Robert DenoŽl, éditeur

1933

Janvier

 

Le 1er : L'intransigeant annonce que l'agence Winkler a négocié les droits de traduction de Voyage au bout de la nuit en Allemagne. Robert Denoël a en effet signé, dès le 30 décembre, un accord avec R. Piper de Munich. La traduction allemande, due à Isak Grünberg, paraîtra aussi dans le Berliner Tageblatt.

Trois jours plus tard la même agence déclare que deux grands éditeurs, l'un américain, l'autre anglais, se sont assurés les droits de publication de l'ouvrage dans leur pays.

Le 5 : Le Journal publie une mise au point du docteur Jacques Destouches, qui doit sans doute être souvent confondu avec son cousin, Louis-Ferdinand Céline, d'autant qu'il habite lui aussi Montmartre, rue Damrémont, à quatre minutes de la rue Lepic :

Le Journal,  5 janvier 1933

Le 5 : Lucien Descaves tire à vue sur les jurys littéraires : « Je pense à tous les candidats dont les livres seront ou ne seront pas même feuilletés, parce que le siège du jury ou du comité est fait. Je ne dis pas cela pour mes collègues de l'Académie Goncourt, bien entendu. Ils défient ce reproche... Ce sont les pépères coupe-toujours... Ils lisent tout, du matin au soir, d'un bout à l'autre de l'année. Ils lisent trois cents romans, et davantage. Quand il n'y en a plus, ils en redemandent. Ils sont insatiables. Si j'ai dit le contraire, je viens à résipiscence. » [L'Intransigeant].

Le 8 : Les opinions de confrères à propos du roman se multiplient, suscitées il est vrai par les journalistes en mal de copie. Henri de Régnier [1864-1936] a éprouvé « un lourd ennui [...] Je n'y ai trouvé, en effet, ni sujet, ni composition, et la structure en est d'une grossière simplicité. » L'académicien parle d'une « fastidieuse, morne et répugnante confession qui pourrait se continuer indéfiniment, qui commence sans raison et se termine de même. Le narrateur est un sombre bavard et un raseur impitoyable dont il nous faut écouter l'intarissable monologue... Pour le suivre en ce " voyage au bout de la nuit ", mettons des bottes d'égoutier et bouchons-nous le nez... »

Le style de Céline ne l'a pas davantage séduit : « Cette langue de Zola, je la retrouve chez M. Céline, mais tournée en jargon, devenue parfois presque inintelligible et transformée par un bas apport argotique en une sorte d'affreux langage " populo " dont la vulgarité fabriquée sonne d'ailleurs faux » [Le Figaro].

Un autre académicien, André Chaumeix [1874-1955], se confie à la Revue des Deux Mondes. Voyage est, selon lui, « lyrique, et il nous conduit à des étendues fétides. Six cent vingt pages dont beaucoup sont ordurières. Tantôt écrit par un bourgeois, tantôt pensé par un prolétaire, ce livre déconcerte par un langage qui est ici de l'argot, là du vocabulaire populaire, ailleurs du style à formules cherchées. »

Qu'a voulu prouver l'auteur ? se demande-t-il. Céline a vu la guerre, les colonies, l'Amérique, Paris et sa banlieue et, partout, « il n'a retenu que les spectacles les plus répugnants. Il a eu cette infortune singulière de ne jamais rien rencontrer qui eût de la beauté... »

Il conclut : « Ne retenons que le titre, qui est beau : Voyage au bout de la nuit. Et que le reste soit silence. »

Le 9 : Denoël relance Jean Proal, dont il n’a plus de nouvelles : « Devons-nous espérer votre livre pour ce printemps ou croyez-vous devoir nous remettre le manuscrit à l’automne ? Il nous serait très agréable d’avoir quelques précisions, car il est beaucoup plus facile pour nous de préparer un lancement si nous savons à l’avance quels sont les manuscrits que nous publierons. »

Le 10 : les premiers exemplaires de Voyage au bout de la nuit sont mis en vente à Alger :

L'Echo d'Alger,  10 janvier 1933

Le 12 : L'hebdomadaire Candide rapporte qu' « une de nos plus brillantes précieuses ne se tenait pas de joie à l'idée de pouvoir montrer en liberté, chez elle, l'auteur du Voyage au bout de la nuit, et lui avait envoyé, deux jours après la remise du prix Renaudot, une invitation à dîner. L'écrivain avait répondu qu'il avait pour principe de ne jamais accepter ce genre d'invitations : " Je le regrette d'autant plus que vous habitez le quartier des Etats-Unis, et ce n'est pas sans émotion que j'aurais revu ces coins charmants où j'ai traîné, trois ans durant, jadis, à titre de garçon livreur. " » On ignore toujours qui était cette « précieuse » habitant le quartier des Champs-Elysées.

Le 14 : Vu organise entre ses lecteurs un concours de critiques de Voyage au bout de la nuit ; des livres seront offerts aux auteurs des meilleures critiques, qui seront publiées par l'hebdomadaire.

Le 14 : L'hebdomadaire satirique Bec et Ongles publie un écho ironique à propos du roman de Guy Mazeline, prix Goncourt 1932, dont l'éditeur a dû baisser le prix de vente. L'allusion au dentifrice Sanogyl, mis au point par le docteur Destouches, et qui lui procure quelques revenus supplémentaires, est là pour souligner que les ventes prodigieuses de son roman devraient le libérer de tout souci matériel.

Le 15 : Dans ses « Echos littéraires », Cyrano, l'hebdomadaire satirique de Léo Marchès, annonce que les Editions Denoël et Steele viennent de fonder sous le titre «The Happy Few » une collection à tirage limité qui groupera des ouvrages de caractères très divers : « On y publiera aussi volontiers un chef-d'œuvre du passé, tombé dans l'oubli, que des œuvres d'une tendance résolument nouvelle. » Entretemps L'Intransigeant a annoncé qu'il avait fallu en changer, ce titre étant déjà la propriété d'un autre éditeur.

Quelques jours plus tard l'éditeur de la rue Amélie publie en effet Pensées et portraits de Louis Guichardin, premier volume de la nouvelle collection qui a trouvé son titre définitif : « Loin des foules ».

         Extrait du catalogue des Editions Denoël, automne 1937

Au cours de la décennie précédente, les éditeurs ont multiplié ces collections pour bibliophiles dans le but d'attirer de jeunes écrivains qui étaient sous contrat ailleurs.

Ici, Denoël publie des textes non destinés aux grand public : L'Eglise de L.-F. Céline, Grabinoulor de Pierre Albert-Birot, Satan l'Obscur de Jean de Bosschère, et Pensées et portraits de Ludovico Guichardin. Si le premier est épuisé un mois après sa parution, en raison de la célébrité soudaine de l'auteur, les autres mettront des années à se vendre. Denoël arrêtera la collection en décembre, après le quatrième volume.

Il est intéressant de relever que lorsqu'il annonce le premier volume, celui de Guichardin, dans le Mercure de France du 15 janvier 1933, l'éditeur en prévoit trois autres, mais pas celui de Louis-Ferdinand Céline. Le livre de Léon-Paul Fargue, évincé au profit du nouveau romancier à la mode, aurait été composé de Tancrède, son premier ouvrage paru en 1911, et des Ludions paru en 1930. Il est toujours annoncé « à paraître » dans les catalogues de l'éditeur de 1934 et 1935, comme cinquième titre de la collection.

Le 20 : Jean Proal s’est inquiété des ventes de son premier livre et Denoël ne peut que répondre : «Tempête de printemps, en dépit du succès de presse qu’elle a obtenu n’est pas ce qu’on appelle un succès de librairie. Il en a été vendu en tout et pour tout 910 exemplaires. Il n’y a pas lieu de se désespérer, car votre sort est celui de quelques écrivains excellents qui atteignent aujourd’hui des tirages fort respectables. »

Le 21 : Dans L'Intransigeant le poète et romancier Louis Lefebvre répond à Henry Malherbe, qui a déclaré que le roman de Céline est moins une œuvre d'art qu'un fait social : « C'est la vérité sans concessions. La société moderne a trouvé son chirurgien », avait-il dit. Lefebvre estime qu'il serait « regrettable de donner à une étude clinique - qui n'a pour elle que son accent de douleur, malheureusement doublé par son accent de haine - un sens général qu'elle n'a pas. »

Deux jours plus tard Louis Le Cardonnel croit devoir intervenir : « Quand l'agitation créée autour de cet ouvrage sera calmée, on s'apercevra qu'il a été fait à son sujet beaucoup de bruit pour, en fin de compte, pas grand-chose. La pensée qui anime Voyage n'a rien de bien nouveau. Ce n'est pas l'abondance de termes scatologiques qui peut suffire à ajouter de l'originalité à son récit. »

Le 25 : Céline écrit à son amie autrichienne Cillie Ambor que « Demain l'éditeur viendra me voir, je ne sais pas encore combien tout ce bruit va finalement m'être payé. Il faudrait bien que je puisse être indépendant pour commencer un autre livre. Mais c'est impossible. »

Le 27 : Auguste Picq envoie à Céline son compte arrêté au 31 décembre 1932 : « A cette date, nous avons vendu 28 350 exemplaires du Voyage au bout de la nuit. Les trois premiers mille ne comportant pas de droits d’auteur, le tirage vendu se réduit donc à 25 350 exemplaires ».

La clause ambiguë du contrat (10 % du prix de vente, « à partir du 4e mille ») est ici interprétée clairement par le comptable : l'écrivain perçoit son pourcentage à partir du 3 001e exemplaire vendu, ce qui confirme que le premier tirage du livre fut bien de 3 000 exemplaires.

D’autre part l’éditeur, qui lui paie ses droits d’auteur par chèque et traites, lui rappelle que « ces sommes que nous vous versons aujourd’hui sont, nous vous prions de bien vouloir le remarquer, en avance sur notre contrat qui prévoit deux versements par an, qui devraient normalement échoir à fin juillet et à fin décembre prochain ».

Au total Denoël verse 82 082 F à l'écrivain, dont 12 082 F par chèque, et 70 000 F sous la forme de deux traites encaissables fin février et fin mars.

Pour la suite Denoël, qui estime qu'il aura vendu 25 000 exemplaires de plus à la fin du mois, ce qui représente quelque 90 000 francs, remet à l'auteur deux effets de 45 000 francs à encaisser fin avril et fin mai. Céline, pour une fois optimiste, anticipe les ventes à venir et écrit peu après à Erika Irrgang : « Le Voyage poursuit sa carrière, c'est un monstre - voici le 75 000e ».

Quant aux droits de traduction qui ont été vendus en Italie, en Tchécoslovaquie, en Amérique, et en Angleterre, l'éditeur lui a proposé de verser l'argent qui lui parviendra au fur et à mesure des rentrées.

L'Œil de Paris,  28 janvier 1933

Le 28 : L'Œil de Paris annonce que Charles Auffray [1887-1957] le maire socialiste (et ex-communiste) de Clichy, grand admirateur de Voyage au bout de la nuit, a proposé de faire voter l'acquisition du roman pour les bibliothèques communales du département de la Seine.

Le 29 : « Réaliste ou visionnaire ? » écrit, à propos de Céline, L'Intransigeant, qui publie une lettre de Pierre Lièvre racontant une soirée au cours de laquelle on débattait passionnément de son livre. Lucien Descaves vantait son admirable réalisme. Un médecin professait le plus parfait mépris pour celui qui est dépeint dans la dernière partie du Voyage : « ce personnage falot assiste à l'agonie des gens sans jamais rien faire pour les soulager. »

Quelqu'un remarqua que le docteur Destouches se comportait tout autrement dans sa clientèle où il était extrêmement recherché et aimé. A quoi le médecin répliqua victorieusement que le médecin du roman était donc pure création littéraire. Où est le réalisme ?

Pierre Lièvre estime que rien n'est réel dans ce roman : « Ce sont les imaginations déréglées d'un visionnaire qui se repaît d'inventions parfois insoutenables. Il nous fait savourer des épouvantes qui ne sont pas toujours sans délices. Et, ma foi, la vie est telle que l'on est assez facilement tenté de tenir pour exact ce qui est affreux, épouvantable et désespérant. »

Le 30 : L'Intransigeant se fait l'écho d'une enquête menée auprès des éditeurs par l'hebdomadaire Toute l'Edition : « Faut-il changer la date des prix Goncourt et Femina ? »

Albin Michel répond que le mois de décembre lui paraît le plus mal choisi de l'année. Pour lui, la meilleure époque serait le mois de mai ou le début de juin.

Alfred Vallette, du Mercure de France, estime qu'il y aurait intérêt à reporter ces prix à la grande saison de librairie, qui va du 15 janvier à fin juillet.

Maurice Delamain, de la Librairie Stock, pense que la date actuelle est une de celles qu'on aurait pu proposer pour jouer un mauvais tour à l'édition et à la librairie françaises.

Gaston Gallimard serait partisan d'avancer la date de ces prix.

Louis Brun, des Editions Grasset, est embarrassé pour répondre car ces prix littéraires ne le concernent que bien peu à présent que sa maison a fait le choix de ne plus publier de romans. Il estime néanmoins que les choses sont très bien ainsi car, reporter les prix au-delà de février, c'est les placer tout près du prix de la Renaissance qui, lui-même, devance de peu le prix du Roman et le prix de Littérature de l'Académie française.

De toutes façons, le testament d'Edmond de Goncourt ne laisse pas le choix à ses héritiers : c'est bien au début de décembre qu'ils doivent couronner « le roman le plus intéressant de l'année ». Mais peut-être pourrait-on décerner le Femina et l'Interallié en même temps que celui de la Renaissance, qui détient la meilleure date.

Le 30 : Adolf Hitler, 43 ans, chef du parti national-socialiste allemand, est nommé chancelier du Reich.

 

Février

 

Denoël, qui sollicite son auteur à succès, a reçu en lecture trois manuscrits inédits de Céline : « L’Eglise », « Périclès », « La Légende du Roi Krogold ». L'éditeur retiendra le premier pour sa collection à tirage limité « Loin des foules ».

 

Cécile Denoël, qui détenait, en 1977, le tapuscrit de « Périclès », m'apprit que Céline le lui avait offert à la naissance de son fils, le 14 mars 1933. « Découvert » en 1978 par Jean-Pierre Dauphin, il fut publié cette année-là au Mercure de France sous le titre : Progrès.

Contrat d’édition pour L’Eglise dont les conditions sont les mêmes que pour Voyage (10 % du prix fort de vente), mais l’auteur s'est réservé tous les droits de traduction.

 

Le 2 : Jean Nicollier publie dans la Gazette de Lausanne un article incendiaire à propos du roman à succès de Céline : « Voyage au bout de la... fange ». Le journaliste suisse s'inquiète que, dans son pays, des « intellectuels bolchévisants » brandissent le Voyage au bout de la nuit : « Cet état d'esprit est plus répandu qu'on le pense. Il a son origine dans la conviction, inavouée, qu'une attitude libertaire, consentie sans grand effort, serait de nature, en cas de triomphe de la révolution, à ménager les bonnes grâces socialistes. »

Nicollier a aussi le souci de la statistique : « On a calculé que 7 Céline sont vendus pour un Mazeline. »

Le 3 : Robert Denoël adresse un courrier à l'éditeur Piper Verlag, de Munich, à qui il avait cédé les droits de traduction de Voyage au bout de la nuit en décembre. Le traducteur, Isak Grünberg, fervent admirateur du livre, qui habite Paris, rue Vaneau, a envoyé les premiers chapitres à son éditeur allemand, lequel trouve la traduction mauvaise, veut rompre le contrat, et la confier à un poète nommé Ferdinand Hardekopf :

« [...] nous ne voyons pas en ce moment de motif suffisant pour renoncer aux termes du contrat que nous avons passé récemment. M. Grünberg nous a soumis sa traduction ainsi que la liste des fautes que vous lui reprochez. Après un examen attentif, il nous a semblé que vos reproches étaient très souvent mal fondés. La personne qui a étudié le texte de M. Grünberg l’a fait dans un esprit académique qui est tout à fait éloigné de la conception de l’auteur. Celui-ci, que nous avons consulté également et qui connaît la langue allemande, est entièrement de notre avis. »

Louis-Ferdinand Céline a, en effet, pris fait et cause pour Isak Grünberg, ce journaliste juif autrichien qui, le premier, a consacré un bel article, le 15 décembre 1932, à son livre dans le Berliner Tageblatt, et qui s'est proposé pour le traduire en allemand. Il a envoyé entretemps cette lettre à Robert Freund, des Editions Piper :

« Je viens de lire les parties traduites de mon livre par M. Grünberg. Je tiens à vous dire qu'il m'a semblé avoir parfaitement compris le sens et l'esprit du texte. Vos observations sont inexactes en ce qui concerne l'interprétation de M. Grünberg, presque toujours fidèle à ce que j'ai voulu exprimer. D'ailleurs il est facile à M. Grünberg de rester en contact avec moi et je suis disposé à lui expliquer les passages obscurs.

Quant au ton général de l'ouvrage je ne suis juge que du français qui n'est pas du tout académique. L'académiser serait une faillite complète. Je crois que M. Grünberg a compris assez bien le rythme tout à fait spécial de mon texte. »

En réalité, Reinhard Piper a vu le vent tourner (le parti national-socialiste est au pouvoir depuis février 1933), et cette traduction n'est plus à l'ordre du jour : il cède le contrat à Julius Kittls, un confrère éditeur installé à Mährisch-Ostrau, près de Prague, qui l'éditera en décembre 1933.

Le 5 : L'Intransigeant publie les résultats de l'enquête « Faut-il changer la date des grands prix littéraires ? » menée, cette fois, par Toute l'Edition auprès des académiciens Goncourt.

Gaston Chérau estime qu'il n'y a aucun avantage à modifier la date actuelle : « Au fond il n'y a pas d'époque creuse pour la librairie, il n'y a qu'une production trop intense qui dépasse de beaucoup le pouvoir d'absorption de l'acheteur. »

Léon Hennique ne voit pas bien l'intérêt qu'il y aurait à reporter en février l'attribution du prix Goncourt. Jean Ajalbert et Roland Dorgelès rappelent que la date du prix fut fixée par le testateur. Lucien Descaves déclare qu'il appartient, sur cette question, au président Rosny aîné de répondre.

J.H. Rosny aîné ne voit aucun inconvient à reporter le prix Goncourt en février, au contraire. Ni même à ce que tous les prix littéraires soient attribués le même jour.

Dès le lendemain, il se reprend : c'était une opinion de principe ! « Les textes sont formels, non seulement dans le testament, mais encore dans les statuts : le prix doit être attribué en décembre. Il n'y a qu'à s'incliner. »

Le 7 : Puisque tout le monde donne son avis à propos de Voyage au bout de la nuit, l'écrivain François Le Grix [1881-1966], peut bien donner le sien, d'autant qu'il dispose d'une tribune gratuite : il est directeur de la Revue Hebdomadaire et il en a long à dire. L'Intransigeant reproduit les principaux passages de sa diatribe :

« Quelle époque vivons-nous ? Un gouvernement soucieux de ses devoirs et du tragique de l'heure aurait interdit le livre de M. Céline. Tout ce que nous pouvons faire, quant à nous, est d'accorder à ce dernier le bénéfice de l'inconscience ; et encore...

Absurde cocasserie d'un récit qui patauge dans une invention pesante, n'atteint jamais au fantastique ou au féerique ; absurde invraisemblance d'un ton qui n'est celui de personne, que l'auteur ne réussit jamais à identifier, à créer ; c'en serait assez, semble-t-il, pour que ce livre, une fois retombée la fièvre de cet engouement qui n'est qu'un des aspects innombrables de notre déliquescence, décourage brusquement tout le monde... [...] Pas de livre plus laborieusement artificiel... C'est ici le triomphe du voulu, de l'arbitraire, du toc.

Comprenne qui pourra comment un homme du talent, de la perception critique, souvent foudroyante, de M. Léon Daudet, qui n'a que mépris pour le Grand Fécal [Emile Zola] et qu'indulgence pour ce livre, dont le " climat " est tout " latrinaire ". »

Le 8 : L'Intransigeant, qui met autant de passion à relever dans la presse ce qui s'écrit à propos de Céline, qu'il lui a témoigné de l'indifférence avant le 7 décembre, relaie La France judiciaire, où l'on révèle que le docteur Louis Destouches a consacré, en 1924, une thèse à Semmelweis, le médecin hongrois précurseur de l'antisepsie.

Sa dédicace au professeur Brindeau, qui est chaudement remercié pour ses conseils scientifiques et littéraires, n'est pas passée inaperçue : « N'en faut-il pas conclure que déjà, à cette époque, le style du futur Céline présentait de ces " tentatives nouvelles et hardies de la forme " que réclamait Edmond de Goncourt, et qui, cependant, semblent avoir entraîné l'échec du docteur Destouches devant l'Académie des Dix ? »

Le 11 : L'Intransigeant se fait, cette fois, l'écho de La Nouvelle Lanterne, une excellente revue littéraire qui paraît depuis 1927 et dont le directeur, René de Planhol, vient de consacrer un article de fond à Voyage au bout de la nuit. Son texte ignore la polémique qui se déroule depuis des semaines, et va d'emblée à l'essentiel :

« Le propre de la littérature en vogue depuis une douzaine d'années, c'est d'arranger des tableaux truqués et douceâtres qui fassent valoir à la créature humaine l'excellence de ses désirs, de ses mouvements spontanés. Ah! certes, M. Céline n'est pas de cette école-là, et il ne trempe point dans ce multiple mensonge... Comment ne pas reconnaître aussi qu'il tranche sur l'insignifiance et la banalité du roman contemporain, qu'auprès de lui nos petits maîtres en renom paraissent bien pâles et fatigués, que, dans un genre peut-être affreux, il s'affirme singulièrement fort...

Il [Bardamu] nous incarne, avec une puissance où l'on n'avait peut-être pas atteint jusqu'à lui, le type même de l'animal humain, tel que le produit la nature, de cet être que possèdent son égoïsme, son indépendance absolue à tout ce qui n'est pas lui-même, son avidité de jouir bridée par la peur, sa lâcheté, son vœu dominant de sauver à tout prix sa peau. »

Certes, René de Planhol distingue bien les erreurs du livre : « Il y a trop d'ordures, trop de pages et dont beaucoup n'ont pas de raison d'être et qui pourraient ainsi se dérouler sans fin... » Mais, écrit-il, Céline est surtout « un moraliste, mais oui - un moraliste qui, à l'aune de notre siècle, continue notre lignée française, chez qui l'on discerne du La Rochefoucauld et du La Bruyère et qui nous dispense les réflexions les plus pénétrantes et savoureuses, - âpres, cruelles et parfois frémissantes de pitié. [...] C'est pourquoi ce livre de M. Céline, admirable et immonde, je ne le tiens pas pour malsain... »

Le 15 : L'abbé Louis Bethléem [1869-1940] ne se contente pas de condamner mensuellement les « mauvais livres » dans les pages de sa Revue des lectures, il veille aussi à ce qu'ils ne s'affichent pas dans le commerce. Au début du mois c'est le roman de Céline qui a fait les frais de sa vindicte, en même temps qu'un « mauvais libraire » :

Revue des lectures,  15 février 1933

Le 19 : Anaïs Nin est invitée chez les Allendy : « ils donnaient ce dîner pour me faire connaître Bernard Steele, l’éditeur d’Antonin Artaud. Il avait envie de me connaître parce qu’il avait aimé mon livre sur D.-H. Lauwrence. Mais il me fit sur Lauwrence des remarques ironiques : " Un homme qui n’a jamais vu le soleil de sa vie ", à quoi je répondis : " C’était le fils d’un mineur ! " [...] Steele m’a donné un petit livre d’Artaud, Lettres à Rivière » [Journal, p. 258].

Le 20 : Lettre de Denoël à Robert Poulet, qui lui a envoyé le manuscrit d’un nouveau roman : « Je suis navré de vous faire attendre mais la lecture de " Ténèbres " a rencontré bien des obstacles : une grippe d’abord, une nouvelle installation, un déménagement et surtout - pourquoi ne pas le dire ? - une incapacité presque totale de ma part.

Je suis arrivé au bout de cette lecture, au prix d’un effort sévère, avec la certitude de n’avoir rien compris à votre dessein. D’autres que moi ont essayé de lire " Ténèbres " et n’y sont point parvenu. »

Denoël assure que Handji a été pour lui « une grande joie », mais que ses livres suivants lui paraissent à chaque fois une occasion de restreindre le cercle de ses lecteurs : « L’Ange et les Dieux m’a paru insoutenable et Ténèbres me consterne. Je ne trouve aucun fil conducteur, rien. C’est la nuit, une nuit qui ne permet qu’une promenade stérile et fatigante. »

En résumé, il ne peut publier ces Ténèbres car il est certain de ne pas en vendre cinq cents exemplaires. D’autre part, à qui le proposer ? « Ni la N.R.F., ni Plon, ni Grasset, ni Albin Michel, ni Corrêa, ne comprendront ce livre. »

Le 25, Antonin Artaud écrit à Janine Queneau : « Dites à Raymond Queneau que j'attends avec impatience son livre sur les " fous littéraires ", et que je l'ai déjà annoncé à Denoël. » Queneau soumettra, l'année suivante, le manuscrit de cet ouvrage à Denoël, qui le refusera [cf. 1937].

Le 27 : L'éditeur écrit à Georges Poulet à propos du roman de son frère, qu’il a dû refuser. C’est un livre « qui témoigne d’un effort fabuleux, consacré m’a-t-il semblé à l’évocation d’une série d’événements infiniment petits, dont j’aperçois vaguement le rythme mais dont je ne découvre pas la signification ».

Il dit l’avoir lu honnêtement mais, « pour dire exactement les choses, il m’a surtout paru terriblement vain et ennuyeux. » Denoël craint de le lui avoir écrit un peu vivement, aussi demande-t-il à son ami de le lire à son tour et de lui donner son avis. On peut penser que Robert Poulet a remanié ensuite son livre puisque Denoël le publie en mars 1934.

Pour sa part : « comme tu le sais, j’ai abandonné provisoirement toute activité littéraire, mais sans doute y reviendrai-je quand les Editions auront une destinée assurée. »

Le 27, Denoël presse Pierre Albert-Birot de lui renvoyer les épreuves corrigées de Grabinoulor : « Je les attends pour la Nouvelle Revue Française et pour les Cahiers du Sud. Hâtez-vous ».

 

Mars

 

Anaïs Nin note dans son journal : « Bernard Steele, le jeune éditeur d’Artaud, est venu aujourd’hui. Il est aussi l’éditeur d’Otto Rank. Il a apporté Don Juan et son Double par Otto Rank. Le soir où je l’avais rencontré, chez les Allendy, il s’était montré si cavalier, si ironique que je ne l’avais pas aimé. Aujourd’hui, assis dans le jardin, il avait un air tendre et vivant, vulnérable, les yeux grands ouverts pour tout absorber, frémissant. Il s’était moqué de D.H.Lawrence, il avait parlé d’Artaud avec ironie. [...] Bernard Steele joue de la guitare. Il est intelligent, mais paradoxal, plein de contrastes et de contradictions. C’est un musicien qui cherche à passer pour un intellectuel. Pour un intellectuel, il manque de logique. Il est raffiné et malheureux. Je ne m’y trompe pas. Il ne s’intéresse pas à l’édition ni à la littérature, il veut vivre sa propre vie. » [Journal, p. 280-281].

Le 2 : L'Intransigeant publie le jugement de Henri Martineau [1882-1958] sur Voyage au bout de la nuit, publié par le critique stendhalien dans sa revue Le Divan : « En haine de la littérature M. Céline écrit en jargon, et même dans un jargon très prétentieux. C'est une convention, tout autant que le beau style des Villemain et des Stand dénoncé par Stendhal, mais c'est bien plus insupportable. Puis le récit dégouline comme une outre se vide.

D'autres comparaisons viennent à l'esprit. Car M. Céline accumule scatologie, obscénités, blasphèmes, immondices. Crève donc, société ! Tout ça, avec autant de veulerie que de cynisme complaisant. Il y a par endroits une fougue pleine de mérite et de dons dans la satire et l'invective, et des tableaux réalistes de la meilleure veine. Ça n'est pas suffisant toutefois pour crier au chef-d'œuvre devant cette sentine. »

Le 3 : Dans sa série « La page arrachée à... », Yves Gandon publie dans L'Intransigeant, un pastiche de Voyage au bout de la nuit.

Le 4 : Emile Zavie, l'un des « Treize », publie dans L'Intransigeant la réponse d'un agent forestier à une enquête du Bulletin des Lettres, à Lyon, qui, dans sa livraison du 25 janvier, avait demandé à ses clients comment ils constituaient leur bibliothèque. Celui-ci avait écrit, « avec un manque absolu d'humour » :

Cette lettre n'est qu'un exemple, parmi d'autres, des réactions qu'avait suscitées le roman de Céline, mais celle-ci a son importance car elle va faire sortir l'écrivain du silence qu'il observait depuis la sortie de son livre. Le 16, il publie dans Candide « Qu'on s'explique... », qui, au-delà de la polémique, constitue une véritable postface à Voyage au bout de la nuit.

Or, cet « homme des bois » n'est nullement un sot, comme l'a montré sa deuxième lettre reproduite dans Céline et l'actualité littéraire, 1932-1957, page 32. C'est Zavie qui, fort gravement, écrit : « on a du mal à comprendre cet homme qui se fabrique une bibliothèque de débris. Et l'on s'imagine la tête de ses héritiers - qui n'auront, espérons-le, ni ses goûts, ni son amour du vandalisme - lorsqu'ils se trouveront en présence de ce bric-à-brac imbécile... »

Comment Zavie a-t-il pu qualifier d' « illettré » un homme qui cite Corneille, Racine, Baudelaire ou Proust ? Il se trouve qu'Emile Boyer dit Zavie, né à Die, dans la Drôme, le 18 avril 1884, était le fils d'un... agent forestier, régisseur de la forêt de Saoû depuis 1910, et décédé en 1933.

   Emile Zavie [1884-1943]

Henri Lardanchet, le libraire-éditeur lyonnais qui éditait ce Bulletin destiné à ses clients bibliophiles, publiait, durant l'automne, la réponse du même lecteur, toujours aussi savante, à une seconde enquête sur le livre illustré, en l'appelant « notre ami le forestier »... On peut se demander si toute cette affaire n'est pas une mystification et si cet « homme des bois » n'est pas Zavie lui-même. Boyer-Zavie est mort à Paris le 17 mars 1943.

Le 4 : Robert Denoël accorde à Abel Gance une option de huit jours sur les droits cinématographiques pour l’Europe, de Voyage au bout de la nuit. Le prix proposé pour cette cession est de 300 000 francs.

Malgré l'intervention d'Elie Faure, qui écrit à son ami Gance « qu'on peut tirer un très beau film de cette orgie littéraire, qui s'accorde assez bien avec votre génie tumultueux », le tournage n'aura pas lieu et il semble que ce sont des considérations matérielles qui aient stoppé l'entreprise. Dès le 15 avril Céline écrit à Henri Mahé : « On avait pensé au cinéma pour le Voyage »... Il n'en sera plus question avant longtemps.

Le 10 : Roland Dorgelès a donné une interview à La Vie Contemporaine et L'Intransigeant en reproduit quelques passages relatifs au dernier prix Goncourt : « Nous avons été violemment pris à partie pour n'avoir pas récompensé l'auteur du Voyage au bout de la nuit. Mais si nous l'avions fait, nous n'aurions pas été moins injuriés, car une grande partie de la critique nous aurait reproché d'avoir jeté nos lauriers dans la boue. D'ailleurs, même celui qui n'a pas eu le prix lui doit beaucoup. Grâce au Goncourt, on a pu, en pleine période de crise, parler de deux auteurs de grand mérite... »

Le 11 : L'hebdomadaire satirique L'Œil de Paris publie un papier narquois à propos du « flair » de Bernard Doreau dit Max Dorian, directeur (en réalité attaché de presse) des Editions Denoël et Steele :

L'Œil de Paris,  11 mars 1933

Les chroniqueurs anonymes s'en prennent aussi à Grabinoulor, qui vient de paraître : « On raconte des histoires inouïes sur les tribulations du manuscrit qui s'est promené dans toutes les librairies avant d'échouer chez Denoël et Steele qui, escomptant un succès analogue à celui du Voyage au bout de la nuit, se sont décidés à l'éditer. Chez Grasset, notamment, le bouquin connut une véritable popularité. Alors qu'on ne songeait nullement à l'accueillir dans la maison, le manuscrit se promenait de main en main. »

Les échos fantaisistes commencent à fleurir dans la presse, à propos du candidat malheureux au Goncourt qui, depuis le succès de son livre, se refuse à toute exhibition. On en a conclu qu'il n'était qu'un médecin égaré dans la littérature, que la carrière des lettres ne l'intéressait pas : il n'en est rien. N'a-t-il pas révélé à Lucien Descaves les grandes lignes des cinq ou six volumes qu'il prépare ? L'un d'eux aura pour fond la vie populaire au moyen âge, transposée sur le plan réaliste et humain. [Les Nouvelles Littéraires].

Le 11 : L'Intransigeant signale une critique de Voyage au bout de la nuit due à Raymond de Balasy, parue dans la Revue Mondiale : « Il s'est fait autour de cet ouvrage un tel bruit, les commentaires passionnés qui en ont été donnés aussi bien à droite qu'à gauche ont posé de tels postulats, que l'on peut à juste titre voir dans ces commentaires des indications précieuses sur l'état d'esprit de l'époque. »

Comment expliquer son succès littéraire ? L'économiste pense que « M. Céline a décidé de construire une magistrale farce, persuadé tout le premier qu'on ne la prendrait pas au sérieux. L'idée de farce explique seule l'engouement de la critique littéraire et d'une bonne partie du public. Pour cette dernière cependant, la question se présente de façon plus complexe. Un snobisme de mauvaise marque la guide tous les jours davantage et obnubile son sens critique resté au fond fort avisé. »

Le 12 : Dans L'Intransigeant, « Les Treize » rapportent que plusieurs jurés du prix Populiste ont décidé de décerner leur prochain prix, en mai, au roman de Céline. Certains y sont opposés : pourquoi couronner une œuvre déjà célèbre ? Les partisans de Céline invoquent un précédent : Jules Romains, romancier très connu, avait reçu le prix l'année d'avant. « Décerner le prix, cette année, à Louis-Ferdinand Céline, c'est découvrir dans son livre la plus belle renaissance du vieux naturalisme et la plus juste application des procédés du jeune populisme. » D'autre part les adversaires de Céline n'ont pas de candidat marquant à opposer à Voyage au bout de la nuit...

Le lendemain Comœdia s'élève contre « le choix singulier d'un pareil lauréat. D'autant plus singulier que M. Céline a déjà failli avoir le Goncourt et qu'il a effectivement obtenu le prix Renaudot... » La revue conseille aux jurés populistes d'attendre au moins que Céline ait publié un autre livre : « Mais peut-être attendriez-vous longtemps. Il est des auteurs qui se libèrent d'un seul coup - qui se libèrent de leur idéal ou de leur fange - et qui sont à jamais l'homme d'un seul livre. Ils peuvent en publier d'autres, sans doute, mais leurs autres ouvrages ne sont jamais que l'ombre pâle du premier, l'imitation artificielle et fabriquée de ce qui fut d'abord jaillissement, spontanéité, tempérament. Car, si nous n'aimons pas le Voyage, nous ne nions pas sa force brutale. Nous trouvons seulement que deux couronnes pour un livre si bas, si opposé à notre tempérament, pour un livre où nul rayon de ciel ne pénètre, c'est une sinistre plaisanterie. »

Dès le 19, L'Intran annonce que Voyage au bout de la nuit a été écarté de la discussion du jury populiste. Le 22, le même journal précise que c'est en raison du prix littéraire qu'il a déjà reçu. Mais, le 5 avril, il annonce que le nom de Céline figure toujours parmi les huit candidats au prix.

Le 14 : Naissance à la clinique du Belvédère, à Boulogne-Billancourt, de Robert, Lucien, Guillaume, fils unique de Robert Denoël et de Cécile Brusson.

L'intransigeant,  1er avril 1933

Les Denoël quittent le petit appartement qu’ils occupaient au premier étage de la maison d’édition, rue Amélie, pour le rez-de-chaussée d’un immeuble sis au n° 48 de l’avenue Charles Floquet, à deux pas de la Tour Eiffel. L’espace gagné est investi par les services comptables et commerciaux des Editions Denoël.

 

48 avenue Charles Floquet (état actuel)

Morys décrit ainsi le nouvel appartement : « On entrait directement dans le couloir qui desservait les pièces, il n’y avait pas de vestibule. La pièce principale était pratiquement tapissée de la bibliothèque. La salle à manger était assez exiguë : on avait du mal à tourner autour de la table quand des convives y était assis.

La chambre de Robert et Cécile était de taille modeste. Un petit boudoir qui, parfois, servait de chambre d’ami. La cuisine, la salle de bains, les commodités, relativement modestes. La pièce la plus importante était la chambre du fils, très gaie et joliment décorée : une arche de Noé sur fond bleu, peinte par Pribyl. »

Le 15 : Yvette Guilbert, auteur de Mes Lettres d'amour, et Pierre Mélon, auteur de Achmet-Reis, parus chez Denoël et Steele, dédicacent leurs livres à la Librairie Flammarion, 25 boulevard des Italiens, de 21 heures à minuit. Pierre Mélon, avocat au barreau de Lyon, est un homme fort occupé ; pour gagner du temps, il est venu à Paris dans son avion personnel, qu'il pilotait lui-même car il est aussi pilote de réserve depuis 1912. Une panne fortuite l'a forcé à se poser dans la vallée de la Seine. C'est en train qu'il a finalement rejoint la capitale.

Le Matin,  12 mars 1933

Le 15 : Déjeuner des jurés Renaudot avec les deux derniers lauréats du prix : Philippe Hériat et L.-F. Céline.

Paris-Soir,  17 mars 1933

Le 16, Céline publie « Qu’on s’explique » dans Candide : « nous ne fîmes scandale que bien malgré nous ! Nos éditeurs pourront le répéter à qui voudra l’entendre. Je crache en l’air... A deux mille lecteurs nous pensions timidement au début, triés sur le volet, et puis même, faut-il l’avouer, sans l’amicale insistance de l’un deux, jamais le manuscrit n’aurait vu le jour... »

Candide, 16 mars 1933

Le 18 : Sous le titre « Céline l'incorruptible », Bec et Ongles révèle qu'après de nombreux libraires qui se sont, en vain, disputé l'honneur de recevoir l'écrivain chez eux afin d'y sacrifier à la mode de la dédicace publique de son livre, c'est au tour du directeur d' « un de nos plus grands magasins de la rive droite » de lui proposer de signer son livre, à raison de mille francs l'heure, ce qui fut refusé derechef.

L'écho n'était pas fantaisiste ; quelques jours plus tôt Céline avait écrit à Elie Faure : « Succès oui vous pouvez le dire. Les Galeries Lafayette m'ont fait offrir aujourd'hui même 1 000 francs par heure pour signer mon livre chez eux ! »

Le 20 : L'Intransigeant commente la « Lettre ouverte à L.-F. Céline » que René Schwob vient de publier dans la revue Esprit, et s'étonne de lire : « Gide me demandait un jour, parce que je lui déniais le sens de la spiritualité vraie, quel auteur aujourd'hui, en dehors des catholiques, m'en paraissait doué. Je lui répondis que je la trouvais chez bien peu de catholiques. Par contre, si je vous avais lu alors, je lui aurais donné votre nom. Et même je suis sûr que c'est votre intense quoique secrète spiritualité qui a incité, à son insu, la " N.R.F. " à refuser votre ouvrage... » Le rédacteur de L'Intran conclut : «Tout cela doit laisser bien perplexe M. L.-F. Céline. »

Le 26 : La Gazette de Lausanne commente la mise au point célinienne publiée dix jours plus tôt dans Candide, hebdomadaire de droite. Chez les journalistes conservateurs suisses, le Voyage ne « passe » décidément pas :

Gazette de Lausanne,  26 mars 1933

Le 26 : Sigmund Freud évoque, dans une lettre à Marie Bonaparte, Voyage au bout de la nuit, qu'il n'aime pas, « n'y trouvant pas d'arrière-plan artistique ou philosophique à la peinture de la misère, mais il le lit quand même, comme Marie l'a souhaité et il ira jusqu'au bout », écrit Célia Bertin [Marie Bonaparte, p. 305].

A cette date, on ne trouve sur le marché que l'édition française [l'édition allemande de Julius Kittls ne paraîtra qu'en décembre 1933], et on sait que Freud maîtrisait mal le français. On en retiendra que la princesse de Grèce lui avait demandé de lire le roman de Céline, qu'elle devait apprécier.

En fin de mois les Archives de la Société des sciences médicales et biologiques de Montpellier publient un article médico-publicitaire consacré à la « Basedowine », un médicament contre les règles douloureuses mis au point dès 1931 par le « rédacteur pharmaceutique » du laboratoire parisien de Romuald Gallier, le docteur Destouches :

Archives de la Société des sciences médicales et biologiques de Montpellier,  mars 1933

 

Avril

 

Denoël et Steele annoncent, à l'occasion de la sortie de La Coupe d'or de Louis Tieck, une nouvelle collection dirigée par Edmond Jaloux : « Les Conteurs romantiques allemands », destinée « à faire connaître une pléiade de conteurs célèbres en Allemagne, ignorés en France, et qui séduira tous les amateurs d'histoires extraordinaires». Le catalogue 1934 de l'éditeur annonce cinq titres à paraître. Celui de Tieck, soldé en juin 1947, restera le seul. De plus, Bernard Grasset a publié, en mars, Les Romantiques allemands, une excellente anthologie saluée par la presse : la collection des éditeurs de la rue Amélie risque de passer pour un « doublon ».

 

Bernard Steele met sur pied un projet de « Société anonyme du Théâtre de la Cruauté » et met à la disposition d’Antonin Artaud la salle de conférence de la maison d’édition pour d’éphémères cours d’art dramatique et cinématographique. La société sera constituée dès que sera réuni un capital de 100 000 francs en actions de 100 francs.

Le 5 : L'Intransigeant se fait l'écho d'un intéressant article paru dans l'hebdomadaire Aux Ecoutes :

Qui était ce premier éditeur qui avait proposé un compte d'auteur à Céline pour publier son roman ? On sait que Léon-Pierre Quint eut le manuscrit en lecture aux Editions du Sagittaire, où il fut refusé. Aucune autre proposition ne paraît avoir été faite à l'auteur.

Céline était passé tout d'abord chez Eugène Figuière qui, apparemment, l'avait perdu de vue, avant de lui faire une proposition tardive, le 28 juin 1933. On s'est beaucoup moqué de ce vieil éditeur qui, près d'un an après la sortie d'un roman qui a obtenu le prix Renaudot, relançait son auteur pour lui proposer de l'éditer.

Mais si on relit le deuxième alinéa de la lettre qu'il envoie à Céline, on s'aperçoit qu'il a écrit : « je remarque dans les meilleurs livres que m'a signalés mon comité de lecture, votre ouvrage " Voyage au bout de la nuit ", pour lequel je vous ai fait une proposition d'édition. »

Sa lettre du 28 juin 1933, dans laquelle il demande à l'écrivain de participer aux frais d'édition à hauteur de sept mille francs, étant postérieure aux articles de Aux Ecoutes et de L'Intransigeant, il doit donc s'agir d'une première proposition, qui n'est pas connue, où l'éditeur lui réclamait douze mille francs pour l'éditer.

Ainsi s'expliquerait la note de Céline qui figure au bas de la lettre de Figuière, qu'il transmet à Robert Denoël, le 24 juillet : « Une rigolade à laquelle vous répondrez peut-être sèchement pour qu'il ne puisse se vanter de ceci ou de cela. » De quoi aurait pu se vanter l'éditeur du boulevard Montparnasse ? D'avoir été le premier éditeur sollicité par Louis-Ferdinand Céline.

Le 8 : L'Œil de Paris publie à son tour un écho à propos du prix Populiste qui sera décerné le 20 mai et à propos duquel le nom de Céline est cité avec insistance - cet écrivain si discret à ses débuts et qui se manifeste aujourd'hui de bien des manières :

  

L'Œil de Paris,  8 avril 1933

Le 16, L'Intransigeant se fait l'écho d'anecdotes céliniennes publiées par La Grive à Mézières, qui a révélé que le docteur Louis Destouches avait séjourné à Revin en juillet et août 1923, pour y remplacer un confrère, le docteur Boucher, et, contrairement aux affirmations de certains critiques, son Voyage au bout de la nuit n'est nullement une autobiographie : « Les Revinois qui ont connu le docteur Destouches ont gardé le souvenir non pas d'un Bardamu, mais d'un garçon très sympathique et très distingué, n'ayant de commun avec son héros que l'amour du paradoxe. Le peuple ardennais a discerné en lui un type : un type original, qui osait traverser la rue Victor-Hugo en purette... »

Cette locution ardennaise signifie qu'on est incomplètement habillé : en manche de chemise, par exemple. La revue poursuit : « Un jour qu'il voulait ausculter le côté droit d'une bonne vieille perchée dans un de ces vieux lits ardennais hauts sur pattes - ce côté droit étant celui du mur, le docteur était fort embarrassé. Ne pouvant déplacer le lit tout seul, il fit un bond par-dessus la brave femme, et put ainsi accomplir scrupuleusement son devoir professionnel... La pauvre a survécu quelques mois à ce traitement acrobatique. »

Le 22 : Carlo Rim [1895-1988] consacre les aventures hebdomadaires de M. Virgule, son petit héros dans Les Nouvelles Littéraires, à la lecture et notamment à celle du dernier romancier à la mode :

Les Nouvelles Littéraires,  22 avril 1933

Le 26, Eugène Dabit note dans son « Journal » : « Lorsque je rentre à Paris, au quai de Jemappes, je trouve Céline et son amie [Elizabeth Craig]. Céline, celui que je pensais, oui, l’homme du Voyage au bout de la nuit, Bardamu. Mais plus jeune d’aspect, plus vif ; pas misérable du tout, l’œil clair, la voix vive, les gestes nets. Un homme. Un camarade. Un voyageur solitaire. Déjeuner. Propos à bâtons rompus. Céline parle comme ceux du Voyage, un argot... Je me sens près de lui, très. Il aime mes livres, me dit-il. »

Sa compagne, Béatrice Appia, n'a pas la même appréciation. Dans ses « Souvenirs », elle écrit : « Durant les repas, il s’attaquait à n’importe quoi, la politique, les partis, les événements. Par une suite de petits faits cités, il démontait toute chose pour n’en laisser que des ruines fumantes ou des salissures. A la fin du repas, on n’en pouvait plus, il ne restait plus rien de viable, de propre. Alors Dabit s’exclamait : " Mais vous ne laissez rien, il ne reste rien ! Heureusement qu’il reste la peinture..." »

Le 28 : Dans sa série « La page arrachée à... », Yves Gandon publie dans L'Intransigeant, un pastiche de Grabinoulor, le livre de Pierre Albert-Birot publié fin mars par Denoël et Steele.

 

Mai

 

Le 5 : Fernand Vandérem constate dans Le Figaro que, à deux semaines de l'attribution du prix Populiste, le jury, « faute de débutants à son gré », est disposé à donner son prix au roman de Céline : « Outre la valeur du livre, l'idée de prendre comme lauréat  un écrivain lancé, connu, n'est certes pas mauvaise. Tout récemment encore, on se rappelle le retentissement soudain dont a bénéficié le prix du Touring-Club en allant à M. Tristan Bernard, et il est probable qu'attribué à M. Céline, le prix du Populisme n'aurait pas moins d'écho. »

Vandérem ajoutait cependant que, si la consécration avait son importance, on pouvait aussi décerner le prix à un précurseur du populisme. Pourquoi pas Neel Doff, par exemple, l'auteur hollandaise de Jours de famine et de détresse, publié en 1911, et qu'admirait tant Octave Mirbeau ? Un juré facétieux proposait alors de voter pour Geneviève, histoire d'une servante, publié en 1851 par Alphonse de Lamartine... Mais à qui donner les 5 000 francs du prix ?

Le 8 : Premier titres de « La Clef des champs », une nouvelle collection de livres pour enfants : . Denoël prévoyait six titres à paraître, tous dus à Thornton Burgess.  Il n'y en aura que quatre : Les Aventures de Jeannot Lapin sera le dernier.

   

Le 10 : la presse française rend compte d'un gigantesque autodafé de livres prohibés par le nouveau régime dans quelque 60 villes allemandes : « 400 000 livres vont êtres brûlés à Berlin ; 80 000 à Kiel ; 220 000 à Breslau ; 100 000 à Cologne. En tout, près de 4 millions de bouquins seront livrés aux flammes. »

L'Œuvre, 10 mai 1933

Le 17 : L'Intransigeant publie un écho inquiétant à propos du livre de Céline, mais ne cite pas ses sources. Il prélude, en tout cas, au refus du Berliner Tageblatt de publier le roman en feuilleton, conformément au contrat signé le 30 décembre 1932.

L'Intransigeant,  17 mai 1933

Cet autodafé eut lieu entre le 10 mai et le 21 juin. Une liste sommaire des écrivains « mis au bûcher » a été établie [« Liste der verbrannten Bücher, 1933 »] où ne figure qu'un seul auteur français : Henri Barbusse. Jean-Pierre Dauphin, dans son « Calepin de bibliographie » de 1977 (réédité en 2011), qualifie cet écho de fantaisiste, mais sans citer d'autres sources plus fiables.

Le 20 : Le prix Populiste est attribué, au cinquième tour de scrutin, à Henri Pollès pour Sophie de Tréguier [Gallimard]. Un juré, Léon Deffoux, est resté fidèle à Céline et lui a donné sa voix.

La semaine suivante, on apprend que le bulletin d'un juré votant par correspondance était arrivé après la proclamation du résultat. Or il donnait sa voix à Robert Vivier qui, au dernier tour, avait obtenu six voix, contre sept à Pollès. Seule la voix de Léon Deffoux aurait pu départager les candidats. Aurait-il fini par lâcher Céline ?

 

Note d'Anaïs Nin dans son journal : « Aujourd’hui j’ai accepté une invitation à dîner en banlieue, chez Bernard Steele. J’ai pris le train avec Artaud, et Steele est venu nous chercher à la gare. J’avais apporté Tropique du Cancer pour le lui montrer. On m’avait invitée à y passer la nuit, mais cette soirée, ce dîner me parurent si artificiels, légers, cyniques, qu’Artaud et moi nous sommes regardés et avons reconnu chez l’autre un désarroi, un malaise identiques. Au lieu de rester, je dis qu’il fallait que je parte et je repris le train avec Artaud.

Sous la lumière crue du train, sur les banquettes en bois dur, Artaud broyait du noir. Je dis que je ne pouvais supporter la frivolité, le persiflage, la moquerie. Il me répondit qu’il éprouvait le même sentiment.

- Mais j’ai vu à quel point Steele a été déçu que vous ne restiez pas pour la nuit. Il avait remarqué cela, moi qui le croyais à mille kilomètres de ce dîner.

- Et je vous ai entendue promettre de danser pour lui.

- Il joue de la guitare, c’était naturel.

Artaud ne pouvait être lui-même dans l’atmosphère artificielle de Steele. Ce que je lui écrivis. En ajoutant : " On ne peut exposer partout ni toujours son être véritable. C’étaient les Steele qui faisaient avec nous une dissonance. [...] Vous êtes humilié par la vulgarité, la banalité. Je comprends. Quand on est vraiment riche à l’intérieur, la vie ordinaire devient une sorte de torture. J’ai deviné l’autre nuit votre malaise. Et c’est pourquoi je suis partie avec vous en froissant Steele pour vous montrer de quel côté j’étais ". » [Journal, p. 317-318].

 

Juin

 

Parution de l'important ouvrage de la princesse Marie Bonaparte [1882-1962] consacré à Edgar Poe, dont rendront compte, élogieusement, Edmond Jaloux et Jean Cassou dans Les Nouvelles Littéraires de septembre.

 

       

 

Anaïs Nin note dans son journal : « En fin de compte je n’avais pas compris ce qui était arrivé à Artaud l’autre soir. Il est venu hier et m’a expliqué que sa raideur ne venait pas des moqueries de Steele mais de ses soupçons à mon égard. Il me résistait, se méfiait de ma sympathie. Il avait peur. » [Journal, p. 324].

Le 5, Céline écrit à son amie anversoise Evelyne Pollet : « J’ai remis votre manuscrit [La Maison carrée] à Denoël mais nous sommes dans les plus mauvais termes, pour des raisons bien simples à deviner hélas ! Alors que fera-t-il ? Hélas je n’en sais rien. Il vous fixera bientôt. »

Le manuscrit sera refusé. Mais on ne voit pas pourquoi Céline se trouverait « dans les plus mauvais termes » avec son éditeur à cette époque. Il esquive simplement le service demandé. Le roman d'Evelyne Pollet sera publié à Bruxelles en 1938 aux Editions du Cercle d'Art.

Le 15 : L'Intransigeant annonce que les Editions Denoël et Steele viennent d'assigner le Berliner Tageblatt, pour rupture de contrat. Le journal allemand, « se retranchant derrière le cas de force majeure (le changement de régime) », a renoncé à publier en feuilleton Voyage au bout de la nuit.

Les propriétaires juifs du journal avaient de bonnes raisons de renoncer à cette publication qui déplaisait au nouveau régime :

L'Œil de Paris,  15 avril 1933

Le 19 : Le Rempart, qui avait annoncé la parution de L’Eglise, publie une mise au point des éditeurs Denoël et Steele : « Permettez-nous de vous signaler qu’il ne s’agit pas du tout d’un " effort avorté et sans intérêt ". Bien au contraire, cette comédie dramatique contient quelques unes des pages les plus vigoureuses de l’auteur du Voyage au bout de la nuit, notamment un acte satirique d’une verve énorme consacré à la Société des Nations, dont il n’est nullement fait mention dans le Voyage, comme vous le savez. »

L’hebdomadaire répond que c’est l’écrivain lui-même qui l’a ainsi qualifié, mais qu’il attend, pour sa part, avec curiosité et sans aucune préméditation la publication de L’Eglise.

Le 28 : Eugène Figuière, l’éditeur de Montparnasse à qui Céline avait soumis le manuscrit du Voyage l’année d’avant, lui propose tardivement un contrat... assez semblable à celui de Denoël : un premier tirage de 2 000 exemplaires sans droits d'auteur, et 10 % à partir du 2 001e exemplaire.

 

 

« Une rigolade à laquelle vous répondrez peut-être sèchement  pour qu'il ne puisse se flatter de ceci ou de cela » a noté Céline à l'intention de Denoël, à qui il transmet sa lettre. Figuière, qui fut autrefois un grand éditeur [sa maison remonte à 1910], tire alors ses dernières cartouches : en 1938, son fonds sera mis en liquidation judiciaire.

 

Juillet

 

Les Denoël passent leurs vacances en Vendée, en compagnie de Billy Fallon, le frère de Cécile.

 

Correspondance suivie avec Céline qui mentionne son nouveau roman Mort à crédit, et presse l’éditeur de publier une édition de luxe de Voyage. Denoël propose Dunoyer de Segonzac, Céline ses amis Gen Paul et Mahé. Le projet tournera court, mais Gen Paul réalisera au cours des mois suivants une série de lithographies en vue de cette illustration.

En l’absence de Denoël, Céline s’est adressé à Bernard Steele et lui a demandé « des comptes détaillés (quel abîme !) à la date du 30 juin. J’ai l’impression qu’au train où on me fait mes comptes la liquidation de la maison Denoël et Steel n’est pas loin ! Et quelle liquidation ! Il en est encore temps, quelques jours, revoyez soigneusement je vous prie toutes vos justifications imaginaires... et envoyez-moi enfin un relevé de comptes correct », écrit-il à Denoël.

Dix mois après la sortie de son livre, Céline met déjà en doute la parole de ses éditeurs : « J’ai demandé bien entendu l’adresse et le nom de vos imprimeurs à Steel auprès desquels je me rendrai personnellement. J’ai pour principe de ne croire à rien, vous le savez, à peine à ce que je vois. »

Le 1er : L'Œil de Paris mentionne le passage à Paris d'un écrivain fasciste - mais sans le nommer - à qui l'on a demandé quel était l'écrivain français le plus lu en Italie :

Denoël avait, le 13 janvier, cédé les droits de traduction de Voyage au bout de la nuit à l'éditeur milanais Corbaccio, qui en publié une première édition le 31 mai. Cette traduction italienne due à Alex Alexis a fait autorité jusqu'en 1974, avant d'être revue et corrigée par Paolo Carile.

Le 1er : L'Intransigeant publie une interview de Céline à propos de L'Eglise, sa pièce de théâtre qui va sortir en librairie. « Les Treize » se préoccupent plus de décrire le curieux personnage que de rapporter ses propos : « Le nouvel auteur dramatique est un garçon robuste et jovial, qui s'exprime d'une voix bousculée, précipitée... Qui pourrait dire combien il broie de mots à la minute ?... Dédain, humour ? Il rit si souvent et de si bon cœur que la plupart du temps, il ne peut finir ses phrases... »

Le 9 : A près de soixante-dix ans Emile Chautard s'est offert des vacances en Guyane grâce aux droits d'auteur de son livre à succès chez Denoël et Steele - mais il s'agit de vacances studieuses :

Le Matin,  9 juillet 1933

Le 17 : L'Intransigeant répercute la réponse de Robert Denoël et Bernard Steele à une enquête menée par Roland Alix dans le Bulletin de la Maison du Livre. « Les Treize » leur répondent dans le même numéro.

 

L'Intransigeant,  17 juillet 1933

Le 29 : Céline demande à Evelyne Pollet des nouvelles de La Maison carrée, refusé par Denoël : « Que devient votre roman deuxième manière ? Sans doute vaut-il mieux le passer à la NRF, de bien meilleure vente que Denoël mais peut-être et c’est à étudier de moins généreuses dispositions, surtout pour un premier livre. Ne faites pas comme moi et passez-moi votre contrat. »

 

Août

 

Le 3, Céline écrit à Denoël : « J’ai envoyé à Steel une lettre de verte engueulade à propos des comptes. Il me dégoûte. [...] Ce Figuière est bien aussi con que Steel ce qui n’est pas facile. »

D’emblée l’écrivain prend en grippe son associé américain, dont il estropie systématiquement le nom, à cause des « comptes ». Par ailleurs il aimerait voir son livre paraître sous la forme d’une édition de luxe, et trouve que son éditeur, qui est en vacances, ne s’en préoccupe pas assez : « je n’ai vu jusqu’ici aucun Segonzac ou autres Matisses se précipiter sur les rangs... Alors j’avance Mahé. Peut-être songez-vous à pressentir ces papes ? Car enfin c’est votre rôle et je crois qu’il est temps. »

On ne sait s’il y croit vraiment, car il écrit au même moment à Henri Mahé : « Si tu pouvais faire dans le sinistre, il y a l’édition de luxe du Voyage qui reste à prendre. Mais ce n’est pas tes cordes, crois-je ? »

Denoël n'est pas emballé par cette idée d'édition de luxe : le temps de la bibliophilie aisée est révolu. Il avait néanmoins accepté de recevoir Mahé mais avait suggéré « de s'adresser à un dessinateur illustre comme Dunoyer de Segonzac, par exemple, dont le nom joint au vôtre assurerait le succès de la publication. » Ce qui l'intéresse bien davantage c'est Mort à crédit dont Céline a entrepris la rédaction, mais dont il pressent qu'elle risque fort de prendre plusieurs années, comme l'auteur le lui a laissé entendre.

Le 12 : Céline, qui a averti son éditeur que l'eau de la Vendée est pleine de typhoïde, lui répond plaisamment : « En ce qui concerne la typhoïde laissez-moi vous signaler que la période d'incubation est plus longue que les vacances. C'est au retour et à Paris qu'elle se déclare dans la plupart des cas.

" Mort à crédit " mais vous l'êtes cher ami. Que voulez-vous de plus ? Une histoire ? Il me faut du temps, beaucoup de temps. Tout ce qui n'est pas un peu éternel ne dure pas - et pire - ne se vend pas. Il faudra que je vadrouille encore bien des jours avant de mettre la plume à la main. Arrière, parasite goulu ! »

Le 15 : Robert Denoël accorde une interview à l'un des « Treize », rue Amélie.

L'Intransigeant,  15 août 1933

Denoël annonce L'Eglise de Céline, Emeraudes de Janine May, A hauteur d'homme de Jean Proal, Satan l'Obscur de Jean de Bosschère, L'Araignée du matin de Philippe Hériat, et Rimbaud le voyou de Benjamin Fondane, « qui ne passera pas sans quelque bruit ».

Le visiteur lui demande si, des quatre ou cinq années de sa vie d'éditeur, il a tiré une leçon : « Oui. Qu'un éditeur ne peut se sauver que par la qualité, tout en demeurant du reste éclectique : le temps n'est plus où une maison d'édition pouvait être une chapelle... Qu'il ne faut pas non plus se laisser griser par un succès. L'essentiel est de poursuivre sagement son petit bonhomme de chemin... en lisant beaucoup de manuscrits et en en publiant le plus possible... »

Le 19 : L'Intransigeant signale la parution d'une brochure distribuée aux critiques littéraires par les Editions Denoël et Steele. Publiée à l'occasion de la 180e édition de Voyage au bout de la nuit, elle reprend cinq articles de presse parus en 1932 et 1933, ainsi que le texte de la « postface » au roman que Céline a fait paraître, le 16 mars, dans Candide sous le titre « Qu'on s'explique ». Le Canard enchaîné, toujours canaille, trouve ce texte abscons.

   

                                                                                                             Le Canard enchaîné,  23 août 1933

Le 24 : Denoël a reçu le manuscrit du nouveau roman de Jean Proal, A hauteur d’homme, et il lui fait part de ses impressions : « Je trouve ce roman supérieur en plus d’un point à Tempête de printemps, plus dense, plus nourri d’expérience et de réflexion mais faible par la technique. »

Après une critique en règle, il pense « qu’il serait peut-être utile que je fasse une seconde lecture de votre roman, la plume à la main et que je note dans le détail ce qui m’a paru fâcheux ou inutile. Si vous jugez intéressant que je fasse ce travail, je suis à votre entière disposition.

Je crois, personnellement, que cela peut vous être utile, car il faudrait peu de choses pour que le manuscrit gagne énormément en résonance et en attrait. Il est évident que tout chaud encore de la composition, certaines choses vous échappent peut-être et que les précisions que je suis disposé à vous donner vous serviraient.

Voulez-vous m’écrire, par retour du courrier, si vous voulez que je fasse ce petit travail. En tout cas, vous avez fait un pas en avant considérable : l’atmosphère générale du roman, en dépit du ton parfois trop tendu, est admirablement créée. Le travail d’épuration que je vous suggère me semble aisément réalisable. »

 

Gaston Gallimard rachète la « Bibliothèque de la Pléiade ». Jacques Schiffrin, qui avait créé la collection en novembre 1931, continuera à la diriger chez Gallimard jusqu'à 1940, avant de s'expatrier aux Etats-Unis.

 

Septembre

 

Le 18 : Mise en vente de L’Eglise dans la collection « Loin des foules », dont les volumes comportent habituellement un portrait de l’auteur en frontispice. Jean de Bosschère avait proposé de graver celui de Céline mais c’est le masque d’une inconnue qui est imposé par l’écrivain. La bande du livre : « Bardamu à la S.D.N. »

    

La veille, L'Intransigeant avait reproduit, à sa page littéraire, le frontispice du livre en expliquant que ce moulage est le masque d'une inconnue qui s'est noyée dans la Seine en 1930 : « L'auteur a sans doute pensé qu'il y avait entre son texte, d'un ton souvent désespéré, et ce masque mortuaire, une de ces " correspondances " subtiles dont parle Baudelaire. »

L'hebdomadaire Bec et Ongles rappelle, le 30, que l'ouvrage n'est pas mis en vente dans les librairies : son tirage limité et numéroté n'est disponible que chez l'éditeur, mais un tirage sur papier ordinaire est annoncé.

Le 20 : L'Intransigeant rapporte qu'en Italie, où la traduction italienne de Voyage au bout de la nuit a été bien accueillie, une dame, Margherita G. Sarfatti, s'est élevée, dans La Stampa de Turin, contre les comptes rendus élogieux dont le roman a bénéficié : « Je ne comprends pas comment des journaux politiques et littéraires aient pu publier sur ce livre, dans le climat de l'Italie fasciste, des articles apologétiques, cités avec une évidente solidarité dans la louange et l'approbation, même par un journal fasciste, comme L'Italia Litteraria. »

Le 23 : L'Œil de Paris, qui fut favorable à Céline en raison de son « anarchisme », a désormais des doutes quant à son authenticité. Le docteur Destouches se manifeste partout et devient peu à peu un homme de lettres ordinaire :

  

L'Œil de Paris,  23 et 30 septembre 1933

Quelques jours plus tard l'hebdomadaire rend compte sans hostilité de l'allocution célinienne à Médan, mais cessera désormais de mentionner le nom de l'écrivain dans ses pages.

Le 27 : L'Intransigeant reproduit quelques passages d'une critique soviétique de Voyage au bout de la nuit due à Anissimov et publiée dans Monde, l'hebdomadaire d'Henri Barbusse : « Céline n'est pas sorti du cercle de la littérature bourgeoise... Son livre, livre de souffrance et de passion, est un livre passif. C'est pourquoi la prose impitoyable de Céline manque d'élan, c'est pourquoi aucune perspective ne s'ouvre devant l'écrivain ».

L'un des « Treize » croit comprendre que le critique soviétique regrette que l'auteur de Voyage n'ait pas écrit un livre de partisan.

Le 30 : « Les Treize » rendent compte de L'Eglise dans L'Intransigeant : « La conduite de la pièce, en tant que théâtre, est faible. Mais le Voyage au bout de la nuit n'était-il pas un roman raté ? Le Voyage et L'Eglise, l'un et l'autre de très grandes œuvres. »

L'Intransigeant,  30 septembre 1933

Dans le même numéro figure une interview d'Henri Filipacchi dont le « bibliobus » intrigue le monde de l'édition: « Il revient avec sa voiture-librairie, la première voiture-librairie que je connaisse, rouge Tokay et beige, chargée de dix mille volumes d'une tournée de 3 000 kilomètres à travers les départements. »

Parution, dans la collection « Loin des foules », de Satan l’Obscur, un livre que Jean de Bosschère a écrit à Sienne en 1931 et dont Denoël différait la publication depuis l’été 1932. L'auteur paraît l'avoir proposé chez Corrêa et chez Grasset avant de le soumettre à Denoël, sur la recommandation de Jean Cassou.

 

Octobre

 

Le 1er : A la demande de Lucien Descaves, Louis-Ferdinand Céline a accepté de participer à la cérémonie du souvenir organisée, comme chaque année, par les Amis de Zola dans la propriété de l'écrivain à Médan : il en est le principal orateur mais son « hommage » ne fait pas l'unanimité dans le public. Un spectateur l'a même sifflé.

       Louis-Ferdinand Céline et Cécile Denoël   (© Ed. In-Folio)

Robert Denoël, qui était présent avec son associé Bernard Steele, n'apparaît pas sur cette photographie collective mais Cécile Brusson, sa femme, y figure en bonne place [au premier rang, de biais].

Le 3 : L'Intransigeant rend compte, par l'image, du pèlerinage à Médan : Céline, qui a lu son discours « d'une voix un peu grasseyante », y occupe la première place.

  

L'Intransigeant,  3 octobre 1933

Le 6 : Jean Proal a remanié le manuscrit de son roman et Denoël a mis le livre à la composition. Pour ce qui concerne ses droits d’auteur : « Nous vous enverrons un chèque sur vos droits dans la seconde quinzaine d’octobre. Par suite de la crise, notre trésorerie est, en ce moment, un peu serrée et il ne nous est pas possible de faire mieux. »

Le 9 : L'Intransigeant, qui se fait depuis plusieurs mois le meilleur propagandiste de Céline et de ses livres, passe en revue les traductions de Voyage au bout de la nuit :

L'Intransigeant,  9 octobre 1933

Le 13 : Réédition à 3 300 exemplaires sur papier ordinaire de L’Eglise, dont Denoël a vendu tout le tirage de l’édition de luxe.

Le 14 : Les échotiers des Nouvelles Littéraires rappellent que Louis Destouches fut écrivain avant de publier son premier roman à succès, et leur documentation se révèle de bonne qualité pour l'époque :

      Les Nouvelles Littéraires,  14 octobre 1933

Le 14 : Denoël a envoyé à Proal le bon à tirer de son livre mais l’écrivain, souffrant, lui annonce qu’il ne sera pas à Paris pour son lancement. D’autre part il a appris que les Sélections Sequana soldaient son premier roman :  « Ce que vous me dites de Sequana me surprend fort. Le tirage que nous avons livré à cette maison n’a pas en effet dépassé 1.250 exemplaires annoncés. Il faut que ce soit des exemplaires de surcroît qu’ils liquident de cette façon. Votre cas est d’ailleurs celui de tous leurs auteurs. Pierre Benoit, Tharaud et autres Seigneurs des Lettres... se voient ainsi liquidés parfois à très bas prix », lui écrit Denoël.

Le 16 : L'Intransigeant rend compte du vernissage, deux jours plus tôt, du premier Salon populiste qui se tient, jusqu'au 5 novembre, à la Galerie Barreiro, 30 rue de Seine :

Le « salon populiste » avait été créé l'année précédente par le peintre Auguste Clergé [1891-1963] et quelques artistes comme Alexandre Pineau [1893-1970], Armand Nakache [1894-1976], André Prévost [1890-1961], Jules Emile Zingg [1882-1942], François Desnoyers [1894-1972], Robert Antral [1895-1939] et Marcel Vertès [1895-1961].

Le « groupe Clergé » avait organisé ce salon « autour d'un tonneau de Gaillac et des châtaignes grillées ». Charles Fegdal, qui rend compte de l'événement dans La Semaine à Paris, se demande ce qu'est une peinture populiste : « Mon vieux, la peinture, entre peintres, ça ne se qualifie pas : ça se ressent. Le qualificatif, c'est une maladie qui atteint surtout les littérateurs adultes ! », lui répond Antral.

Le journaliste atteint enfin les salles dites populistes : « Le populisme est là ! Voici une aquarelle illustrant des proses de M. André Thérive ; et j'aperçois, parmi la foule, M. Céline, très entouré, très pressé - il ne restera pas jusqu'au bout de la nuit ». On imagine mal, en effet, l'écrivain festoyer jusqu'au petit jour...

L'intérêt de ce salon est ailleurs : écrivains et artistes avaient accepté d'y participer activement, les premiers en écrivant des textes de leur cru sur de grandes feuilles de papier Canson, que les seconds aquarellaient à leur gré :

C'est Victorin Truchet, « illustrateur du Voyage au bout de la nuit », qui a illustré la feuille de Céline. Cet artiste des cafés et des milieux du cirque avait en effet, à la même époque, enrichi de 40 dessins originaux l'exemplaire alfa de Voyage ayant appartenu à Simone Saintu (l'un et l'autre habitaient alors Fontenay-aux-Roses).

Quelques semaines plus tôt Auguste Clergé avait déclaré à L'Œil de Paris : « La nouveauté sera qu'en une telle entreprise, peintres et écrivains collaboreront. On imprimera des fascicules dont la décoration sera due aux premiers, le texte aux seconds, et qui, servant à la publicité, n'en seront pas moins des œuvres d'art. » La formule adoptée fut un peu différente mais, à ma connaissance, aucune « feuille de Canson » n'a refait surface depuis lors. Il n'empêche, celle de Céline est attestée par le journaliste Alfred Kurella, qui en reproduit des éléments dans son hebdomadaire :

Monde,  29 octobre 1933

Le 18 : Denoël envoie à Jean Proal la mise en page de A hauteur d’homme et en profite pour faire le point à propos des ventes de son premier livre : « Après examen de votre compte dans la maison, nous avons remarqué qu’il nous restait en magasin, au dernier inventaire, 1.811 exemplaires ordinaires de Tempête de printemps.

Nous ne pouvons donc, étant donné les circonstances actuelles particulièrement difficiles, songer à tirer 3.000 exemplaires d’A hauteur d’homme. Nous commencerons cette fois par un tirage de 2.000 exemplaires et si la demande suit nos espérances nous retirerons. »

Le 19 : Exécution capitale, boulevard Arago. Des échotiers du Populaire et de Marianne rendent compte de l'événement, non sans remarquer parmi les badauds un personnage qui sort de l'ordinaire :

    

Le Populaire,  20 octobre 1933                                                       Marianne, 25 octobre 1933

Le 23 : L'Intransigeant annonce la parution prochaine chez Denoël et Steele du premier roman de Charles Braibant, Le Roi dort :

L'Intransigeant,  23 octobre 1933

Le 26, lettre de Denoël à Jean Proal : « Nous annonçons votre livre aujourd’hui afin de pouvoir prendre date pour les prix. Hâtez-vous de nous faire parvenir le service de presse. »

Le 26 : L'hebdomadaire Chantecler se fait l'écho des doléances de coloniaux qui n'admettent pas la caricature de leurs collègues qu'a présentée Céline dans son roman à succès.

     Chantecler,  26 octobre 1933

Un très ancien colonial, « écrivain de grand talent lui-même », a lu le livre, qu'il juge puissant mais qui pourrait s'intituler « Voyage au bout de l'outrance » : il bourlingue dans la brousse congolaise depuis plus de vingt ans et jamais il n'a rencontré les coloniaux que dépeint Céline. Il n'a jamais vu non plus de factorerie aussi miteuse : c'est absolument invraisemblable, estime-t-il. « N'importe quel broussard, à moins d'être une larve, se bâtit un lit coquet, c'est si facile, et il a basse-cour, potager, verger, etc. La colonie du docteur Destouches doit se trouver dans une autre planète. » Il n'admet pas davantage l'image des sous-hommes que rencontre partout le héros en Bambola-Bragamance.

Pour résumer son point de vue, le colonial-écrivain écrit que « cela devient maintenant une mode, pour quantité d'écrivains ou d'écrivassiers, qui veulent se faire une réclame de mauvais aloi, de dénigrer les coloniaux et leur œuvre. La plupart de ces gens n'y connaissent rien et n'ont vu les choses que très superficiellement. »

La réponse du chroniqueur ne laisse pas de surprendre : « Je dois avouer que, pour ce qui concerne ce bouquin, je ne l'ai pas encore lu et ce que m'en dit mon ami congolais me décide à ne pas en faire l'acquisition. » Il est vrai que Chantecler est publié à Hanoï : c'est la solidarité entre coloniaux qui a prévalu.

Le 30 : Louis Aragon qui, le 2 juillet 1930, a rompu son contrat avec Gaston Gallimard, accorde aux Editions Denoël et Steele « un droit de préférence pour l'édition de ses œuvres à venir (romans, essais, poèmes) ».

Les premiers ouvrages publiés par Denoël seront Hourra l'Oural en avril 1934, et Les Cloches de Bâle en novembre 1934. Denoël rachète à l'auteur et reconditionne les exemplaires invendus de Persécuté persécuteur, un recueil de poèmes publié en 1931 par les Editions Surréalistes et diffusé jusque là par la Librairie Corti.

 

Un autre projet, qui fera long feu, est échafaudé avec l'éditeur de la rue Amélie : la publication [neuf volumes par an !] d'une série d'ouvrages patronnés par l'A.E.A.R., l'Association des Ecrivains et Artistes Révolutionnaires créée le 17 mars 1932 par Aragon, Breton et Eluard.

 

Anaïs Nin écrit : « J’ai décidé que je commencerais par tirer Steele de sa bouderie ; il est furieux que je sois repartie avec Artaud au lieu de passer le week-end chez lui, il est jaloux de Henry [Miller] et d’Artaud. » [Journal, p. 383].

Novembre

 

Parution du roman de Charles Braibant [1889-1976] : Le Roi dort, qui obtient une excellente presse. Dans les Nouvelles Littéraires du 4 novembre, Denoël utilise habilement la réponse qu'a faite Georges Duhamel à une enquête : « Avez-vous un jeune à lancer ? » :

« Je veux vous signaler, parce que j'ai confiance en son destin, Le Roi dort de Charles Braibant. J'ai reçu " Le Roi dort " en manuscrit. Je l'ai lu. J'ai mis longtemps, car c'est un gros livre. Je l'ai envoyé avec un mot à un éditeur. Deux jours après, il était accepté. Il n'y a pas un mois de cela, et le livre est en vente ces jours-ci. C'est un record ! »

 

Denoël publie aussi Rimbaud le voyou de Benjamin Fondane, qui est une réplique au Rimbaud le voyant d'André Rolland de Reneville paru en 1929 au Sans Pareil. Il a veillé à ce que Céline en reçoive un exemplaire, et celui-ci écrit peu après à l'auteur :

         

                                    Benjamin Fondane [1898-1944]

 

Le 9 : Denoël envoie à Céline le détail des ventes de Voyage et de L’Eglise, et lui règle ses droits au moyen de deux traites à encaisser en janvier et février 1934.

Le 13 : L'Intransigeant annonce, pour le 20, la vente aux enchères, après faillite des Editions Les Etincelles, de 50.000 volumes brochés : tirages sur papier de luxe et ordinaire d'auteurs modernes (littérature et histoire). Cette maison d'édition, qui se trouvait rue des Archives, dans le IVe arrondissement, avait été créée en avril 1928 par Fernand Sorlot et Marcel Bucard.

Le 15 : « Les Treize », qui ont rendu compte la veille du Roi dort, relaient l'opinion d'un chroniqueur littéraire du Rempart à propos du roman de Charles Braibant, lancé avec beaucoup d'assurance par l'éditeur :

L'Intransigeant,  15 novembre 1933

Le 17 : Denoël envoie à Jean Proal les premiers exemplaires de son livre : « nous vous poussons, sans grand espoir, mais fermement quand même, pour les prix. »

 

Le 20 : Marcel Sauvage, qui mène dans Pour Vous, un hebdomadaire de cinéma, une enquête sur l'avenir du cinéma, recueille les opinions de deux romanciers. Paul Morand répond que « le cinéma et la télévision seront un jour les seuls modes d'expression. Il n'y aura plus ni théâtre, ni roman. » Georges Simenon est d'un avis opposé : « J'ai cru au cinéma. Je n'y crois plus. Ou du moins je n'y crois plus comme art complet, ni dans le passé, ni dans le présent, ni dans le futur. »

Le 21 : Jean Proal a envoyé à Denoël une lettre mécontente à propos du battage publicitaire fait autour du roman de Braibant. Il doit se rappeller que, l'année d'avant déjà, Denoël lui avait laissé entendre qu'il n'avait aucun candidat pour les prix de fin d'année, alors qu'il poussait le roman de Céline au détriment du sien.

Denoël s’en explique et sa lettre constitue un excellent exemple de sa politique éditoriale, qu'il ajuste à un marché toujours fluctuant : « Le livre de Charles Braibant, que nous venons de publier, a bénéficié de circonstances extrêmement favorables : patronages d’André Maurois et de Georges Duhamel, situation toute particulière de l’auteur, Président des Amitiés Internationales, qui débute en pleine maturité en usant d’innombrables relations.

Je ne vous parle même pas du livre qui est substantiel, je vous signale simplement les possibilités que nous avions d’audience immédiate. La publicité que nous avons faite ne fait que suivre un mouvement d’opinion, ainsi que nous le faisons toujours.

Dès que nous voyons qu’un livre correspond à une attente, ou à un besoin du public, nous le poussons autant que nous le pouvons. Les expériences que nous avons faites jusqu’à présent nous ont démontré péremptoirement que nous ne pouvions pas arriver à créer cet état de choses par la publicité - exemple : il y a deux ans, nous avons publié un livre aimable en dépensant plus de trois fois ce que nous dépensons aujourd’hui pour Le Roi dort. Nous en avons vendu péniblement 3.000 exemplaires. Cette publicité était d’ailleurs payée par l’auteur, qui avait tenu absolument à voir son nom dans tous les journaux.

La publicité est absolument inopérante quand il n’y a pas déjà un appel du public. L’année dernière, avant le Prix Goncourt, nous avions fait un gros effort publicitaire sur Le Voyage au bout de la nuit sans aucun résultat appréciable. Ce n’est que le scandale créé autour du Prix Goncourt qui a déclenché la vente du livre qui aurait très bien pu sans cela faire une carrière de 2.000 à 3.000 exemplaires.

Nous avons une conception de notre rôle d’éditeurs, sujette évidemment à changements, mais qui consiste plutôt à tâter l’opinion qu’à vouloir la diriger. Notre ambition, plus modeste, a l’avantage d’être réalisable. Dans le cas de votre livre, ne croyez pas à une négligence volontaire de notre part. Nous avons fait il y a deux ans, pour le lancement de Tempête de printemps, un effort très onéreux. Nous avons dépensé environ 12.000 francs de publicité, plus la fabrication du livre. Tempête de printemps se solde pour nous par un déficit net d’environ 15.000 frs.

Cela n’a d’ailleurs aucune importance puisque notre effort sur vous est de longue durée. Notre rôle pour le moment en ce qui vous concerne consiste à ne pas laisser ignorer votre nom et vos œuvres. Ce n’est pas en publiant des placards incendiaires dans les journaux que nous arriverions à créer le mouvement dont vous rêvez.

Pour le moment, nous nous contentons d’annoncer votre livre partout où il doit être annoncé. Nous nous honorons de publier un livre comme A hauteur d’homme mais, très certainement, nous n’avons pas espéré en obtenir un succès triomphal. Qu’il vous suffise de savoir que votre livre n’est pas du tout, comme vous le pensez, étouffé, et qu’au contraire nous agissons avec régularité et constance pour lui assurer la carrière la plus féconde.

Nous avons lancé, en même temps que votre livre, un livre de Philippe Hériat : L’Araignée du matin, sans grand fracas, et pourtant l’auteur et nous, nous sommes enchantés des résultats obtenus. Nous ne doutons pas que nous n’arriviez bientôt à une importante diffusion, mais cela dépend bien plus de vous que de nous.

Pour finir, nous vous donnerons encore un exemple. C’est celui de Jean Giono, que Grasset a cru pouvoir imposer en dépensant des centaines de mille francs de publicité et dont le plus gros succès de vente n’a jamais dépassé 6.000 exemplaires. »

Le 24 : L'Intransigeant rapporte le jugement d'un critique de L’Œuvre qui s'étonne de trouver dans le roman de Charles Braibant « tant de locutions à la Céline, que l'homme le plus hardi n'emploie guère qu'en tête-à-tête ». L'un des « Treize » a recueilli une opinion identique chez un « romancier célèbre » qu'il ne nomme pas : « Je serais bien curieux d'examiner le manuscrit original du Roi dort... On y verrait peut-être à quel moment l'auteur a remis des grossièretés... » Le journaliste conclut : « Ce vœu est ainsi transmis aux éditeurs : MM. Denoël et Steele ».

Le 26 : Robert Denoël, piqué au vif par l'article de L'Intran, n'a pas tardé à répondre aux critiques contre le roman de Charles Braibant :

    L'Intransigeant,  26 novembre 1933

« Les Treize » font remarquer que ce que le « romancier célèbre » souhaite examiner, ce n'est pas le manuscrit au net, celui que l'auteur remet à l'éditeur pour la lecture et l'imprimeur, mais « le manuscrit original », le brouillon de l'auteur, en somme.

Le lendemain René Trintzius apporte son témoignage : « J'ai eu la bonne fortune, en présence de François de Roux, de pouvoir feuilleter le premier manuscrit du Roi dort, le manuscrit original : je n'ai rien vu de ce genre qui fût " rajouté ". Reste à savoir si certains excès de langage - qui ne sont des excès que parce qu'ils font dissonance, - l'auteur ne les a pas " remis " dans sa pensée. »

Léon Daudet, qui a analysé dans Candide un roman des frères Gerriet, ne s'est pas privé d'en commenter d'autres : « Parmi tant d’œuvres romanesques où se croisent des influences récentes et diverses, celui-ci retient l'attention par son originalité. » « Les Treize » y voient « quelque chose comme une indication... »

Est-ce un hasard, la Gazette de Lausanne publie au même moment un écho relatif à un autre livre publié quelques semaines plus tôt par Denoël, et il est à nouveau question de Céline :

 

Gazette de Lausanne,  26 novembre 1933                                              

Le 29 : L'Intransigeant annonce que ses radios-reporters diffuseront, le 6 décembre, par le poste des P.T.T., la réunion à l'issue de laquelle les Goncourt décerneront leur prix : « Carlos Larronde et Jean Antoine prendront le micro à partir de midi et le promèneront dans les couloirs du restaurant Drouant, permettant ainsi aux auditeurs de connaître " les coulisses du prix Goncourt ". »

 

Décembre

 

Le 2 : Dans Le Figaro Maurice Noël passe en revue les romans promis à des prix littéraires. Pour le Goncourt, Charles Braibant a ses chances avec Le Roi dort (Denoël et Steele), Louis et René Gerriet avec La Belle du hameau (Editions des Portiques), Roger Couderc avec Justine (Gallimard). Au nombre des outsiders possibles : Marcel Aymé avec La Jument verte (Gallimard), René Béhaine avec La Solitude et le silence (Grasset), Gabriel Chevalier avec Clarisse Vernon (Rieder), Charles Mauban avec Les Feux du matin (Grasset).

Selon l'échotier, c'est Roger Couderc qui est favori ; ce médecin de campagne, maire de son village lotois, a dédié son roman au ministre de l'Education nationale, et ce n'est pas un perdreau de l'année puisqu'il fut l'ami de Jean de Tinan vers 1890. Mais il perdra toutes ses chances le jour du vote car des exemplaires de son livre ont été adressés à certaines personnalités sous des enveloppes du ministère de l'Education nationale, ce qui a causé une certaine indignation dans les milieux littéraires.

Les dames du Femina ont distingué La Grange aux trois belles de Robert Francis (Rédier), Augustin ou le maître est là de Joseph Malègue (Spes), Claude de Geneviève Fauconnier (Stock), L'Abbaye d'Evolayne de Paule Régnier (Plon). Les augures assurent qu'en cas de scrutin trop divisé, l'accord se ferait sur La Condition humaine d'André Malraux (Gallimard).

Maurice Noël signale de nombreux autres prix littéraires qui seront décernés avant la fin de l'année. Fernand Vandérem révèle qu'il en existe quatre cents en France, dont les rétributions s'élèvent à près d'un million de francs. On apprend avec intérêt qu'il existe un « prix littéraire de football » présidé par Jean Giraudoux.

Le 6 : Le prix Femina est attribué à Geneviève Fauconnier pour Claude publié chez Stock, le prix Interallié à Robert Bourget-Pailleron pour L'Homme du Brésil publié chez Gallimard. Un nouveau prix littéraire, celui des Deux Magots, a été décerné à Raymond Queneau pour Le Chiendent, publié chez Gallimard.

Le 6 : Un chroniqueur du Populaire passe en revue les candidats au prix du lendemain, et il rappelle que la littérature n'entre pas seule en ligne de compte :

Le Populaire,  6 décembre 1933

Le 7 : Le prix Goncourt est décerné à La Condition humaine d'André Malraux publié chez Gallimard, le prix Renaudot à Le Roi dort de Charles Braibant publié chez Denoël et Steele.

Comme l'année précédente, les jurés Goncourt ont eu à départager Denoël et Gallimard. Au quatrième tour de scrutin, Malraux a finalement obtenu cinq voix, Braibant trois, René Béhaine une pour La Solitude et le silence [Grasset], Paul Nizan une pour Antoine Bloyé [Grasset ]. Une fois encore, c'est le vote prépondérant du président Rosny qui a fait la différence.

Le 16 : L'Intransigeant se fait l'écho d'une polémique survenue entre Alain Laubreaux et Roland Dorgelès. Le 13, le journaliste s'est étonné, dans La Dépêche de Toulouse, qu'un académicien, qui s'était élevé contre la candidature de Malraux au prix Goncourt, deux ans plus tôt, ait voté pour lui cette année : « S’il a fait triompher sa candidature, c’est qu’entre La Voix royale et La Condition humaine, André Malraux a changé d’éditeur. »

Dorgelès, qui s'estime visé, répond que « M. Alain Laubreaux n’a pas cessé de m’attaquer depuis que je lui ai refusé ma voix au prix Goncourt pour un de ses ouvrages. Je ne veux voir dans son attitude que le dépit d’un candidat éconduit. »

L'attaque est pernicieuse car, l'année d'avant aussi, l'académicien avait favorisé le candidat publié par Gaston Gallimard, et il croit nécessaire d'ajouter : « Que signifient ces basses insinuations sur tel ou tel éditeur ? Le livre de M. André Malraux a paru à la NRF et je n’y peux rien. Mais je veux que vos lecteurs sachent que je ne connais absolument personne dans cette maison d’édition, et que je n’ai jamais mis les pieds dans ses locaux. »

Le 18, Comœdia rend hommage au « flair » des jeunes éditeurs de la rue Amélie :

Comœdia, 18 décembre 1933

Le 19 : Alain Laubreaux répond à L'Intransigeant que « M. Dorgelès ne peut lire un article le concernant sans attribuer de basses rancunes ou de petits motifs à son auteur. » Or, si Dorgelès a refusé sa voix au Corset noir, trois ans plus tôt, sept académiciens ont fait de même, « sans que je nourrisse contre aucun d'eux les noirs desseins de vengeance qu'il me prête. » Laubreaux retient de la réponse de Dorgelès qu'elle ne conteste aucun des faits précis contenus dans son article.

Prévenu de ce courrier, Roland Dorgelès fait remarquer que les académiciens doivent passer six mois de l'année à lire des romans pour décerner leur prix : « Je voudrais bien qu’ils ne fussent pas obligés de perdre les six autres à expliquer leur vote, comme les députés lorsque le ministère est en danger. Pour moi, je ferme mon guichet ; je ne recevrai plus d’injures avant l’an prochain. »

Le 22 : Roland Dorgelès est forcé de « rouvrir son guichet » car il a rendez-vous, à la douzième Chambre Correctionnelle, avec Maurice-Yvan Sicard, qu'il a assigné en décembre 1932, à la suite d'articles parus dans Le Huron et le Nouveau Soir, qui le mettaient en cause dans l'attribution du prix Goncourt à Guy Mazeline.

L'académicien accepte de retirer son assignation si le journaliste lui adresse une lettre d'excuses. L'affaire est renvoyée au 4 janvier.

Le 26 :  Maurice-Yvan Sicard envoie à L'Intransigeant une lettre dans laquelle il déclare qu'il n'a aucune intention de faire des excuses. Son seul regret est d'avoir été entraîné dans une polémique par des gens - Jean Galtier-Boissière - qui, depuis, ont préféré faire amende honorable : « On a voulu me traduire en justice, qu’on me juge ! »

*

 

   

Traductions allemande, polonaise et tchèque de Voyage au bout de la nuit parues au cours de l'année 1933