. Il citait même, pour l’affolement de ses lecteurs, des passages entiers de ce document pépère. Quel texte ! à faire fusiller tous les " rapprochistes " d’Europe pendant trois, quatre siècles à venir. Comme il est normal lorsqu’on se paye de tant d’audace, que l’on chatouille de tels destins (tous les Celtes me comprendront), ce Sampaix devait mal finir, - même la juiverie a ses limites, - ce Sampaix finit fusillé. »

*

 

Le 10 : Céline écrit à Aimée Barancy : « Pour L’Ecole hélas Baba je n’en ai plus. Elle est retirée du commerce. Nous sommes pistés si étroitement, tous les moyens sont bons pour m’abattre, que nulle fredaine ne nous est permise - Téléphonez ou passez donc chez Denoël - Il n’en a certainement pas - mais il pourra peut-être vous donner une adresse en Belgique où l’ont peut encore en trouver qq uns - mais c’est un moyen abracadabrant, évidemment. Qu’y pouvons-nous ? »

Le 15 : Le quotidien L'Ordre reprend dans ses colonnes les allégations de Lucien Sampaix dans L'Humanité. Dès le 17, Céline prie sa secrétaire de faire taper sa réponse (qui est identique à celle qu'il a envoyée au Droit de vivre et qui sera publiée le 22) et de l'envoyer au gérant du journal. Dans Ce Soir de ce jour-là, Paul Nizan avait fait de même.

Le 18 : Céline annonce à Marie Canavaggia son intention d'intenter trois procès en dommages et intérêts à L'Humanité, Le Droit de vivre et Ce Soir : « Nous verrons si la 12e [Chambre] fonctionne aussi bien dans un sens que dans l'autre. »

Le 21 : Je suis partout publie, sous le titre « Un noir complot », la réponse de L.-F. Céline à Lucien Sampaix, précédée de ce chapeau de la rédaction : « L'Humanité, poursuivant la série de ses réjouissantes révélations, indiquait l'autre jour, par la plume de L. Sampaix, qu'un " grand complot " avait été monté, avec l'agent allemand Abetz, par divers " hitlériens " bien connus, dont l'écrivain antisémite Cél... C'est à ce sujet que L.-F. Céline, évidemment désigné, nous a écrit la lettre d'un style superbe qui suit, où nous sommes obligés de supprimer quelques expressions un peu vives, et les passages concernant des tiers, mais que nous nous faisons un plaisir de publier. »

Je suis partout, 21 juillet 1939

 

« Vous avez lu sans doute les papiers de cet innommable dans l'Huma, me concernant, moi et d'autres, par allusions. Mon nom n'est pas totalement écrit. Cela me prive donc du droit de réponse publique. J'ai écrit à l'Huma une lettre personnelle dont vous soupçonnez la teneur. Il est difficile de concevoir une provocation policière plus infâme, plus éhontée, plus grossière. Inutile de vous dire que je ne connais cet Abetz ni d'Eve ni d'Adam, jamais vu, jamais rencontré, jamais écrit, jamais communiqué avec ce prétendu espion. Son existence m'a été révélée pour la première fois, il y a quelques jours, par les journaux.

Je ne connais d'ailleurs pas plus Goebbels, je ne connais aucun Allemand, ni officiel, ni officieux. Je n'ai pas été en Allemagne depuis 35 ans et je n'irai pas de sitôt. La dernière fois que j'ai rencontré des Allemands, c'était à Poelkapelle, dans les Flandres, en décembre 1914 : cela m'a même valu la médaille militaire - seul argent que m'aient jamais rapporté les Allemands.

Il est exact que mes livres ont été traduits en Allemagne. Nous sommes nombreux, je pense, dans ce cas - y compris quelques académiciens, mais eux ont peut-être touché l'argent de leurs traductions, pas moi. Le mien est encore là-bas. Il y restera. Je n'irai pas le chercher. Il m'en reste aussi d'ailleurs en U.R.S.S. où je ne vais pas le chercher non plus. Ainsi soit-il.

Pour ce qui concerne les autres gentillesses, les " complots ", - si tous ceux que dénonce l'Humanité proviennent du même fût, nous n'avons pas fini de rire. Il faut à ce Cent-mille-pets une imagination irrémédiablement dépravée par l'abus des vins de traite pour échafauder de telles vésaniques rocamboleries. Au fou ! Il faut aux lecteurs de l'Huma (400.000, hélas !) je ne sais quel empois de plomb sur la pinéale pour ne point dégueuler à mort aux [inventions] d'un Sampaix ! Ce chacal, en vérité, est effarant ! de turpitude et de sottise ! Il m'a vu en compagnie de Darquier me rendant chez Bailby et chez Daudet pour leur porter nos plans de révolution goebellienne ! Il existe des malheureux qui pourrissent à Bicêtre pour des affirmations bien moins aventureuses!...

Pour tout dire, en règle générale, tout ce qui ressemble de près ou loin à " sociétés ", comités "pour..." ou "contre..." ou " avec..." et à plus forte raison à " machinations " ou " complotteries " me fait fuir à l'instant et pour toujours ! Je ne suis pas né d'hier, j'ai beaucoup vécu, en de très curieux endroits, en d'encore plus curieuses circonstances. Je sais de science certaine que tous les complots, toutes les " associations " plus ou moins secrètes, sont montés de A jusqu'à Z par la police. Ce sont autant de nids à bourriques, de pièges à couillons excités. Amen.

Moi, me mêler de ces histoires ? (Si histoire il y avait !) Ma Doué ! Pour quel " homme de la base " me prend Cent-mille-pets ? Et dans ce style gendarmo-tarabiscoté ? Horreur des horreurs ! C'est trop d'infamie dans l'invention saoule !...

Sur la question des " habitants ", j'ai tout dit, absolument tout ce que j'avais à dire dans mes livres. Je défie n'importe qui de me montrer un mot de plus de ma main. Tout ce qui peut se colporter et qu'on m'attribue est œuvre de mouchards, provocation, faux, entièrement fabriqués par les bourriques du genre.

Mes livres sont retirés de la circulation... Moi aussi. Chaque fois qu'un de ces chiens viendra caquer devant ma porte, je me charge de lui frotter le cuir, qu'il en brûlera pour la vie.

L.-F. Céline »

 

Le 22 : Le Droit de vivre qui, dans son numéro du 8 juillet, s'était fait l'écho de l'article relatif à une prétendue collusion Céline-Abetz, paru dans Le Canard enchaîné du 5, publie une mise au point de l'écrivain [voir : Céline. Lettres, pp. 586-587], non sans supprimer le titre de l'hebdomadaire satirique et une douzaine de patronymes cités par lui.

Le 31 : Auguste Picq transmet à Céline un relevé de ses ventes pour Voyage et Mort à crédit. La lettre de change datée du 27, qui l’accompagne, d’un montant de 8 988 F, est payable le 15 octobre suivant.

 

Août

 

Le 22 : Louis Brun, principal collaborateur de Bernard Grasset et mari volage, est assassiné de deux balles de revolver par sa femme dans leur propriété de Sainte-Maxime, à Beauvallon, près de Valence. L'Intransigeant, qui relate le fait divers deux jours plus tard, ajoute que Mme Brun, à la suite de son geste, s'est jetée dans la mer mais qu'elle a pu être sauvée.

     L'OEuvre,  24 août 1939

Le Petit Journal  et   L'Œuvre,  24 août 1939

Acquittée, elle vendra à l’Hôtel Drouot la plupart des éditions rares et correspondances littéraires accumulées durant trente ans par son mari. L'expert Georges Andrieux dispersa ces trésors en sept vacations, du 28 mai au 24 juin 1942, qui réalisèrent deux millions de francs [quelque 700 000 euros], somme considérable pour l'époque.

C'est une démarche qui ne fut pas du goût de tout le monde. Dans une chronique du Journal consacrée à Jean Giraudoux, qui venait de mourir, René Johannet écrivait :

Le Journal,  4 février 1944

Le 23 : Comme chaque année « Les Treize » rendent compte pour L'Intransigeant des « occupations » des écrivains en vacances. L'un d'eux s'est rendu à Dinard :

L'Intransigeant,  23 août 1939

Roger Vercel se baigne tous les jours et passe de longues heures en compagnie des frères Tharaud (qui le parrainèrent, trois ans plus tôt, au prix Goncourt). Eve Curie partage son temps entre le cheval et le ski nautique. Céline « reste à l'écart et vit presque toute la journée sur la plage. »

Le 24 : Décret autorisant la saisie et la suspension des publications de nature à nuire à la défense nationale : Ce Soir, L'Humanité, et toute la presse communiste (158 publications) sont interdits. Des journalistes sont agressés : Aragon est attaqué dans la rue et se réfugie à l'ambassade du Chili, où il est accueilli par Pablo Neruda. Un mois plus tard, c'est le parti Communiste qui est dissous.

 

      Le Figaro, 24 août et 27 septembre 1939

Le 28 : Nouveau décret concernant toutes les publications, qui seront désormais soumises au contrôle préventif d’un « Service général d’information », à la tête duquel a été nommé Jean Giraudoux. A peine rentré d'Amérique, l'écrivain s'est rendu directement, pour sa cure annuelle, à Vittel, où il a appris sa nomination.

Parmi les membres de son cabinet, on relève le nom de René Laporte, dont Denoël a publié avec succès, en 1936, Les Chasses de novembre. Pierre Drieu la Rochelle, qui dîne chez lui quelques mois plus tard, n'a pas beaucoup de considération pour l'homme « qui est le fils d'un personnage considérable, dit-on, dans la maçonnerie, médiocre écrivain et embusqué chez Giraudoux. Son père l'a fait déclarer exempt de service militaire.» [Journal 1939-1945, à la date du 5 janvier 1940].

L'un des journalistes de L'Intran le rencontre, le 15 septembre, à l'Hôtel Continental, et lui demande à quelle chasse il se rend en ce mois de septembre : « Pour le moment, seulement à la chasse aux informations tendancieuses », répond René Laporte, qui passera toute l'Occupation à Antibes.

 

Septembre

 

Le 1er : L’armée allemande envahit la Pologne. Mobilisation générale en France.

Le 2 : Auguste Picq est mobilisé ; il rentrera rue Amélie le 15 mars 1940. Aragon est affecté au 220e régiment régional de travailleurs en formation à Coulomniers, une unité disciplinaire où se trouvent mêlés politiques et droits communs. Maurice Thorez, lui, quitte prestement son unité de Chauny pour gagner Bruxelles puis Moscou par avion, muni d'un faux passeport soviétique.

Le 3 : L’Angleterre, puis la France, déclarent la guerre à l’Allemagne. Le même jour, le roi Léopold III proclame la neutralité de la Belgique, ce qui refroidit ses relations avec les alliés. Le 17 novembre, dans son Journal, Alexis Curvers, resté à Liège, note : « A mesure que les Belges sont moins fiers d'être neutres (pourquoi, mon Dieu ?), ils se disent de plus en plus fiers d'être belges. » [Université Paul Verlaine, 2010, p. 77].

Le 8 : A L'Intransigeant « Les Treize » reprennent leur « Courrier des lettres » et font le point sur la presse littéraire qui est restée en place malgré la mobilisation de ses collaborateurs. Dans l'édition :

   L'Intransigeant, 8 septembre 1939

Le 9 : « La Vie des Lettres continue » écrit Le Figaro, qui assure que les librairies sont ouvertes, que les éditeurs « tiennent », et que les revues continueront de paraître.

Le 15 : Les éditeurs sont tenus de présenter au « Service général d’information » toute réédition d’ouvrages parus avant la déclaration de guerre. A L'Intransigeant on annonce les premières publications d'éditeurs restés à Paris :

       L'Intransigeant, 15 septembre 1939

Le 16 : Denoël, qui a fini par accepter le roman d’Evelyne Pollet, lui écrit : « Votre livre " Corps à corps " est composé mais évidemment nous devons suspendre toute publication pendant un certain temps. Prenez patience comme nous. La situation est en apparence inextricable mais nous ne désespérons pas d’arriver prochainement à une solution ».

Le 21 : Denoël lance un hebdomadaire patriotique d’actualité politique, Notre Combat, dont il confie le secrétariat à Robert Beckers, récemment rentré à Paris.

« L’hebdomadaire », m’écrivait Beckers, « prit très vite, à tort, la réputation d’organe officieux de l’Hôtel Continental (Information et Censure sous Jean Giraudoux). Il m’est arrivé de fournir des sujets, mais le plus souvent c’était Denoël qui fournissait thème et rédacteur. Je me souviens aussi de démarches à l’ambassade d’Angleterre (Mr Noble Hall) et auprès du gouvernement tchèque en exil, pour en obtenir subvention ou achat d’exemplaires. Les Anglais ne marchèrent pas. »

Pour le financer, Denoël a fait appel à un M. Benisti, directeur de la Banque des Pays de l’Europe Centrale, rue de Castiglione. Le financier renoncera finalement à sa participation, mais Denoël aura rencontré, grâce à lui, un conseiller juridique parisien dont il fera son homme d’affaires durant toute l’Occupation : Georges Hagopian, originaire d’Asie Mineure.

Le 22, lettre à Jean Rogissart : « Evidemment tout mon programme est par terre. Je pense qu’il faudra quelques mois avant que je reprenne une activité à peu près normale, mais je ne désespère cependant pas d’y parvenir. Je pensais, étant donné votre situation de famille, que vous ne seriez pas mobilisé.

Puisque vous avez des loisirs, n’hésitez pas à travailler. Je ne veux pas désespérer. Le travail peut pour vous être extrêmement profitable. Continuez donc votre livre pour autant que vous puissiez vous abstraire de ces incroyables événements. Dès qu’il y aura une possibilité quelconque d’activité normale, je remettrai les livres sur le chantier. »

Le 26, lettre à Jean Proal, qui est mobilisé à Cannes : « Ma maison est en veilleuse : tous les auteurs, ou presque, mobilisés ; le personnel mobilisé ou liquidé. Nous attendons. On parle beaucoup dans les journaux d’une reprise des affaires, mais je crains fort que cela soit plutôt de l’ordre des espérances que des réalités. J’ai de la difficulté à entreprendre quelque chose, faute de finances d’abord, faute de certitude du lendemain ensuite.

Je ne sais pas encore si la Belgique ne sera pas menacée sous peu. En ce cas, je devrais tout abandonner. Vous dire quelles seront mes intentions, c’est bien difficile, on est là encore c’est certain, mais je crains fort que l’on éprouve de sérieuses difficultés à publier autre chose que des brochures de circonstances pendant quelques mois. Tout mon programme d’éditions est remis à une date très ultérieure. »

Le 27 : Dissolution du parti Communiste suivie, le 18 octobre, de l'arrestation des députés communistes.

Le 29 : L'Intransigeant évoque Notre Combat, première revue patriotique parue depuis le début des hostilités :

   

Robert Denoël remet en vente L'Ecole des cadavres amputé de trois feuillets et portant, collé sur la garde du volume, le papillon suivant :

Qui était concerné par les pages arrachées dans le volume ? La page 302 mentionnait le docteur Rouquès qui, le 21 juin, avait obtenu la condamnation du livre. La page 122 portait le nom de Léon Treich qui, en janvier, avait menacé l'auteur d'un procès pour avoir été traité de juif.

La page 17 comportait une lettre scatologique d'un supposé lecteur juif adressée à Céline que Denoël avait jugé plus prudent de supprimer car, au cours de l'été, il avait été question d'une nouvelle loi qui réprimerait les atteintes aux bonnes mœurs dans la presse et dans les livres, et celui de Céline avait été visé : « J'ai failli aussi écoper d'un outrage aux mœurs, toujours pour L'Ecole », écrivait-il le 2 juin à Evelyne Pollet.

En matière d'outrages aux mœurs, les livres sont soumis, depuis le 29 juillet 1939, à l'article 283 du Code pénal dont le chapitre 3 intitulé « Crimes et délits contre les personnes »  punit « tous imprimés, tous écrits, tous dessins, objets ou images contraites aux bonnes mœurs » d'un mois à deux ans de prison et d'une amende de 360 à 30 000 francs.

Entrait dans le domaine d'application de l'article 283 « toute manifestation de la pensée ou de l'image qui, sans mériter la qualification d'obscène, et sans être spécialement licencieuse, fait appel, par son caractère offensant pour la pudeur, à la recherche systématique d'une excitation érotique aux instincts et aux appétits les plus grossiers de l'être humain ».

Le livre bénéficie toutefois, par rapport aux autres écrits, de garanties particulières si l'ouvrage porte le nom de l'auteur et de l'éditeur et a fait l'objet du dépôt légal. C'est ainsi qu'une saisie policière sera toujours symbolique et limitée à deux exemplaires, et que la poursuite ne pourra avoir lieu qu'après consultation d'une commission spéciale fonctionnant auprès du garde des Sceaux.

Le garde des Sceaux ou les membres de cette commission étaient-ils donc si défavorables à Louis-Ferdinand Céline pour que son éditeur amputât préventivement le livre ? On verra en 1942 que la menace était réelle.

 

Octobre

 

Dans son « Album des travaux » de l'année scolaire 1938-1939 publié en supplément au Bulletin officiel des cours professionnels du mois d'octobre, la Chambre syndicale typographique parisienne, 94 boulevard Auguste-Blanqui, propose des essais de couvertures de livres. L'une d'elles a fait l'objet de plusieurs études :

          

     

  

Travaux des élèves Colecline, Colibert, Moreau, Garnier, Levin.

A noter l'orthographe célinienne adoptée par l'élève Moreau pour le nom de l'associé de Denoël !  (collection L.R.)

 

Le 3 : L’appartement d’Aragon, 18 rue de la Sourdière, est perquisitionné par la police : « le 3 octobre il y a eu chez moi une grandiose perquisition », écrit Elsa Triolet à sa sœur, Lili Brik, le 1er février 1945. Aragon est mobilisé depuis le 2 septembre.

Le 6, L'Intransigeant annonce la parution du premier numéro de guerre de Toute l'Edition, qui publie un long article : « Que vont faire les éditeurs parisiens ? » Beaucoup sont restés à Paris, mais la plupart ont pris des dispositions pour continuer à fonctionner en province, en cas de nécessité : Corrêa à Nevers, Larousse à Elbeuf, Gallimard à Mirande, Stock à Jarnac, Grasset à Mayenne. Les premiers ouvrages commencent à paraître chez Flammarion, Grasset, au Mercure de France, Plon, Stock.

Denoël, citoyen d'un pays neutre, n'a rien prévu de tel et limite ses activités à Notre Combat, dont il composera lui-même, faute de personnel, la plupart des numéros. C'est pourquoi, sans doute, Céline annonce la veille à Romuald Gallier, son patron pharmacien, que « Denoël a fermé boutique ».

 

Le 8 : André Coutant, né à Laval le 26 juin 1918, journaliste aux Nouvelles d’Alsace-Lorraine et mobilisé dans un fort sur la ligne Maginot, propose à Denoël le manuscrit d’un reportage intitulé « Gérard Novel », qu’il a entrepris de rédiger en septembre et qui décrit la vie d’un conscrit au front.

L’affaire paraît assez avancée puisque l’auteur écrit à ses parents : « Laisse de côté S.P. service de presse et le nom de l’éditeur ; Denoël choisira la place et le dessin de sa griffe. Je crois que le 15 décembre je pourrai déposer mon stylo et remiser la machine à écrire... et que le 1er janvier 1940 on saura que j’existe. »

Alors qu’il a obtenu une préface du général Armand de Pouydraguin, il écrit le 10 décembre à ses parents qu'il a reçu « les maquettes de couverture. Malheureusement l’éditeur n’est pas emballé par les frais supplémentaires que cela va causer. »

Ensuite tout s'arrête pour André Coutant chez l'éditeur, qui a d'autres manuscrits plus urgents à publier en vue des prix de fin d'année. Son livre n'a jamais été publié chez Denoël, ni ailleurs. Fait prisonnier et envoyé dans un camp en Allemagne, il fut porté disparu en février 1945 à Ellrich, près de Nordhausen, « au cours d'un transfert ».

Le 12 : Une campagne s'amorce dans la presse en faveur de l'attribution, à sa date normale, du prix Goncourt, étant donné que les livres présentés par les éditeurs sont parvenus régulièrement aux académiciens, la date limite étant fixée au 1er août.  Mais les romans imprimés en juillet n'ont, pour la plupart, pas encore été tirés, et il est douteux que leur distribution en librairie ait lieu avant que la vie reprenne un cours normal.

Le 18 : Denoël n’ayant pas couvert à temps la lettre de change qu’il a envoyée à Céline le 27 juillet, un protêt est établi.

Le 19 : L'Intransigeant remarque que la guerre n'a encore inspiré aucun livre important mais rappelle que Notre Combat en est déjà à son 4ème numéro et annonce une nouvelle brochure sur le général Gamelin, qui vient de paraître aux Editions Documentaires. Le journaliste ne relève pas que cette maison est, comme Notre Combat, domiciliée au 19, rue Amélie.

 

Le 27, Denoël écrit à Evelyne Pollet : « Je crois très sincèrement qu’au printemps l’édition aura repris une marche normale. Par conséquent, nous pourrons très aisément sortir votre livre. Gardez donc les épreuves quelque temps encore. Vous pourrez sans risque nous les envoyer par poste recommandée. Céline a téléphoné aujourd’hui, paraît-il, mais je ne l’ai pas eu. Il n’est pas mobilisé et essaye de se débrouiller comme médecin. »

Le 30 : L'Intransigeant annonce les projets des éditeurs parisiens : Gallimard compte publier une cinquantaine de romans au cours des mois prochains. Ses confrères Plon, Flammarion et Stock vont l'imiter. Quant à Denoël il n'a pas moins de quarante volumes, assure-t-on, à l'impression.

Le 31 : Décès d'Otto Rank à New York. Né Otto Rosenfeld le 22 avril 1884, à Vienne, il avait été l'un des plus proches collaborateurs de Freud, avant de s'en éloigner au cours des années vingt. En 1932, Denoël avait publié son essai sur Don Juan dans la « Bibliothèque Psychanalytique ».

  

 

Novembre

 

Le 4 : Sous le titre : « Dans un mois le prix Goncourt ? », le chroniqueur littéraire du Figaro propose une liste de treize romans susceptibles de décrocher le prix. Six d'entre eux ont été édités chez Denoël : Les Navires truqués de Jacques Baïf, Le Moulin de Planselve d'Urbain Brousté, J'avais des camarades d'Henri Clérisse, Les Javanais de Jean Malaquais, Petit Bourgeois d'Henri Membré, La Rose de la mer de Paul Vialar. La veille, L'Intransigeant avait publié les mêmes noms. Le livre de Jean Malaquais était qualifié de « révélation sensationnelle ».

Le 6 : Dénonciation de saisie arrêt et assignation des Editions Denoël par huissier, à la requête de Céline, relative à la lettre de change du 27 juillet protestée le 18 octobre. Deux jours plus tard une contre-dénonciation de saisie arrêt, due à l'éditeur, bloque la procédure : Denoël a sans doute payé sa lettre de change de 8 988 F, majorée des frais légaux.

Le 17 : Neuvième numéro de Notre Combat consacré aux « Chefs Nazis » par Georges Suarez [1890-1944], dont rend compte, deux jours plus tard, L'Intransigeant :

   

Le 23, Denoël écrit à Evelyne Pollet : « Il m’est impossible de sortir votre livre pour la Noël. Ce serait même, à mon avis, très dangereux, malgré les tentatives que font plusieurs de mes confrères. Je crois qu’il vaut beaucoup mieux prévoir la fin de janvier pour une publication ». Quelques livres sont en effet parus depuis la guerre : un chez Flammarion en octobre, un chez Gallimard et trois chez Grasset en novembre.

Le 29, Céline, qui négocie alors avec une compagnie maritime pour un poste de médecin de bord, écrit à sa secrétaire : « J'essaye de rabibocher mon esquif ... hélas ! Bien mal en point - Je ne parle pas de Denoël... dans le coma... » Le mois suivant, il y revient : « Denoël est mort - pécunièrement - en ce qui me concerne » [lettre du 23 décembre à la même].

 

Décembre

 

Le 1er : Dans L'Intransigeant, « Les Treize » passent en revue les candidats probables aux prix littéraires. Ce ne sont plus tout à fait les mêmes que ceux pointés par André Billy, le 4 novembre. Parmi les auteurs Denoël, seul Jean Malaquais est cité pour ses Javanais.

Le 3 : L'Intransigeant note que les candidats au prix Femina sont moins nombreux que d'habitude. A moins que des votes par correspondance se portent sur d'autres ouvrages, c'est La Rose de la mer qui a de grandes chances de l'emporter.

Le 5 : Le prix Interallié est attribué à Roger de Lafforest pour Les Figurants de la mort [Grasset]. Le prix Femina est décerné au troisième tour de scrutin à Paul Vialar pour La Rose de la mer publié chez Denoël, qui en avait donné des extraits dans Europe, revue qu'il distribue depuis le mois de janvier.

 

 L'édition originale du roman et sa traduction américaine,  parue en 1940

Ce roman avait été tout d’abord proposé chez Emile-Paul, avec qui l’auteur était en contrat, mais l’éditeur ne donnant pas de réponse après six mois, Vialar l’avait transmis à Denoël par l’intermédiaire de François Dallet, alors secrétaire littéraire, rue Amélie :

« - Denoël parle toujours de vous. Il dit que vous êtes un romancier véritable. Il a lu vos premiers livres et serait, je le sais, intéressé par celui-ci.

Je rétorquai que j'étais lié aux Emile-Paul et ne voyais comment leur échapper. Mais Dallet suivait son idée, il insista pour m'accompagner jusque chez moi, y prit mon manuscrit, le remit le soir même à Denoël et, le lendemain, à peine étais-je arrivé à mon bureau de la Radio, que le téléphone retentit et ce fut la voix de Denoël que j'entendis : " J'ai lu, me dit-il : c'est bon, et c'est assurément le prix Femina de cette année si ce n'est le prix Goncourt. "

Et avant que je fusse revenu de mon étonnement et que je pusse lui répondre, il poursuivit : " J'ai un contrat pour vous, ici, sur ma table, venez le signer. " - " Mais, lui rétorquai-je alors... Emile Paul ? " - " Ils n'aiment pas votre livre... ils vont vous le rendre... ils seront trop contents... Mais profitez-en pour vous dégager entièrement. »

L'écrivain se rend chez Emile-Paul qui, en effet, lui remet son manuscrit et la lettre qui le libère : « J'allai tout droit chez Denoël, rue Amélie. Le contrat qu'il me destinait était sur la table : mirifique puisqu'il prévoyait des pourcentages que je n'avais jamais osé espérer : " Ce sera le prix Femina, décréta-t-il, et sans que je fasse une démarche car celles-ci seraient maladroites. Surtout ne vous occupez de rien, ne voyez personne,  jamais ces dames n'ont eu un livre correspondant mieux à ce qu'elles veulent couronner. " [...] » [Ligne de vie, 1960].

Vingt ans plus tard Paul Vialar me racontait l'aventure de La Rose de la mer dans des termes assez proches : «Denoël me dit : " Ce livre ne sera pas le Goncourt de cette année car il est virtuellement promis à Philippe Hériat, mais ce sera le prix Femina, et je ne ferai rien, aucune démarche pour l’obtenir ".

Paul Vialar signant son service de presse rue Amélie en octobre 1939 (coll. Véronique Vialar)

Le 5 décembre nous attendions, Denoël et moi, dans son bureau, le verdict des dames du Femina. Pas un instant il ne douta du résultat. Enfin on nous apprit le succès du livre. Denoël n’en parut pas surpris. Il m’embrassa seulement, tout heureux, ce succès venant à point car il avait dû prendre pour sa maison certains risques qui se trouvaient ainsi couverts. »

Quels étaient donc les pourcentages « mirifiques » dont parle Paul Vialar ? Le contrat signé le 31 janvier 1939 prévoit qu'il percevra 10 % de droits d'auteur jusqu'à 5 000 exemplaires, 12 % de 5 000 à 10 000 exemplaires, 15 % de 10.000 à 30 000 exemplaires, et 18 % au-delà de 30 000 exemplaires.

Ce sont là des conditions assez traditionnelles. Sans doute les frères Emile-Paul étaient-ils moins généreux encore.

Le 6 : L'Intransigeant, imprimé la veille, passe en revue les candidats aux deux prix littéraires à décerner au cours de la journée. Pour le Goncourt, Les Enfants gâtés paraît le plus digne de recevoir la couronne. Et il est probable que les Dix voudront désigner un auteur actuellement sous les drapeaux : c'est le cas de Philippe Hériat, qui « assume à l'Hôtel Continental des fonctions délicates ». Lesquelles ? Hériat « contrôle les journaux », ce qui signifie qu'il est chargé de leur censure, mais « il s'efforce d'appliquer avec souplesse les consignes qui lui sont transmises. »

     Philippe Hériat quittant son bureau de la Censure à l'Hôtel Continental [Pour vous, 27 décembre 1939]

Pour le prix Renaudot, « Il eût été facile de réunir sans doute une majorité sur La Rose de la mer, qui est certainement le meilleur roman d'aventures paru depuis longtemps, mais l'attention que ces dames du Femina portent au livre de Paul Vialar a engagé le jury du Renaudot à regarder d'un autre côté ». Trois auteurs ont leurs faveurs, dont Jean Malaquais, lui aussi mobilisé.

Le 6 : Le prix Goncourt est attribué au second tour à Philippe Hériat pour Les Enfants gâtés [Gallimard] avec six voix, contre deux à Robert Brasillach pour Les Sept Couleurs [Plon]. Le Moulin de Planselve, premier roman d'Urbain Brousté que Denoël a publié deux mois plus tôt, avait recueilli trois voix au premier tour.

Le prix Renaudot revient à Jean Malaquais pour Les Javanais, un roman paru tout d'abord en feuilleton sous le titre « Ile de Java » dans Le Peuple et que Denoël a édité en mai. Le prix lui a été attribué au premier tour par six voix, contre deux à Yves Gandon pour Le Grand Départ [Albin Michel], et deux à Jean-Paul Sartre pour Le Mur [Gallimard].

 

 

 

Le 7, Jean Malaquais, mobilisé dans une brigade de pionniers qui stationne en Lorraine, note dans son Journal de guerre : « Télégramme de Robert Denoël m'annonçant que mon roman a décroché le prix Renaudot. Puissé-je en tirer une permission exceptionnelle ».

L'Intransigeant,  24 décembre 1939

L'écrivain mobilisé obtient ladite permission, durant laquelle il rencontre son éditeur chez lui, et il écrit peu après dans son journal : « Denoël. Très à son aise, très sûr de tirer son épingle du jeu. Non pas qu'il me le dise, mais cela se sent. Mes droits d'auteur ? Oui, d'accord, il va sans dire...

Seulement, n'est-ce pas, la France, la pagaille, les autorités perdues sur la route, et les libraires qui ne paient pas, et les banques qui hésitent, attendons que les choses se remettent en place (...) Dans deux semaines je n'aurai pas un sou vaillant, et lui, Denoël, il a dû gagner une petite fortune avec mon livre. »

L'Intransigeant,  29 décembre 1939

Denoël lui a tout de même remis 500 francs et l'a invité, avec quelques auteurs de sa maison, à déjeuner dans un établissement qui devait proposer autre chose que le brouet habituel de sa cantine. René Bruyez [1886-1969] n'a rien publié chez Denoël mais il avait, en 1938, fait jouer deux comédies à Radio-Paris. Sans doute l'éditeur l'avait-il pressenti pour sa collection de pièces radiophoniques « Les Trois Masques » .

Le 7 : Dans L'Intransigeant, « Les Treize » commentent les prix Femina et Interralié décernés deux jours plus tôt, où les favoris l'ont emporté : « La victoire de Paul Vialar ne faisait aucune doute et les deux premiers tours de scrutin peuvent être considérés comme des tours de politesse [...] s'il n'y avait eu six votes par correspondance, le jeune directeur du service théâtral de la radiodiffusion nationale eût triomphé du premier coup. La Rose de la mer mérite ce succès. C'est un roman d'aventures mais dont les qualités littéraires sont évidentes. [...] Ce n'est pas diminuer ce livre que de dire qu'il ferait un admirable film. »

On y trouve « mille épisodes solidement noués et une atmosphère sourde, lourde, qui fait penser à Simenon, à un Simenon qui manierait sans faiblesse la langue française. »

Quant au Goncourt de la veille, le bruit court que le premier tour de scrutin fut un tour fictif et qu'en réalité une majorité s'était faite immédiatement sur l'auteur des Enfants gâtés : Philippe Hériat « jouissait parmi les académiciens de sympathies qui ne venaient pas seulement de la grande qualité de son livre mais aussi de l'amitié que portent certains des jurés - Jean Ajalbert et Lucien Descaves entre autres - au père du jeune romancier, le président Payelle, grand lettré lui-même. »

La Justice,  7 décembre 1939

Certains chroniqueurs rappelent que le romancier joue aussi un rôle, et non des moindres, à l'Hôtel Continental...

Le 9, lettre de Denoël à Rogissart : « Votre livre [Le Fer et la forêt] est de ceux que je veux éditer le plus rapidement possible. Je pense reprendre très prochainement la composition et vous envoyer des épreuves dans les premiers jours de janvier. Nous pourrions paraître à fin février et nous inscrire très naturellement pour la compétition de décembre, ou même pour le " Prix de la Renaissance ".

D’autre part, les récents succès de Vialar [La Rose de la mer] et de Malaquais [Les Javanais] vont me donner quelques disponibilités dans le courant de janvier et à ce moment, je commencerai à vous faire des versements réguliers sur vos droits ».

Le 13, Le Petit Parisien a interrogé les grands éditeurs de Paris à propos du commerce du livre, que les récents prix littéraires ont réanimé, malgré la situation politique très tendue de ces derniers mois :

Le Petit Parisien,  13 décembre 1939

Le 16 : Robert Beauzemont cède à Robert Denoël les 16 parts qu’il détient dans la Société « La Publicité vivante » moyennant un prix forfaitaire de 2 000 francs.

Le même jour, Robert Denoël cède à Robert Beauzemont les 24 parts sur 25 qu’il possède dans la Société «La Radio vivante », moyennant un prix forfaitaire de 3 000 francs.

Les 16 parts que détenait Beauzemont dans « La Publicité vivante » lui avaient coûté 8 000 francs, et les 24 parts que détenait Denoël dans la « La Radio vivante» lui en avaient coûté 12 000. Le caractère de complaisance de ces écritures est manifeste.

 

                                                           L'Intransigeant,  20 décembre 1939

Le 28, lettre de Denoël à Evelyne Pollet à propos de « Corps à corps » : « Si vous pouviez venir à Paris à fin février, ce ne serait pas inutile pour le lancement de l’ouvrage. Je vous enverrai, dès que vous le désirerez, une lettre officielle vous confirmant nos accords pour la sortie du livre et la nécessité de votre présence sur place ».

Le 30 : Annonce triomphale des Editions Denoël qui, on le jurerait au premier coup d'œil, se sont adjugé les trois prix littéraires les plus prestigieux. Sauf que Philippe Hériat a reçu le prix Goncourt pour Les Enfants gâtés édité chez Gallimard. La méthode astucieuse imaginée par Robert Denoël pour relancer quatre romans de l'auteur publiés entre 1931 et 1934 n'a pas dû plaire rue Sébastien-Bottin...

 L'OEuvre,  22 décembre 1939    figaro301239 

      L'Œuvre, 22 décembre 1939                    Le Figaro,  30 décembre 1939